de martine roffinella

Érik Poulet-Reney aborde la transsexualité grand-parentale

TRANSparente est un ouvrage pour la jeunesse mais que beaucoup d’adultes feraient bien de lire ! Secrets de famille, non-dits : la « différence » tisse sourdement ses silences intergénérationnels synonymes de rejet. Éveilleur d’émotions tues, Érik Poulet-Reney prête voix (et voie) à un « cœur de femme dans un corps d’homme ».

Miss DayLire, geek du livre et de la vidéo

Lina-Jane a dix-sept ans. Elle est depuis peu une book­tubeuse, fière de ses « déjà » deux cents abon­nés et qui espère un jour « fidélis­er deux cent soix­ante mille addicts », à l’image de la « fameuse chaîne de cette comique améri­caine déjantée ».

Avec son look tra­vail­lé et par­tielle­ment emprun­té à « la papesse Nothomb » (« cha­peau XL », « mitaines de den­telle noire », « longues nattes brunes », « rouge à lèvres ver­mil­lon »), Lina-Jane – « Lina DayLire » pour YouTube –, dont la mère enseigne le yoga, est une dévoreuse de livres. Une jeune fille d’aujourd’hui, dont l’entourage famil­ial est somme toute rel­a­tive­ment équili­bré. Il y a bien quelques tiraille­ments, notam­ment avec son vétéri­naire de père, qui a « choisi de soign­er les ani­maux plutôt que les humains » et « a tou­jours eu peur d’élever une fille », car « avec un garçon ce serait plus dans ses cordes », imagine-t-il.

Égale­ment, Lina-Jane ne sus­cite guère l’engouement de ses cama­rades de lycée, car sa pas­sion pour les livres fait plutôt fuir – sauf le fidèle Elouen, qui a « volé tout le bleu de ses yeux au ciel du Sud », et qui les « ouvre grands » dès qu’elle « sort de son sac le texte qu’elle a dévoré toute la nuit pour lui en citer les meilleurs passages ».
Mais dans l’ensemble, le temps aurait pu con­tin­uer de s’écouler ain­si, avec les remous ou les nœuds habituels du fil de la vie.

Jusqu’au jour où…

Dans le « bric-à-brac sur­réal­iste » du gre­nier de la mai­son, Lina-Jane décou­vre « une quin­zaine de petits col­is postaux pro­tégés dans du papi­er kraft, à peine ouverts ».
L’adresse de l’expéditeur n’est pas indiquée, mais pour chaque envoi, un car­ton men­tionne : « Ton grand-père ne t’oubliera jamais » ou « Ton grand-père qui pense chaque jour à toi », etc.
À par­tir de cette décou­verte, tout bas­cule. Le réc­it, com­bi­nant plusieurs his­toires en une, nous per­met de faire par­al­lèle­ment la con­nais­sance d’une dame qui vient de « fêter ses soix­ante-douze ans », nom­mée Lucia, dont l’écrivain préféré est Ste­fan Zweig (mais qui aime aus­si beau­coup Colette).
Lucia habite tout près de chez Lina-Jane, et nous apprenons secrète­ment qu’elle l’a aimée « à dis­tance », la regar­dant vivre, elle et ses par­ents, depuis sa fenêtre.

Qui est donc cette mystérieuse Lucia ?

Pho­to : ©Poule­tReneyÉrik.

Elle fut, sous l’égide d’une « étoile des nuits parisi­ennes », une grande artiste de music-hall, surnom­mée « Papil­lon » : « C’était joli, “Papil­lon ”. La chrysalide rompue, l’envol vers l’inconnu. »

Luca est devenu Lucia, grâce à une opéra­tion (« le fameux grand saut ») effec­tuée à Casablan­ca, et à de « nou­veaux papiers d’identité » obtenus en ce temps-là par le biais de « rela­tions parisiennes ».

Le lecteur com­prend assez vite que Lucia est bien la per­son­ne qui chaque année envoy­ait un cadeau à sa petite-fille pour son anniversaire.

Mais pour quelles raisons ces cadeaux sont-ils restés cachés dans le gre­nier ? Et pourquoi a‑t-on dit à Lina-Jane que son grand-père pater­nel était mort ?
Lisez « Trans­par­ente », d’Érik Poulet-Reney, et le voile vous sera levé sur ce secret de famille qui a pour cœur la tran­si­d­en­tité – ici grand-parentale.

Au-delà de la réso­lu­tion de l’énigme, c’est la ques­tion même de l’être – verbe et nom – qui est ici sub­tile­ment et généreuse­ment posée.

Martine Roffinella : Érik Poulet-Reney, vous avez écrit et publié de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Pouvez-vous nous expliquer comment vous sélectionnez les sujets de vos livres, et selon quels critères, s’agissant d’un « jeune public » ?

Érik Poulet-Reney : J’ai com­mencé à écrire vers l’âge de 15 ans au lycée. L’écriture s’est imposée naturelle­ment à moi d’emblée comme un six­ième sens. Elle fut mon alliée pour combler une grande soli­tude, l’absence des autres autour de moi. Ma dif­férence d’esprit et de sen­si­bil­ité m’inscrivait déjà en rouge dans la marge. J’ai su alors que l’écriture serait mon bâton de pèlerin, surtout un out­il pré­cieux de référence pour (la), (les) dif­férences à point­er au sty­lo et pour partager avec celles et ceux lais­sés pour compte sur la berge, qui pour­raient se retrou­ver dans mes textes et ensuite mieux s’accepter.

La lit­téra­ture jeunesse, celle pour les ados et jeunes adultes, me per­met cette passerelle entre mon ado­les­cence blessée et celle des col­légiens et lycéens d’aujourd’hui en quête d’une iden­tité. De leur droit, par­fois, à la dif­férence à vivre au quo­ti­di­en. Quand je choi­sis un de ces thèmes mar­gin­aux ou enten­dus comme tels, j’écris d’abord pour guider à ma manière ces jeunes vers l’espérance et aus­si pour ten­ter d’abattre des portes encore blindées.

M. R. : Dans vos « Remerciements », vous dites vous être « très partiellement inspiré » de Marie-Pierre Pruvot. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette source d’inspiration et sa raison d’être ?

É. P.-R. : Un jour j’ai vu un reportage à la télé sur Marie-Pierre Pru­vot, dite Bam­bi, ex artiste de music-hall. J’ai été sub­jugué, séduit par le charme con­servé de son vis­age et la voix douce de cette octogé­naire très digne. Quand j’ai voulu écrire « Trans­par­ente » et traiter de la trans­sex­u­al­ité chez les seniors, immé­di­ate­ment son vis­age m’a inspiré le per­son­nage de Lucia. Au fil de l’écriture, Lucia, c’était elle !

Très par­tielle­ment j’ai abor­dé le music-hall et l’enseignement qui ont jalon­né l’itinéraire de sa vie, en revanche pour tout le reste, tout est fic­tion et sans aucun lien direct avec Bam­bi. Coc­cinelle, Bam­bi, et plus tard Marie-France, ont été des icônes incon­tourn­ables de charme et de tal­ent, cha­cune dans leur domaine artis­tique et qui hon­ore encore à ce jour leur choix d’identité.

Plus jeune, j’étais fasciné par cette pos­si­bil­ité de pou­voir con­trari­er Dieu et les codes, en choi­sis­sant soi-même son change­ment de sexe. C’était pour moi pleine­ment sur­réal­iste, une œuvre de sci­ence-fic­tion ! Je demeure encore admi­ratif et scotché face à une telle moti­va­tion, à cet aboutisse­ment essen­tiel chez cer­tains pour respir­er en har­monie dans son corps et son esprit.

Pho­to : ©Poule­tReneyÉrik.
M. R. : Pourquoi avoir choisi la thématique de la transsexualité grand-parentale ? Cela correspondait-il à des faits que vous aviez pu observer autour de vous ?

É. P.-R. : Au départ j’avais le désir pro­fond de tra­vailler autour d’un per­son­nage trans­sex­uel. D’abord pour la psy­cholo­gie, et ensuite pour inscrire mon tra­vail en con­tinu dans une réal­ité qui fasse avancer les men­tal­ités encore trop timides ou surtout mal fondées et nour­ries par la mécon­nais­sance du sujet. Nom­bre de romans sur ce thème, pour ados, traduits sou­vent de l’américain chez des édi­teurs français, com­men­cent à fleurir sur le marché de la lit­téra­ture jeunesse. Sys­té­ma­tique­ment ou presque, il s’agit de per­son­nages d’adolescents en tran­si­tion. Avoir un grand-père ou une grand-mère trans, il fal­lait oser l’imposer dans un roman de ce type, en décalage avec les pub­li­ca­tions actuelles de man­gas, hero­ic fan­ta­sy ou séries « girly » si prisés en bib­lio­thèque par les jeunes lecteurs.
J’ai tou­jours aimé l’avant-garde en lit­téra­ture. À l’époque où per­son­ne ne l’avait encore fait, j’avais écrit Les ros­es de cen­dre, le pre­mier roman pour les ados sur la dépor­ta­tion des homo­sex­uels pen­dant la guerre (les Tri­an­gles ros­es), aux édi­tions Syros. Ensuite d’autres m’ont suivi… J’en prof­ite pour remerci­er encore l’audace de mon éditrice d’alors, Françoise Mateu, récem­ment décédée.

M. R. : Votre héroïne, Lina-Jane, est une jeune fille d’aujourd’hui, « booktubeuse dynamique sur sa chaîne DayLire ». Selon vous, est-il plus aisé de vivre la transsexualité en 2018 qu’au temps de Luca devenu Lucia, et qui a 72 ans ?
Pho­to : ©Poule­tReneyÉrik.

É. P.-R. : Lina-Jane est une lycéenne bien d’aujourd’hui, inspirée par une book­tubeuse de mes con­nais­sances. On n’est plus au 19ème, ni même au 20ème siè­cle, il faut être crédi­ble auprès du jeune pub­lic en évo­lu­tion con­stante, sans par­ler des modes de langage.

Vivre sa sex­u­al­ité, sa bisex­u­al­ité, son homo­sex­u­al­ité, sa trans­sex­u­al­ité aujourd’hui en 2018 ? À l’époque de l’écrivain Colette, la célèbre Mis­sy (Mathilde de Morny), sa maîtresse, vivait comme un homme, vêtue comme tel, et avait été opérée des seins et du reste pour effac­er en elle toute forme de féminité. Elle était déjà con­sid­érée naturelle­ment comme un homme dans les milieux lit­téraires parisiens. Ensuite, les vedettes de music-hall, déjà citées plus haut, s’affichaient dans la presse avec élé­gance et dans le paysage artistique.

En 2018, les médias œuvrent pro­gres­sive­ment mais sûre­ment pour vul­garis­er l’information sur l’existence des êtres nés dans un corps incom­pat­i­ble avec leur nature pro­fonde. Le ciné­ma, la lit­téra­ture, la télévi­sion, per­me­t­tent à la société d’appréhender davan­tage ce thème d’un point de vue plus sci­en­tifique pour écarter toute forme de tabou.

L’expérience récente et notoire de Cait­lyn Jen­ner aux États-Unis en témoigne, et aus­si dernière­ment l’invitation sur les plateaux télé de Galia pour pro­mou­voir son auto­bi­ogra­phie. Mais bien sûr et mal­heureuse­ment, rien n’est encore acquis !

M. R. : Pensez-vous que votre ouvrage « Transparente » puisse aider à libérer une parole, peut-être encore trop souvent bâillonnée dans les familles, à propos des identités sexuelles en général ?

É. P.-R. : Trans­par­ente n’est qu’un mod­este grain de sable. C’est une fic­tion sans pré­ten­tion dont l’art est de pou­voir juste­ment met­tre en scène un per­son­nage trans tout en le mêlant à un quo­ti­di­en d’une ville de province, afin que sa « dif­férence » n’en soit plus une ! Arriv­er à banalis­er l’identité pour approcher l’universalité et le droit de respir­er, qui que l’on soit et où que l’on soit, est une prouesse. Et si par un heureux hasard, ne serait-ce qu’une seule fois dans une famille, cette his­toire pou­vait « libér­er la parole », et que par la magie de la lit­téra­ture, l’on parvi­enne à déver­rouiller les principes, désamorcer un con­flit ou refouler une incom­préhen­sion, aider à apprivois­er la tolérance, car il n’est jamais trop tard, alors je saurais pourquoi j’écris ! 

Arti­cle paru dans la revue Gen­res le 18 août 2018.

Transparente

Érik Poulet-Reney

Éditions Oskar

12,95 euros