de martine roffinella

C’est moi, c’est d’elle : Marion Guillot

Dès la lecture de l’exergue : « Fais-moi penser d’apporter une corde demain » (Beckett), on sait que quelque chose va se passer là tout de suite dans ce roman, et que ce ne sera pas banal. Les Éditions de Minuit, toujours aussi inventives, nous donnent à découvrir le talent diablement cocasse de Marion Guillot.

C’est Marie, ma libraire préférée (de chez Charle­magne, à Hyères, dans le Var), qui a attiré mon atten­tion sur C’est moi, sur­prenant, drôlis­sime et très astu­cieux roman d’une auteure que je ne con­nais­sais pas : Mar­i­on Guil­lot. Les oiseaux de mau­vais augure annonçant depuis quelques lus­tres la mort du roman en tant que genre peu­vent revoir leur sin­istre pré­dic­tion ! Ici nous avons du neuf, du frais, du déli­cieuse­ment cru­el – tout pour être extrait de ce monde-ci et plongé dans ce monde-là, emprun­tant ce qu’il faut au réel pour le sub­limer et le recréer sous la ban­nière fic­tion, dont on sait la réus­site lorsqu’elle touche à l’universel.

« Charlin est mort hier. »

Le lecteur est infor­mé que « dans le fond », Charles-Valentin, dit Char­lin, « devait être quelqu’un de sym­pa­thique ». Tout de suite la puce nous est mise à l’oreille, d’autant que pour les obsèques de ce Char­lin, il n’y aura « pas de messe ni d’encens, pas de prêtre en cha­suble mauve ». On a beau nous expli­quer que ça n’a « rien de très sur­prenant », juste­ment nous en avons déjà l’eau à la bouche – mais que s’est-il donc passé ?
D’accord, ce copain de classe et meilleur ami de Tris­tan, com­pagnon de la nar­ra­trice, ne sait pas par­ler « de grand-chose à part de bil­lards et de filles, au mieux de cir­cuits élec­triques », et il a la fâcheuse habi­tude de « débar­quer à l’improviste, de préférence à l’heure des repas et neuf fois sur dix les mains vides ». D’accord aus­si, les « car­cass­es de bière », les « plaisan­ter­ies potach­es » et autres dis­cus­sions « pro­longées par­fois jusque tard dans la nuit », ça agace, et on se sent franche­ment sol­idaire de celle qui par­le, car plus Char­lin s’impose, plus Tris­tan « s’éloigne » d’elle. Et « for­cé­ment », ça la « crispe », d’autant qu’elle « accuse le coup de la quar­an­taine » (« partout, désor­mais », on l’appelle « Madame »). Alors qu’est-il donc arrivé pour que ce par­a­site (qui m’a fait penser à cer­tains clo­portes mille fois pilés en rêve !) soit retrou­vé mort ? S’est-il bien­heureuse­ment fait ren­vers­er à un car­refour, alors qu’il s’était enfin déplan­té du cou­ple pour regag­n­er son pro­pre domi­cile ?
Non, non, vous n’y êtes pas du tout : on l’a retrou­vé « seul chez lui (…) avec les yeux exor­bités et surtout une corde autour de son cou ».

Le puzzle d’une vie qui se morcelle

Tris­tan est au chô­mage et cherche « vague­ment du tra­vail (…), s’étant vite découragé de recevoir ces let­tres types men­tion­nant toute l’attention portée à sa can­di­da­ture, mais surtout qu’il n’avait pas le bon pro­fil ». Il sort « de moins en moins » et s’occupe à faire des puz­zles. La nar­ra­trice essaie de partager avec lui cette occu­pa­tion durant le week-end, mais l’on sent bien que le cou­ple lui aus­si se trans­forme en pièces épars­es irrégulière­ment découpées, de plus en plus dif­fi­ciles à assem­bler – car quelle est l’image à con­stituer ? Au bout du compte, Char­lin seul sem­ble dis­traire Tris­tan, et « on aurait pu rester longtemps comme ça, à se fréquenter autant qu’à se fuir, à partager, sur fond d’ennui, tant de soirées et de fatigue, lui, son foutu copain, et moi ».

Le mauvais plan d’une « excellente surprise »

Dans une mise en scène absol­u­ment hila­rante, que la nar­ra­trice nous restitue avec un style enlevé à la fois pré­cis, char­nu, et d’une ironie joyeuse­ment cinglante, Tris­tan conçoit alors l’idée d’un cadeau « vrai­ment orig­i­nal » : d’un cer­tain point de vue il ne manque pas son coup, puisqu’il sidère la nar­ra­trice, mais pas franche­ment – doux euphémisme – dans le reg­istre d’effet escomp­té. Dif­fi­cile pour­tant de faire la moue, même si « son excel­lente sur­prise, il pou­vait se la met­tre où je pense ». Car ce cadeau incar­ne « l’amour que Tris­tan » lui porte, « son désir de ne pas [la] per­dre de vue, qu’on se rap­proche ou qu’on ne se laisse pas aller ».
Alors de quoi s’agit-il ?
« Tu ne bouges plus et à trois, tu ouvres les yeux ; atten­tion, un…, deux… »
Et à « trois » le lecteur décou­vre la sur­prise en même temps que l’héroïne, ce qui le rend à 100% com­plice de l’auteure (joli petit tour de force lit­téraire !). Dans un « immense cadre de bois neuf », « au milieu du salon plein ouest » et occu­pant « presque toute la sur­face du mur », trône, « démesurée et en gros plan », une pho­togra­phie de la nar­ra­trice nue. Et bien sûr, l’indéboulonnable  Char­lin a par­ticipé, moyen­nant finances (alors que le cou­ple a « d’autres pri­or­ités », Tris­tan étant sans emploi, « et pas de fric à jeter par les fenêtres »), à la réal­i­sa­tion de cette « sur­prise » – « bon sang qu’est-ce que t’étais bien foutue », com­mente-t-il grasse­ment.

À par­tir ce moment-là, le roman devient dia­bolique. Mar­i­on Guil­lot nous entraîne méthodique­ment dans la logique implaca­ble de la nar­ra­trice, dont nous parta­geons les émo­tions et surtout le désir d’interrompre, de façon défini­tive, un tra­jet de vie qui a été décidé sans elle. Elle prend la main, ou les rênes – c’est le moins que l’on puisse dire, et à titre per­son­nel je m’en suis bien réjouie. Il y a la scène mémorable de ce bain de mer « dans l’eau froide de fin avril », où cette fois elle s’exhibe nue « de son plein gré », fen­dant « la bar­rière des vagues que créaient le vent et la roche joints à l’inclinaison de la plage ». Le monde sem­ble alors « douce­ment s’ouvrir ». La semaine suiv­ante, elle achète deux mètres qua­tre-vingts de corde, après avoir « longue­ment hésité » entre la « blanche tressée en polypropy­lène, très mani­able, recom­mandée pour le camp­ing » et la « tor­sadée en chan­vre, biodégrad­able, idéale pour l’arrimage ».
Pour quoi faire et selon quel des­sein ?

Impos­si­ble de vous en révéler davan­tage – ce serait détru­ire toute la magie de ce livre qui se dévore juste­ment d’une traite grâce au (ou à cause du) sus­pense qui y règne jusqu’à la dernière page. C’est un de ces romans que l’on reprend au début une fois l’issue révélée. Pour ma part, j’ai spé­ciale­ment appré­cié ce détail, a pos­te­ri­ori dou­ble­ment savoureux, don­né dans les pre­mières pages, le jour de l’incinération de Char­lin, ce « meilleur ami » de Tris­tan : « il fai­sait beau, c’était déjà ça. »

Martine Roffinella : Marion Guillot, racontez-nous comment vous est venue l’idée de cette intrigue irrésistiblement drôle, au service pourtant d’une tragédie contemporaine : celle du chômage et de ses répercussions pluridimensionnelles. Êtes-vous partie d’un « détail » autour duquel vous avez tissé l’histoire, ou bien aviez-vous dès le départ toute l’intrigue en tête ?
Mar­i­on Guil­lot. Pho­to : ©LoterieYves.

Mar­i­on Guil­lot : Vous me faites très plaisir non seule­ment en évo­quant la drô­lerie du réc­it mais aus­si en employ­ant (même – ou a for­tiori – entre guillemets !) le mot de « détail » : pour pou­voir com­mencer à écrire, j’ai effec­tive­ment besoin d’un élé­ment infime, à par­tir duquel réfléchir, com­bin­er, con­stru­ire. J’aime tra­vailler à par­tir de l’élémentaire (à par­tir duquel, à mon sens, tout se joue), réfléchir à par­tir d’un point nodal ou d’un micro­cosme. Et tant que je n’ai pas ce point de départ très pré­cis, net, irrem­plaçable, aucun dis­posi­tif ne peut se met­tre en place.
Par­al­lèle­ment, j’ai besoin (même si c’est très effrayant !) que tout ne soit pas là dès le départ, d’avoir cette inflex­ion ini­tiale, mais de ne pas claire­ment savoir ce qu’elle va offrir, de ne pas con­naître non plus tout de suite les per­spec­tives qu’elle va ouvrir ou fer­mer avec elle. J’ai besoin de vivre ce moment angois­sant, exci­tant, où l’on se sent à la fois embar­qué et où l’on prend con­science qu’il va fal­loir, pen­dant une durée impos­si­ble à déter­min­er a pri­ori, nav­iguer totale­ment à vue !

Pour C’est moi, dans ou sur l’arrière-plan de ce cou­ple à peine en dérive que j’avais – au moins vague­ment, je crois – déjà à l’esprit, c’est moins une idée (par exem­ple, je n’ai pas songé explicite­ment à écrire un livre sur le chô­mage) qu’une image qui s’est imposée et qui a déclenché (comme un déclencheur d’appareil-photo) l’intrigue : cette grande pho­togra­phie de la nar­ra­trice nue. Si, d’une cer­taine manière (fort dif­férente, d’ailleurs !), et très par­tielle­ment, la scène au funérar­i­um con­sti­tu­ait, en lam­beaux, une trame nar­ra­tive déjà présente, rien n’aurait pu se faire sans cette pho­togra­phie par­ti­c­ulière, cet élé­ment à la fois visuel, intime, matériel qui m’a fait signe, et auquel il me sem­blait décisif de don­ner sens.

Pho­to : ©LoterieYves.
M. R. : Votre narratrice incarne-t-elle pour vous une génération spécifique – si oui, laquelle ? En tant que femme, comment se positionne-t-elle dans l’espace-temps que vous avez choisi pour la faire vivre ?

M. Gu. : Peut-être incar­ne-t-elle en tout cas un âge (que, toute­fois, je n’ai pas encore atteint, d’où des pro­jec­tions éventuelle­ment fan­tasques ou fan­tas­magoriques !) où j’imagine l’on éprou­ve, peut-être plus qu’à d’autres moments de l’existence, des dif­fi­cultés à se situer. Se situer dans le temps (celui de la vie, celui aus­si, de l’époque à laque­lle on appar­tient : dans le livre, il y a des détails tech­niques, mobiliers, quelques scènes de la vie de bureau, qui essaient de sug­gér­er cette époque, ses lignes de fuite, ses insignifi­ances…), dans la durée (celle qu’on a par­cou­rue et sur laque­lle on ne peut revenir, celle qui s’étale encore devant, avec ses promess­es, ses prospec­tions et ses inquié­tudes), dans l’espace urbain (avec les mod­i­fi­ca­tions qu’il implique, l’uniformisation des zones pavil­lon­naires, par exem­ple), dans l’espace, aus­si, qu’on occupe, avec soi-même et avec les autres (ne serait-ce que parce que c’est par­fois dif­fi­cile d’occuper un espace – même si c’est un espace ouvert comme la rue, par exem­ple – à plusieurs…).

La nar­ra­trice, du reste, est anonyme, essen­tielle­ment désignée par des appel­la­tions sociales (vous le rap­peliez : partout – ou presque… –, désor­mais, on l’appelle « Madame »). Au début du roman, en tout cas, en tant que femme (là encore, au risque de vous décevoir, je ne crois pas avoir envis­agé dans ce livre une réflex­ion aboutie sur la féminité) mais aus­si, pour com­mencer, en tant que per­son­ne, elle n’est ren­voyée à elle-même que par le regard qu’on porte sur elle et les univers (matériel et intérieur) dans lesquels elle évolue. De ce point de vue, elle me sem­ble d’autant plus sus­cep­ti­ble de refléter cette péri­ode équiv­oque, com­plexe, sere­ine et inquié­tante à la fois, de la quar­an­taine où il s’agit peut-être non plus de se décou­vrir ou d’apprendre à se con­naître, mais plutôt de trou­ver une manière de s’identifier ou se désign­er (à laque­lle le titre peut faire écho), de se pro­longer dans le monde et per­sévér­er dans l’être, avec, con­tre ou sans les autres.

M. R. : La découverte de la photo d’elle-même, nue, accrochée dans le salon du couple et lui faisant face, constitue visiblement un choc pour la narratrice, qui va bien plus loin qu’une simple gêne ou un agacement. On a l’impression d’un séisme : pourriez-vous nous en dire plus sur ce point ?

M. Gu. : Votre ques­tion me sem­ble indis­so­cia­ble de la sec­onde, et je vous remer­cie des recoupe­ments ou développe­ments que vous m’invitez donc à faire.  Effec­tive­ment, l’intrusion de ce por­trait dans l’appartement de la nar­ra­trice implique que, brusque­ment et con­tre sa volon­té, la nar­ra­trice se trou­ve dans l’incapacité de déter­min­er si elle est la source ou l’objet des regards, si elle est focale ou point de fuite, si son com­pagnon la regarde ou regarde une image d’elle, si son apparte­ment lui per­met de regarder sere­ine­ment le monde extérieur ou si, au con­traire, il pro­jette sur elle tous les regards de l’extérieur. De fait, elle se trou­ve simul­tané­ment – et c’est cette démul­ti­pli­ca­tion des regards qui m’intéressait – décen­trée et ren­voyée de plein fou­et à elle-même, for­cé­ment aux pris­es avec la dif­fi­culté de déter­min­er sa place.

L’expérience qu’elle fait de cette image, en ce sens, me paraît tout à fait dif­férente de celle qu’on peut faire de soi-même dans un miroir. D’ailleurs, « dans le miroir », la nar­ra­trice entre­tient, dit-elle, un rap­port presque clin­ique ou neu­tre à elle-même, en tout cas un rap­port plus léger. Face à une pho­togra­phie, en revanche, et cette pho­togra­phie sin­gulière tant dans sa nature, son cadre que dans ses pro­por­tions ou son con­texte, il me sem­ble qu’elle se con­fronte soudaine­ment à un quadru­ple malaise : le malaise de la ren­con­tre vio­lente d’une image dis­pro­por­tion­née (là où celle du miroir est en taille réelle et reste, à moins qu’on soit par­faite­ment imbu de sa per­son­ne, dans des pro­por­tions raisonnables) ; d’une image inquié­tante car fixe, là où celle du miroir est vivante et mobile ; d’une image poten­tielle­ment repro­ductible, alors que celle du miroir est tou­jours unique ; enfin, d’une image exposée, donc éventuelle­ment publique, vis­i­ble de tous, quand celle qu’on a de soi dans le miroir reste lim­itée à l’espace de la salle de bains, par exem­ple, et ren­voie plutôt à l’intimité. Bref, autant vous dire que je suis par­faite­ment d’accord avec votre idée de « séisme » !

©LoterieYves.
M. R. : Le personnage de Charlin paraît immédiatement familier au lecteur. Comment l’avez-vous conçu ? Avez-vous hésité entre plusieurs types de parasites ? Ou bien est-il une sorte de condensé de tout ce qui a le don de nous exaspérer (même si nous sommes tous le « Charlin » de quelqu’un…) ?

M. Gu. : Je l’envisage plutôt comme un « con­den­sé ». Ne serait-ce que pour des raisons liées à une manière per­son­nelle de tra­vailler : de fait, j’essaie, autant que pos­si­ble, de m’éloigner des sit­u­a­tions ou des per­son­nes qui pour­raient m’être famil­ières (si cela peut, en même temps, créer l’effet inverse sur le lecteur, c’est for­mi­da­ble!), ou, en tout cas, que ces sit­u­a­tions ou ces per­son­nes soit com­binées, diluées, amal­gamées ou recon­stru­ites dans le tra­vail. Cela implique donc que si j’ai sans doute, comme tout le monde (!), des « Char­lin » à dis­po­si­tion, celui du roman n’en désigne aucun en par­ti­c­uli­er, ou alors les rassem­ble tous (!).

Plus large­ment, je crois que, finale­ment, Char­lin, qui pour­tant ne brille pas par sa com­plex­ité ou sa finesse (!), a été le per­son­nage le plus dif­fi­cile à con­stru­ire, à manier et apprivois­er, et qui reste à mes yeux, encore aujourd’hui, le plus glis­sant. En l’imaginant, cer­taines tour­nures du film noir me sont rev­enues, ce qui a dû m’aider à com­pos­er son pro­fil de souteneur ou presque, à sug­gér­er sa gouaille, ses manières de se tenir, de par­ler… L’idée, en tout cas, oui, très cer­taine­ment, était de pro­pos­er comme un écho à la pho­togra­phie, voire un dou­ble vivant de celle-ci, une fig­ure de tiers envahissante, presque cor­ro­sive, un élé­ment non seule­ment per­tur­ba­teur mais « par­a­site » (vous m’arrachez le mot de la bouche !), qua­si­ment alié­nant, impos­si­ble à con­tourn­er, qui exac­erbe le sen­ti­ment de sat­u­ra­tion de la nar­ra­trice, qui con­cen­tre les exas­péra­tions.

M. R. : Votre écriture installe dès les premiers mots un climat d’étroite complicité entre le lecteur et vous. Un peu comme si vous nous mettiez d’emblée de votre côté, dans une confidence entendue ayant un fort effet valorisant. Comment vous y prenez-vous ? Pouvez-vous nous expliquer votre façon de travailler sur la langue ?

M. Gu. : Je suis per­suadée – ce qui n’a rien d’original – que l’histoire n’est pas là d’abord, puis racon­tée dans la langue, mais, au con­traire, que le tra­vail sur/de/avec la langue, à la fois dans l’infinité de pos­si­bil­ités, la réflex­ion d’ordre struc­turel et les con­traintes qu’elle implique, est absol­u­ment indis­so­cia­ble de la con­sti­tu­tion d’une trame nar­ra­tive et d’une intrigue. C’est ce qui explique peut-être mon extrême lenteur dans le tra­vail (!), tout comme ma qua­si-absence de notes ou de brouil­lons, et l’impression con­stante que tant qu’une phrase n’est pas achevée, tant que je ne parviens pas à lui don­ner le rythme, le ton et la teneur que j’attends d’elle, la suiv­ante est résol­u­ment impos­si­ble à con­stru­ire.

En ce sens, en amont voire indépen­dam­ment de toute his­toire, je vis (et cela me per­met d’être moi-même sur­prise à chaque ligne !) la pra­tique de l’écriture non pas comme la man­i­fes­ta­tion d’une pen­sée qui serait déjà là et qu’il suf­fi­rait de couch­er sur le papi­er, mais avant tout comme une ren­con­tre, un jeu, un com­bat avec la langue qui va non pas exprimer mais agencer un réel, fig­ur­er des per­spec­tives, une atmo­sphère, con­stituer une unité qu’on ne peut pas anticiper. C’est d’ailleurs, il me sem­ble, la con­di­tion pour ne pas sépar­er funeste­ment le fond et la forme.

Dans C’est moi, ce qui s’est imposé assez vite, out­re la néces­sité d’apprendre à con­stru­ire une évi­dence (en ce sens, vous me faites très plaisir, là encore, en dis­ant qu’on peut repren­dre le livre au début, une fois l’issue révélée, juste­ment peut-être pour voir com­ment cette issue s’est con­stru­ite), c’est une forme, nou­velle pour moi, d’oralité (de ce point de vue, je crois, par exem­ple, m’être autorisé des tour­nures syn­tax­iques et un lex­ique qui n’apparaissaient pas dans mon pre­mier roman), jointe à une ten­dance récur­rente de la nar­ra­trice à com­menter les sit­u­a­tions qu’elle est en train de vivre, les impres­sions qu’elle éprou­ve, donc non seule­ment à expéri­menter mais à faire retour sur ses expéri­ences, par­fois de manière bur­lesque ou loufoque, ce qui a peut-être insuf­flé (j’ai très envie, j’avoue, de faire sourire mes lecteurs…) un peu d’humour dans le texte, ce qui m’a, en tout cas, offert des occa­sions, par­fois ver­tig­ineuses, non seule­ment de con­firmer mon goût des détails mais de com­bin­er dif­férentes strates, dif­férents reg­istres, niveaux d’écriture ou d’interprétation, de super­pos­er des approches mul­ti­ples du réel, aus­si.

Si, comme vous le sug­gérez, cela peut créer une com­plic­ité avec le lecteur, le met­tre de mon côté (ou du côté de la nar­ra­trice), ce qui m’échappe un peu, for­cé­ment, ou en tout cas échappe à mes prévi­sions, puisque si c’est évidem­ment une vive espérance, cela ne peut être l’objectif ini­tial, alors c’est une sacrée chance, la plus belle cerise sur le gâteau !

Arti­cle paru dans la revue Gen­res le 24 mars 2018.

C’est moi

Marion Guillot

Éditions de Minuit

12 euros