de martine roffinella

Emmanuel Pierrat, héraut du poil : l’interview

Quatre questions à Emmanuel Pierrat, avocat et écrivain, « passionné par la censure et l’histoire des mœurs », et dont l’engagement en faveur du mariage homosexuel est connu (il a été le défenseur des « mariés de Bègles »). Il publie Les Petits Cheveux – Histoire non convenue de la pilosité féminine.

Emmanuel Pier­rat et Jean Feixas n’en sont pas à leur coup d’essai ques­tion toi­son et autres « cres­sons » humains, puisqu’ils ont pub­lié ensem­ble en 2015 un ouvrage remar­qué sur les Barbes et Mous­tach­es (Hoëbeke).

Avec Les Petits Cheveux – His­toire non con­v­enue de la pilosité fémi­nine, qui paraît cet automne aux édi­tions de La Musar­dine, nos deux pas­sion­nés d’arts sin­guliers et d’esthétismes rebi­quants (si l’on m’autorise ce néol­o­gisme) s’intéressent au chem­ine­ment ébou­rif­fant du poil féminin au tra­vers des siè­cles et de sit­u­a­tions sou­vent ignorées ou oubliées.

Une passionnante traversée pour les curieux de tous poils !

Détails his­toriques écheve­lants, bal­lades et balades en bouclettes pubi­ennes dont l’abondance peut con­stituer une authen­tique « végé­ta­tion capil­laire » (jusqu’à 1,80 mètre de long pour une Lithuani­enne con­trainte « d’enrouler » ses poils pubi­ens « autour de sa cuisse » pour « les empêch­er de traîn­er par terre »), anec­dotes con­tem­po­raines désop(o)ilantes : tout dans cet ouvrage rav­it le lecteur curieux – et un brin con­cu­pis­cent comme il se doi(g)t ! Cha­cun trou­vera son compte dans cette vaste et doc­u­men­tée épopée pileuse, spé­ciale­ment celles et ceux désireux d’en savoir plus sur cette fameuse four­rure – « bosquet, bois sacré, jardin, brous­sailles, bocage, pelouse, gazon » – au cen­tre du « com­bat amoureux » qui régit somme toute la Des­tinée humaine depuis Adam et Ève (et peut-être bien avant eux encore !). Les mor­dus de détails irrévéren­cieux y dénicheront aus­si de quoi « brouter » tout leur soûl, car le « minet », « petit cani­chon » ou « gros matou » plus ou moins « affectueux » est inépuis­able­ment coquin : ne dites plus d’une femme qu’elle se mas­turbe, mais qu’elle se « défrise la chicorée » !

Quant aux amoureux des Let­tres, dans ce livre-boîte à tré­sors ils puis­eront égril­lards de foi­son­nants extraits relat­ifs au « buis­son », hom­mages incroy­able­ment diver­si­fiés au « mont de Vénus » ou encore au « poil du cul » : lire absol­u­ment la « Lamen­ta­tion d’un poil du cul de femme » (p. 186) d’un cer­tain… Jules Verne !

Pour ou contre le « génocide » pileux ?

Alors, bois touf­fu ou minou glabre ?

Telle est au fond la grande affaire qui est aus­si riche­ment abor­dée par l’ouvrage d’Emmanuel Pier­rat et Jean Feixas, dont les illus­tra­tions remar­quables con­stituent à elles seules une excel­lente rai­son de s’y plonger incon­ti­nent (nos deux auteurs sont des col­lec­tion­neurs de haut vol et nous font la grâce de partager leurs pépites).

L’enquête est menée « au peigne fin », à la fois sous les aspects médi­caux, psy­chologiques, his­toriques et religieux (la Musul­mane doit par exem­ple s’épiler le pubis, car les poils sont jugés « impurs »).

Le lecteur peut ain­si se faire son pro­pre avis et juger si, comme l’ami Sainte-Beuve (p. 75), un sexe de femme épilé ressem­ble, ou non, à « un men­ton de curé » !

 

« J’aime les choses à la marge,
qui ne sont pas d’emblée
défend­ables et aimables. »

Martine Roffinella : Emmanuel Pierrat, est-ce votre goût pour « l’étrange, le hors-norme, l’inclassable », ainsi que le notait un article paru à votre sujet l’été dernier dans le quotidien Le Monde (« Emmanuel Pierrat, l’avocat qui donne la parole aux fétiches » – 11/08/2017), qui vous a conduit à concevoir cet ouvrage si étonnant sur la pilosité féminine ?

Emmanuel Pier­rat : J’aime les choses à la marge, qui ne sont pas d’emblée défend­ables et aimables. Cet aspect de ma per­son­nal­ité est d’abord un atout pour mon méti­er d’avocat, mais il me per­met égale­ment d’explorer et d’investir d’autres ter­rains bien plus sul­fureux. Je suis aus­si quelqu’un de passionné.

Lorsqu’un sujet m’intéresse, je ressens très vite le besoin com­pul­sif d’en devenir spé­cial­iste. Je finis par vain­cre cette envie de m’approprier mes cen­tres d’intérêt en en faisant des livres. Toutes mes pas­sions se con­cré­tisent ain­si par l’écriture. Pour moi, l’éclectisme est source d’enrichissement. Inter­rogé à ce sujet, Jean Cocteau avait pour habi­tude de répon­dre « Je touche à tout parce que tout me touche ».

Je m’intéresse à l’histoire de la pilosité depuis plusieurs années. Cette pas­sion, cou­plée à mon âme de col­lec­tion­neur, m’a amené à accu­muler des tonnes d’anecdotes, de textes et d’images à la gloire du poil, mas­culin comme féminin. Avec mon ami Jean Feixas, lui aus­si col­lec­tion­neur d’insolite et d’insolent, nous avons d’abord pub­lié en octo­bre 2015 Barbes et mous­tach­es sur l’aventure du poil mas­culin à tra­vers l’histoire.

Quelques mois aupar­a­vant, en jan­vi­er 2015, nous avions écrit Les mots qui font mâle (Hoëbeke). Il s’agissait alors de réper­to­ri­er, sous la forme d’un dic­tio­n­naire, les dif­férents noms don­nés au sexe mas­culin. Comme une sorte de pro­longe­ment et de syn­thèse entre ces deux sujets, il nous est venu à l’esprit l’idée de nous intéress­er à l’histoire de la pilosité fémi­nine dont la pub­li­ca­tion des Petits Cheveux (La Musar­dine) représente l’aboutissement.

M. R. : Quelles différences (culturelles notamment mais pas que !) établissez-vous entre poils masculins et poils féminins ? Existe-t-il un « mysticisme » de la touffe féminine ?
« C’est de cette façon que certains
en reviennent à affirmer que
le rasage du poil est comparable
à la castration, à la négation de
la féminité et au rejet de sa sexualité… »

E. P. : Lorsqu’on évoque le « poil mas­culin », on pense immé­di­ate­ment aux poils qui fleuris­sent les mous­tach­es et barbes des messieurs. Depuis l’Antiquité, la barbe est un sym­bole de l’autorité poli­tique dans la mesure où, pen­dant des siè­cles, le pou­voir était exclu­sive­ment mas­culin. Là où, chez l’homme, le poil est un attrib­ut de puis­sance et de viril­ité, les poils féminins sont quant à eux asso­ciés, par les hommes, à la sex­u­al­ité. Dès lors, la pre­mière étape de la maîtrise de la sex­u­al­ité fémi­nine inter­vient à tra­vers le con­trôle de la pilosité intime.

C’est de cette façon que cer­tains en revi­en­nent à affirmer que le rasage du poil est com­pa­ra­ble à la cas­tra­tion, à la néga­tion de la féminité et au rejet de sa sex­u­al­ité. En organ­isant un dik­tat du corps féminin, les mou­ve­ments de mode et la morale ont naturelle­ment cher­ché à impos­er leur influ­ence sur la pilosité du sexe féminin. Cette con­trainte sociale est établie par de nom­breux acteurs qui posent leurs regards extérieurs sur la pilosité fémi­nine. Il y a d’abord le regard des femmes entre elles, puis celui des mères sur leurs pro­pres filles, qui sont rejoints par le regard des pères sur ce que doit être le corps de leurs filles.

Enfin, il y a bien évidem­ment le regard des hommes, époux et amants, sur ce qu’est une femme, tel que le conçoit l’imaginaire éro­tique mas­culin. Il s’exerce par­al­lèle­ment une pres­sion médi­a­tique qui, au ser­vice des indus­tries cos­mé­tiques, con­stru­it une véri­ta­ble tyran­nie de l’épilation.

Force est de con­stater que toutes ces exi­gences sociales sont beau­coup moins présentes – si ce n’est inex­is­tantes – pour ce qui con­cerne le poil mas­culin. Si la touffe fémi­nine intrigue autant, c’est sans doute parce que la société entière cherche à la con­trôler alors qu’elle est un ter­rain inex­pugnable qui appar­tient inévitable­ment au reg­istre de l’intime.

M. R. : Votre livre évoque avec humour le « génocide » des poils, avec notamment la complaisance de la presse féminine qui, dites-vous, n’a « cessé de tirer sur le poil le canon de la beauté et de la santé ». Pensez-vous que, à l’image de la barbe largement redevenue en vogue (un Premier Ministre barbu, ça aide !), la pilosité des femmes (aisselles, pubis, cul) connaîtra bientôt un « âge d’or » ?
« En publiant ce livre,  j’ai l’impression
de militer, à ma façon, pour que les femmes
puissent décider sur les sujets en général
et y compris sur celui de leur propre corps… »

E. P. : Ce qui rend le sujet de la pilosité fémi­nine intéres­sant et actuel, c’est qu’une par­tie des femmes parvient aujourd’hui à se libér­er de la con­trainte de l’épilation et à la proclamer comme quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la sex­u­al­ité, mais qui résulte du choix per­son­nel de devenir ce qu’elles veu­lent être. Ain­si, la pilosité con­tem­po­raine est incon­testable­ment en rébel­lion et il y a un retour en force du poil de nos jours. Lady Gaga, qui mon­tre ses ais­selles poilues, est l’un des sym­bol­es de ce mou­ve­ment de libéra­tion du poil.

Dans le même état d’esprit, notre livre, Les Petits Cheveux, entre­prend de par­ticiper à cette entre­prise de libéra­tion du joug des con­ve­nances sociales afin de ren­dre à la sen­su­al­ité fémi­nine l’un de ces aspects les plus éclatants.
A pri­ori, en tant qu’homme, cette prob­lé­ma­tique de l’épilation ne me con­cerne pas directe­ment. Mais, en pub­liant ce livre, j’ai l’impression de militer, à ma façon, pour que les femmes puis­sent décider sur les sujets en général et y com­pris sur celui de leur pro­pre corps. Tant qu’on par­le du poil pubi­en, il ne dis­paraît pas. Et, j’ai le sen­ti­ment qu’en con­sacrant tout un ouvrage à ce sujet, j’empêche l’aboutissement de ce géno­cide des poils.
J’invite donc toutes les femmes, avant de s’épiler, à lire Les Petits Cheveux afin de se faire leur pro­pre idée sur la ques­tion et de pou­voir enfin vivre leur pilosité librement.

M. R. : Parmi les nombreux auteurs (et extraits de textes) vivifiants que vous proposez de découvrir dans votre livre, quels sont ceux que vous conseilleriez d’apprendre par cœur toutes affaires cessantes (sans cheveu sur la langue !), comme une sorte de rempart contre l’intolérance et l’obscurantisme ?

E. P. : Par­mi les poèmes rassem­blés dans Les Petits Cheveux, j’apprécie par­ti­c­ulière­ment « Les Ais­selles » d’Hugues Delorme (1868–1942).

« Pour la messe d’amour, mys­térieux encens,
La saveur fauve et péné­trante des aisselles
Révèle insolem­ment la vigueur des pucelles
En leur chair généreuse et leurs duvets naissants.

Il suf­fit d’y rêver pour éveiller les sens :
Et les trot­tins et les laveuses de vaisselle,
Longue­ment on les suit, plus inqui­ets de celles
Dont les cheveux touf­fus ont des relents puissants.

Les brunes avec leur nuque, où le vent défrise
Un crin soyeux et dru vous met­tant en arrêt,
Le buis­son entre­vu fait vouloir la forêt.

Et l’on songe grisé d’une souleur qui frise,
Au charme impol­lué du tri­an­gle secret,
Que, savam­ment, avant l’étreinte on briserait. »

Ce poème fut pub­lié le 8 décem­bre 1895 dans Le Cour­ri­er Français. Hugues Delorme et son jour­nal furent, à la suite de cela, cités devant la 9ème cham­bre cor­rec­tion­nelle. Au final, ils écopèrent tous les deux cent francs d’amende. Comme un pied de nez à l’intolérance et l’obscurantisme, je me réjouis que ce poème puisse être pub­lié libre­ment dans la revue Gen­res.

 Arti­cle paru dans la revue Gen­res le 14 décem­bre 2017.

 

Les Petits Cheveux

Jean Feixas & Emmanuel Pierrat

Éditions La Musardine

24,90 euros