de martine roffinella

Non, Madame Millet, on ne « sort » pas d’un viol comme d’une grippe

Chère Cather­ine Mil­let, comme toute une cha­cune j’ai lu, non sans con­ster­na­tion dou­blée d’une immense tristesse, vos mul­ti­ples déc­la­ra­tions auprès des médias con­cer­nant le viol, les hommes, et dernière­ment encore votre « com­pas­sion » pour les « frotteurs ».

Si vos pro­pos n’ont pas été trahis ou tron­qués, vous dites : « Alors d’abord, une femme ayant été vio­lée con­sid­ère qu’elle a été souil­lée, à mon avis elle intéri­orise le dis­cours des autres autour d’elle (…). » Et pour enfon­cer le clou, si j’ose m’exprimer ain­si, vous ajoutez : « Ça c’est mon grand prob­lème, je regrette beau­coup de ne pas avoir été vio­lée. Parce que je pour­rais témoign­er que du viol, on s’en sort ».

Il existe fort peu de chance pour que vous ayez enten­du par­ler de ma petite per­son­ne, même si nous avons été réu­nies par les édi­tions du Seuil dans la même « bib­lio­thèque rose » pour nos ouvrages respec­tifs (La Vie sex­uelle de Cather­ine M. pour vous et mon roman Le Fou­et).

Eh oui ! j’explore les domaines des rela­tions de soumission/domination depuis de nom­breuses années et à ce titre j’ai pub­lié un cer­tain nom­bre d’ouvrages érotiques.

Vous ne pour­rez donc pas me class­er dans la caté­gorie des « vieilles » et/ou « très laides », car je suis plus jeune que vous et avec un physique que d’aucuns jugent plutôt agréable.

Je me per­me­ts de repro­duire ici votre édi­fi­ante déc­la­ra­tion à ce sujet : « Il faut pren­dre con­science de la souf­france des femmes qui sont par exem­ple des femmes très laides, ou les femmes âgées, et que plus aucun homme n’a envie de harcel­er sex­uelle­ment. »

Ne cherchez pas non plus à me class­er par­mi les « les­bi­ennes mal baisées », vous per­drez votre temps et cela ne man­quera pas d’estomaquer les gens qui me font la grâce de me lire (et les édi­teurs qui me don­nent la chance de publier).

Chère Cather­ine Mil­let, votre soif d’occuper le ter­rain des médias est con­nue, d’ailleurs je vous en félicite, c’est une vraie réus­site. Vous voilà inter­viewée partout. Peut-être vous sen­tez-vous revivre et jouir, c’est par­fait, j’en serais très con­tente pour vous.

Mais lais­sez-moi vous dire ma pro­fonde indig­na­tion devant vos pro­pos con­cer­nant le viol des femmes, que vous cherchez à trans­former en un événe­ment mineur, dont il faut bien vite guérir sans se pour­rir la vie avec ça.

Non, Madame Mil­let, on ne « guérit » jamais d’un viol, on com­pose, on essaie de vivre avec vaille que vaille, selon sa per­son­nal­ité, ses moyens, son entourage et le milieu dans lequel on est.

Non, Madame Mil­let, on n’oublie JAMAIS des doigts et/ou un sexe qui ont four­ragé en vous avec vio­lence. On en garde l’empreinte toute sa vie, non pas comme une cica­trice, mais comme une plaie ouverte avec laque­lle il faut âpre­ment négocier.

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Non, Madame Mil­let, les frot­teurs ne sont pas à plain­dre, tout comme les hooli­gans ils sont sou­vent issus d’une classe aisée et ont un bon niveau intel­lectuel. C’est une per­ver­sion porcine qu’il est très con­ven­able de dénon­cer et de « bal­ancer » car ces hommes-là n’ont que faire de votre « com­pas­sion », ils sont en pleine pos­ses­sion de leurs moyens et savent par­faite­ment ce qu’ils font. Ils vous remer­cient d’ailleurs de votre médi­a­tique cau­tion, voilà qui va les encour­ager à pour­suiv­re – ne voyez-vous donc pas qu’ils se paient votre tête ?

Mais revenons au viol, Madame Mil­let, que vous « regret­tez » de ne pas avoir vécu.

Ma légitim­ité pour en par­ler est claire : j’ai moi-même subi des vio­lences sex­uelles à l’âge de 12 ans, dont je ne me suis jamais remise – même si ça ne se voit pas et que j’ai au con­traire exploré en tant que roman­cière le domaine de l’érotisme pour essay­er de com­pren­dre, de con­jur­er cette malé­dic­tion. J’en ai fait ce livre, Le Fou­et, qui est une vengeance con­tre « Mon­sieur F. » –  et j’ai juste­ment util­isé la fic­tion joyeuse pour en par­ler sans drama­tis­er ni « intéri­oris­er » la souf­france de qui que ce soit – mais de qui donc ? la mienne me suf­fit ample­ment, soyez tranquille !

Vio­l­er l’intimité d’une femme (ou d’un homme, d’ailleurs !) est une dévas­ta­tion pro­fonde. On a le ven­tre et la tête raclés jusqu’à l’os. On n’est plus qu’une car­casse brisée, où la peur seule prend place à vie. Vous avez une chance folle d’avoir été épargnée par ce fléau, que des mil­lions de femmes vivent comme un cat­a­clysme épou­vantable dans leur corps et dans toute leur personne.

Tout est ébran­lé après un viol. Tout est fis­suré à jamais. La con­fi­ance en soi est irrémé­di­a­ble­ment per­due. La sex­u­al­ité ne pour­ra plus jamais être vécue de façon simple.

Pour ma part, je suis dev­enue alcoolique en très grande par­tie à cause de ces vio­lences sex­uelles dont je ne me suis jamais remise. Par chance à l’âge de 52 ans j’ai choisi la vie et cessé de boire – je suis alcoolique absti­nente depuis bien­tôt 5 ans*.

Mais je me garde bien de faire de mon cas « posi­tif » une généralité.

Je pense à toutes ces femmes saccagées par des porcs qui ont une queue à la place du cerveau et qui en sont encore à vouloir jouir de leur dom­i­na­tion sur la « femelle » contrainte.

Pénétr­er un sexe de femme sans y être invité, c’est com­met­tre un crime.

Car en effet, c’est une par­tie de la femme qui meurt quand elle est vio­lée – une par­tie d’elle qui ne revivra plus jamais, et qui s’enfuit en même temps qu’elle se lav­era du sperme dont son vio­leur l’aura souillée.

Mais cela, Madame Millet, vous ne pourrez jamais le comprendre, puisque vous n’avez pas eu cette « chance » d’être violée.

À vous lire, j’ai l’impression que vous con­fondez les petits jeux sado-masochistes entre adultes con­sen­tants et l’effraction lourde d’un sexe d’homme dans le corps d’une femme épouvantée.

Je peux vous dire qu’être vio­lée, ça fait mal. On s’en sou­vient à chaque instant. La chair a une mémoire éter­nelle de ces douleurs-là.

Je vais avoir 57 ans et j’ai tou­jours, 45 ans après*, l’odeur de ce porc dans les nar­ines, je me rap­pelle cha­cun de ses gestes, la façon dont il m’a for­cée de le mas­turber, son sperme qui sen­tait le pois­son sur mon ven­tre : tout, chaque image est intacte. Je n’en fais pas un drame. Je n’en veux pas aux hommes de la terre entière. Je ne suis pas puri­taine ni cas­tra­trice. Je ne suis rien, en somme. Rien qu’une femme pro­fondé­ment blessée et out­ragée par vos pro­pos. Une femme vivante et debout – comme tant d’autres –, fière d’avoir survécu et de pou­voir sourire au plaisir.

Arti­cle paru dans la revue Gen­res le 13 jan­vi­er 2018.


* En 2018.