de martine roffinella

Brival et Liance nous invitent du côté de chez Monk

Brival et Liance nous invitent du côté de chez Monk

©MartineRoffinella

L’écrivain Roland Brival et le dessinateur Bruno Liance ont uni leurs talents pour nous offrir « Thelonious » sous un jour rare. Roland a accepté de venir sur mon blog pour nous raconter la genèse de ce magnifique ouvrage rendant hommage à celui qui a « révolutionné l’histoire du jazz ».

C’est un roman « riche­ment illus­tré de dessins réal­isés à la craie », qu’il faut décou­vrir à la fois en tant que fan­tas­tique objet d’art et comme un réc­it orig­i­nal et boulever­sant sur « l’incroyable des­tin » de Thelo­nious Monk. Brival vient ici nous expli­quer de quelle façon ce pro­jet s’est élaboré, et ce qui l’a motivé.

Pourquoi Thelo­nious ?

ROLAND BRIVAL : J’ai décou­vert un jour, en lisant sa biogra­phie, que Thelo­nious Monk, l’un des géants du jazz, avait con­nu à la fin de sa vie une étrange péri­ode de silence. Enfer­mé dans l’une des cham­bres de la vil­la de son amie, Nica de Köenigswa­ter, mécène de nom­breux musi­ciens de Harlem – dont Char­lie Park­er –, il ne par­le à per­son­ne et, surtout, sem­ble résolu à ne plus touch­er de toute sa vie le clavier d’un piano. Cet étrange silence dans lequel il se retrou­ve embar­qué a sus­cité en moi une très vive curiosité. Que pou­vait-il bien se pass­er dans sa tête, lors de ses nuits d’insomniaque où il déam­bu­lait sans fin à tra­vers les pièces de la vil­la tel un fan­tôme égaré dans un labyrinthe ? J’ai voulu le savoir. En tout cas, j’ai voulu ten­ter de l’imaginer. Voilà com­ment la forme du roman s’est imposée.

Quelle est la genèse de l’écriture de l’ouvrage ?

R. B. : Il m’a bien sûr fal­lu lire divers­es biogra­phies pour retrou­ver les fils d’une sorte de cohérence dans le chaos qu’a sou­vent été la vie de Monk. Ses amours ? Sa musique ? Ses prob­lèmes d’Afro-Américain con­fron­té, en ce temps-là, aux lois ségré­ga­tion­nistes ? Pour trans­pos­er tout cela dans le con­texte, j’avais encore en mémoire le roman Nègre de Per­son­ne que j’ai pub­lié il y a trois ans aux édi­tions Gal­li­mard, et dont le déroule­ment se situe à la même péri­ode. Le mou­ve­ment « Harlem Renais­sance » est alors en pleine expan­sion à New York. Le jazz se pré­pare à une nou­velle muta­tion engen­drée par l’époque mod­erne. Thelo­nious et quelques autres, dont Coltrane et Char­lie Park­er (« le Bird »), compteront au nom­bre des prin­ci­paux insti­ga­teurs de cette révo­lu­tion musi­cale. Ensuite, comme tou­jours, est venu le temps de l’incarnation du per­son­nage, et celui de l’attente d’une voix. Tant que cette dernière ne se man­i­feste pas, le ciel reste dés­espéré­ment vide, et cela peut dur­er des semaines. Mais un jour, enfin, une vision. Il fait nuit. Thelo­nious se balade dans la vil­la, pieds nus, vêtu d’un pyja­ma à rayures. Je retiens mon souf­fle. Je l’observe. Je le vois tourn­er en rond comme un fauve en cage, et s’arrêter par­fois en de longues sta­tions immo­biles, comme immergé en lui-même. Alors, je tends la main vers mon sty­lo, et j’écoute cette voix qui me dicte les pages comme une tran­scrip­tion faite pour un aveu­gle d’un film se déroulant dans une salle de ciné­ma. Des semaines et des mois de tra­vail. De mul­ti­ples ver­sions plus ou moins volu­mineuses du même man­u­scrit. Pour finir par en arriv­er à l’épure. La retenue, plutôt que la ten­ta­tion du bavardage. Tenir l’exigence. 150 pages. Car­ac­tères Cal­ib­ri sur le pro­gramme Word. Dou­ble interligne. Enreg­istr­er le doc­u­ment ? Oui.

Com­ment s’est pro­duite la ren­con­tre avec le dessi­na­teur Bruno Liance ?

R. B. : Les années passent. Monk, sem­ble-t-il, n’intéresse per­son­ne par­mi le monde des édi­teurs. Le man­u­scrit attend sage­ment sur une étagère, et j’en viens même à oubli­er son exis­tence. Jusqu’au jour où, lors d’un salon lit­téraire à Ver­sailles, je ren­con­tre BRUNO LIANCE, dessi­na­teur. Ama­teur pas­sion­né de jazz et de toutes sortes de musiques, il est, depuis longtemps, en quête d’un de mes anciens albums inti­t­ulé « CREOLE GYPSY », devenu un objet-culte par­mi le petit monde des col­lec­tion­neurs enragés de vinyles des années 80. La con­ver­sa­tion s’engage, et j’apprends alors qu’il vient de pub­li­er aux Édi­tions Gal­li­mard Jeunesse un livre illus­tré sur l’enfance de Nina Simone. Il me tend l’ouvrage et, dès les pre­mières pages, je suis séduit par l’aspect graphique de son tra­vail. L’usage de la craie noire pro­duit un grain par­ti­c­uli­er qui me sem­ble totale­ment adap­té au monde du jazz. On ressent une sorte de mélan­col­ie à regarder ces images. C’est la fameuse « blue note » trans­posée dans l’univers du dessin. Au fil de ces pages que je décou­vre, me revient tout naturelle­ment le sou­venir du man­u­scrit de Thelo­nious, abîmé dans les limbes. Un roman illus­tré ? J’ignore tout de ce genre d’expérience, mais l’idée per­siste au point que j’en viens à la pro­pos­er à Bruno. « J’ai, dans mes archives, un man­u­scrit sur Monk dont j’aimerais bien te pro­pos­er la lec­ture », lui dis-je. Son regard s’illumine. Large sourire. Quelques jours plus tard, coup de fil de Bruno qui a lu Thelo­nious. Il est plus qu’enthousiaste, et se déclare par­tant pour l’aventure. Voilà com­ment s’est bâti ce pro­jet en hom­mage à l’un des plus grands musi­ciens de l’Amérique noire que, récem­ment, son pro­pre fils célébrait en ces ter­mes :

« Je ne me suis ren­du compte de l’importance de mon père qu’à l’âge de 18 ans. Je savais qu’il était dif­férent des autres musi­ciens. Je dois dire hon­nête­ment qu’à une cer­taine époque, je ne com­pre­nais pas du tout ce que fai­sait mon père. J’étais un peu décon­certé. Pourquoi ne suiv­ait-il pas les règles ? Il ne pre­nait pas le chemin qui aurait pu le ren­dre pop­u­laire plus rapi­de­ment comme ses col­lègues jazzmen. Pour eux, tout se pas­sait de façon plus sou­ple. Mon père, lui, suiv­ait sa tra­jec­toire et je ne com­pre­nais pas pourquoi. En fait, je ne com­pre­nais pas ce qu’il fai­sait, c’était tout sim­ple­ment l’essence même de ce qu’est la musique. Une fois que j’ai réal­isé cela, j’ai été boulever­sé et j’en trem­ble encore. J’ai com­pris soudaine­ment qui était réelle­ment mon père et son impor­tance dans l’histoire du jazz. Thelo­nious a con­stru­it les bases sur lesquelles se repo­saient Dizzy Gille­spie, Char­lie Park­er et John Coltrane. C’est un apport très sub­til qui n’a jamais été recon­nu à sa juste valeur. Sa con­tri­bu­tion à l’histoire du jazz est énorme. Thelo­nious a dess­iné le canevas har­monique qui a ren­du plus vis­i­bles, plus sen­sa­tion­nels, la mélodie et le rythme. Et puis, il m’a per­mis à moi de me ren­dre compte que j’étais un être humain nor­mal puisque je n’étais pas le seul à ne pas com­pren­dre ce qu’il fai­sait ! »

Thelonious, par Roland Brival (auteur) et Bruno Liance (dessinateur), éditions Gallimard, 23 euros.
Partager :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *