de ROFFI / martine roffinella

Chloé Alifax invente la vie cracker

Chloé Alifax invente la vie cracker
Tout le monde a eu un jour « Sixteen Years », et punaise « ça craint ! », surtout quand plus tard on veut être une « romancière alcoolique ou rien du tout, ce qui doit revenir à peu près au même ». Au pays d’Alifax, c’est dark dark dark, et on adore ça !

Pour com­pren­dre ou du moins vis­iter avec délec­ta­tion le monde de Tyris Saro­nan, « en 3e milieu de sai­son, au col­lège Ron­sard, dans ce bled où [sa] mère est bib­lio­thé­caire assoupie et [son] père arti­san menuisi­er pour les morts et les vivants », il faut par­ler le Ali­fax.

Qu’est-ce donc ? Un lan­gage codé pour ini­tiés ? Une nou­velle langue bizarroïde en vigueur dans un loin­tain pays voire une autre galax­ie ?

Faux (et un tout petit peu vrai) ! Car la.le lect.rice.eur mis.e en appétit par le titre, Six­teen Years, devra bien se garder de chercher des codes ou repères liés à telle ou telle généra­tion : l’autrice nous offre ici un roman atem­porel, mosaïque de plusieurs épo­ques, qui du coup donne un style aux mille nuances poéti­co-socio-imprévis­i­bles.

Lais­sez donc vos repères dans un coin de gre­nier men­tal, et entrez en Ali­fax­ie, ce « trou per­du » où le frère de l’héroïne Tyris, seize ans, se prénomme Pic­tave, cinq ans, lequel répète « crack­er, crack­er » lorsqu’« une émo­tion le sub­merge », même si « per­son­ne ne pige pourquoi il radote ce mot d’une façon abrutis­sante ».

Pour autant, fi des clas­si­fi­ca­tions : ni jeu­nisme ni con­te de fée – Pic­tave, « quand il sera plus grand, il veut con­tin­uer à se touch­er le zizi en regar­dant des femmes en pho­tos sur les pages des cat­a­logues de ventes par cor­re­spon­dance ». Tyris, plus tard, veut « être avi­atrice, sportive, actrice destroy, escort girl », ou encore « coif­feuse pour stars, con­duc­trice de poids lourds, man­nequin (pfff !), givrée net et enfer­mée, femme au foy­er (arg !) » et peut-être aus­si « pom pom girl, adulte, pas adulte », « ado ado ado ado, dra­ma­tique­ment comé­di­enne et ado, vieux crabe for ever », etc.

En Ali­fax­ie, « y a de l’espace, c’est sûr, mais on rêve presque tous d’un autre espace ou de plusieurs mélangés et c’est une saleté de bor­del en fin de compte, on est com­plet à l’arrache, surtout moi et Katie » – Katie Starter (dite Katie Péril), meilleure « copi­i­i­i­i­i­i­in­neeu » de Tyris, et qui a « des hal­lus » et « voit des poulpes » quand « elle a trop torché ».

Où est-on ? Dans un ici où « c’est zéro pointé », des « cubes iden­tiques alignés sur des tapis de pelouse », « des lignes boueuses, des éten­dues de champs océans », « un moyen super­marché dans le noy­au » et un « petit ciel même quand il crache du beau » – « je suis née dans cette mouise, dit Tyris, c’est pareil que dans l’un de ces films où l’autre il n’arrête pas de tout couper avec ses doigts en ciseaux et que ça tourne au drame ».

Dans ce décor où règne « un putain de calme », il y a la Sta­tion H, un « vieil entre­pôt que la mairie a bien voulu larguer pour une bouchée de pain, un vieux truc métallique qui s’est trans­for­mé en fièvre du same­di soir ». Pourquoi le « H » ? Ce serait tout gâch­er que de le révéler, et je vous invite à le décou­vrir en lisant Six­teen Years (qu’on ne peut lâch­er une fois ouvert, je vous préviens !).

Alcool, « grosse biture same­di H » mais aus­si bière blonde à 6 degrés 8 « qui soi-dis­ant provient d’une Abbaye quel­conque dans le Nord », sexe (avec le « craque­ur d’hymen » de Tyris : « Est-ce que j’avais la trouille ? À peine. »), soli­tude con­tem­po­raine (les mono­logues en « mp » avec la « machine à la con » cen­sée incar­n­er Ali­cia Strange, une actrice de série qui a « tout cap­té » et qui sem­ble telle­ment « en sym­biose » avec ses fans), tout est abor­dé dans le roman de Chloé Ali­fax, qui ne pré­tend don­ner aucune clef ni nous abreuver de la moin­dre leçon.

Et l’amour dans tout ça, me deman­derez-vous ? Héhé, bien sûr qu’il y en a ! et c’est même « un truc ultra jouis­sif » – l’on savour­era la ren­con­tre entre le bassiste du groupe rock The Trainspot­ters, venu se pro­duire à la Sta­tion H, et une Tyris guet­tant « l’épée là, qui rôde au-dessus de [leurs] cœurs » et écrivant : « Mail-moi aime-moi mail-moi… »

Le plus beau du roman – en tout cas le plus boulever­sant – réside sans doute dans la rela­tion ami­cale si forte et pudique­ment trou­ble entre Tyris et Katie. À un moment pré­cis du texte (la petite expédi­tion puni­tive drôlis­sime con­tre le harceleur de Pic­tave, frère de Tyris), elles m’ont fait penser à Thel­ma et Louise[1] – et cette référence prou­ve bien que l’excellent roman de Chloé Ali­fax sait touch­er toutes les généra­tions !

Sixteen Years, roman, par Chloé Alifax, publié chez H&O éditions, 16 euros.

 

[1] Film de Rid­ley Scott, 1991, avec Geena Davis et Susan Saran­don.


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