de ROFFI / martine roffinella

Große Katastrophe jubilatoire ourdie par l’incroyable (mais fréquentable) Justin Beausonge !

Große Katastrophe jubilatoire ourdie par l’incroyable (mais fréquentable) Justin Beausonge !
Le titre de son roman a de quoi surprendre : « L’histoire du boucher qui se prenait pour un évêque et qui avait découpé en morceaux trois pauvres petits enfants » – mais les contes qui ont « bercé » notre enfance ne foisonnent-ils pas d’ogres se nourrissant de tout-petits ? Justement, laissons là nos préjugés et nos je-sais-tout blasés ou formatés ! Ouvrons grand nos mirettes pour nous régaler ad libitum de cette décoiffante et hilarante fresque littéraire.
© Justin­Beau­songe

Si on m’avait dit un jour qu’Aloyse Baba, « ce voleur qui a dérobé des sommes incroy­ables à quar­ante ban­quiers », cet artiste « capa­ble d’ouvrir n’importe quel cof­fre-fort » pour « faire dis­paraître l’argent dans un lieu incon­nu » (où, « de sa voix de bary­ton », il lance une « tirade » qui fait piv­ot­er et se déplac­er un rocher, pour laiss­er « entrevoir l’entrée d’une grotte mys­térieuse ») – si on m’avait dit, donc, qu’Aloyse Baba viendrait cam­bri­ol­er mes nuits, j’aurais bien sûr crié au fou !

© Justin­Beau­songe

Si on m’avait affir­mé, croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer, que le père Noël s’appelle Klaus Bun­ter­stoffe, incar­céré au péni­ten­tier d’Illoqarfik (« tout près du pôle Nord »), et qui avait demandé sa grâce à « huit reines » (« toutes refusèrent »), j’aurais soupiré d’un air inqui­et.

Et si encore on m’avait con­fié que le cas de Rudi Wald (« ce jeune homme fougueux et rebelle qui pré­tendait avoir volé l’argent des rich­es pour le don­ner aux pau­vres ») intéres­sait de près une cer­taine religieuse vis­i­teuse de la prison d’Ingolstadt, nom­mée Sœur Tru­di de la Char­ité (dite « Sœur Schnee­wittchen » – traduisez : « Blanche-Neige », et cela tombe bien, car dans cette prison d’Ingolstadt il y a aus­si sept détenus mineurs – die sieben Zwerge, « les sept nains »), alors là j’aurais ouvert ma bouche en cul de poule : zinzin total !

Où est-on ?
Chez les bar­jots & cie ?
Que nen­ni – ouvrez vite ce livre, et entrez… en lit­téra­ture ! Entre enquête poli­cière (hale­tante), con­te désopi­lant nous rap­pelant mille légen­des de notre pro­pre enfance, fable sub­tile sur la com­mu­nauté humaine, ses grandeurs et déca­dences, ses espoirs et décep­tions, ses rêves et désil­lu­sions – ses aspi­ra­tions com­plex­es tournées si intel­ligem­ment en déri­sion –, le roman de Justin Beau­songe est un con­cen­tré de bon­heur tous azimuts.

Impos­si­ble à résumer (ce serait qua­si­ment un crime de s’y ris­quer !), cette « his­toire du bouch­er qui se pre­nait pour un évêque et qui avait découpé en morceaux trois pau­vres petits enfants » est à décou­vrir avec un cœur libre, neuf et sans a pri­ori. Bref avec un féroce appétit de talent(s) !

My beau­ti­ful pic­ture

Quatre questions à Justin Beausonge

MARTINE ROFFINELLA : Com­ment l’idée d’un tel livre vous est-elle venue ? Pou­vez-vous nous racon­ter de quelle façon le canevas de cette folle his­toire a pris corps dans votre esprit ?

 JUSTIN BEAUSONGE : L’autre jour, dans le jardin de ma vieille mère, j’avais entre­pris, au milieu d’un parterre de plantes envahissantes, de déracin­er les mau­vais­es herbes qui dénat­u­raient, d’après elle, la beauté toute rel­a­tive, d’après moi, de ce mas­sif.  Après avoir arraché maints pis­senl­its, j’ai remar­qué une plante qui s’insinuait insi­dieuse­ment sous les feuilles de ce tapis de sol.

Point d’épines, ce n’était donc pas un ronci­er ou un rosier qui auraient pu me bless­er les doigts. Je tirai donc dessus et, à mon éton­nement gran­dis­sant, remar­quai que plus je tirais, plus je dégageais ladite plante qui, telle une liane souter­raine, se décou­vrait petit à petit pour, sem­blait-il, ne pas finir.
C’est ce qui s’est passé pour l’écriture de ce livre. J’ai tiré sur plusieurs lis­erons qui appa­rais­saient.

L’aventure a com­mencé un same­di matin, lors de l’atelier d’écriture ani­mé par Adri­enne Printz, à Flo­r­ange, vous savez, la ville dont on a beau­coup par­lé à une cer­taine époque, toute assom­brie par les grèves et l’ombre des hauts-fourneaux d’Hayange, autre ville célèbre, mais pour d’autres raisons, hélas.
Adri­enne avait don­né à chaque par­tic­i­pant un petit papi­er sur lequel fig­u­rait une con­signe.
Sur le mien était écrit : « Quelle est l’origine du Père Noël ? »

Nous avions une demi-heure. J’ai écrit. Bien sûr, il était hors de ques­tion pour moi de tomber dans la niais­erie, du genre : le gen­til grand-père qui con­fec­tion­nait et dis­tribuait ensuite des jou­ets en bois aux petits enfants bien sages, le 25 décem­bre.
Je pris, d’instinct, l’autre ver­sant : le père Noël était, à l’origine, un sale type. Situ­ant l’histoire en Bav­ière au milieu du 19ème siè­cle, j’écrivis le texte en gros, jusqu’à la fin, le lut à tous, ain­si qu’il est d’usage de le faire une fois le temps d’écriture écoulé.

Ren­tré chez moi, je retra­vail­lai l’histoire, pour la ren­dre lis­i­ble et un peu mieux écrite que lors du pre­mier jet. Puis je l’envoyai à Adri­enne, l’animatrice de l’atelier, mémoire du tra­vail accom­pli. Deux mois passèrent, je relus ce texte et, voy­ant un fil qui traî­nait, tirai dessus. Ce fil était l’enfant du sale type. Un autre fil apparut ensuite : une prison. Je plaçai dans cette prison des assas­sins, voleurs et ban­dits célèbres dans l’Histoire, pour faire un lien avec le réel.

Un par­ti pris était ain­si établi d’office : les per­son­nages mar­quants de cer­tains mythes, de cer­tains con­tes et de l’Histoire devaient, dans cet écrit, être revus à l’aune d’une réal­ité dif­férente, celle de la déri­sion, de la lutte con­tre les fake news (comme on dit aujourd’hui) et con­tre les idées reçues.

M. R. : Expliquez-nous com­ment vous avez procédé pour bâtir le plan de ce roman où mille his­toires se croisent et se mêlent sans pour autant que le lecteur soit per­du une seule sec­onde.

 J. B. : Par­don­nez-moi d’énoncer une évi­dence, mais à notre époque, il paraît néces­saire, voire indis­pens­able d’expliquer, de clar­i­fi­er, de clas­si­fi­er, de con­cep­tu­alis­er, sans doute par crainte de l’imprévu, d’une échap­pée ou d’un erre­ment dans un espace fulig­ineux ou éthéré. Il faut maîtris­er. Il faut con­trôler. Il faut démon­ter et démon­tr­er. Expli­quer de A à Z.

Alors, je vais vous décevoir ! Pour écrire ce roman, je n’ai fait aucun plan (le seul roman pour lequel j’ai été obligé de faire un plan est « Le camp des Vail­lants Petits Hommes » chez le même édi­teur [H&O édi­tions], car les actions se déroulaient à des épo­ques dif­férentes et, pour la cohérence de l’ensemble, était néces­saire une con­cor­dance des temps, si je puis dire).

Dans l’histoire du bouch­er, point de plan, rien de linéaire, je ne suis pas linéaire, je n’écris jamais de cette façon, je pars à l’aventure et advi­enne que pour­ra. Citons Mar­guerite Duras (Écrire) : « Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire avant de le faire, avant d’écrire, on ne le ferait jamais. Ce ne serait plus la peine. »

Dans mon hum­ble cas, ce sont les per­son­nages ou les sit­u­a­tions qui m’entraînent ; ils m’emmènent, ils me malmè­nent, ils me tri­t­urent, ils me pressent. Le monde ain­si créé se développe et se dévoile, comme les lis­erons sous le tapis de ver­dure.

Pour moi, l’écriture est une plante grim­pante, galopante, aux mul­ti­ples ram­i­fi­ca­tions, m’obligeant à tir­er des fils qui dépassent, à tiss­er, à choisir un chemin ou un autre. Bref, je tri­cote.

À un moment, se pose le prob­lème de l’assemblage, comme lorsque l’on veut ter­min­er un chandail ou un puz­zle. Les élé­ments se sont posés, loin les uns des autres par­fois, pour, finale­ment, s’assembler ; c’est le plus dif­fi­cile : agir pour que tout s’assemble. Je suis donc par­fois obligé de remon­ter aux branch­es et de mod­i­fi­er un détail ou d’ajouter une brindille, de découdre et de recoudre.

Mais recon­nais­sons-le, l’écriture d’un tel texte est, pour moi, chaque fois, une aven­ture extra­or­di­naire : entr­er dans un nou­veau monde, grimper, tel Jacques au hari­cot mag­ique, à l’arbre de l’imaginaire, tiss­er et me laiss­er faire, écrire, vibr­er, vivre.

M. R. : Com­bi­en de temps, au total, vous a pris l’écriture de cet ouvrage (qui m’a beau­coup impres­sion­née par le nom­bre de références for­mi­da­bles qu’il con­tient) ? Et com­ment s’organisaient vos journées de tra­vail, votre con­tact avec les per­son­nages si mar­quants ?

 J. B. : L’atelier d’écriture avait eu lieu en décem­bre 2016, la nou­velle était achevée en jan­vi­er. J’ai dû con­tin­uer l’histoire en mars pour l’achever en août 2017. J’écris assez vite, le temps de relec­ture et d’affinement est beau­coup plus long : relec­ture après l’écriture de chaque par­tie, véri­fi­ca­tion du sens de cer­tains mots, de la justesse de cer­taines tour­nures et de la tenue du chapitre.

Je tra­vaille surtout le matin ; pen­dant la journée, je rumine, j’emmagasine, je rêve ; la nuit, par­fois, je m’éveille pour not­er une expres­sion ou parce que se dévoile un nou­veau rameau. Je suis dans la potion mag­ique. Seule la tête dépasse, il faut bien répon­dre aux bassess­es de la vie quo­ti­di­enne…

Quant aux per­son­nages, je les suis (verbe être) sou­vent. Ils m’accaparent, ils m’envahissent, ils pren­nent pos­ses­sion de mon esprit, de ma façon d’être, de ma façon d’agir. Je m’investis, je prends corps, un autre corps, un autre être, plus jeune, plus osé, plus risqué, plus affreux par­fois, en dehors des clous sou­vent, caché sous le tapis de sol, bonne ou mau­vaise graine.

Et je ris, je souris, je crie et je m’écris. Sans doute appa­rais­sent, là, sous les tiges vol­u­biles, mes reven­di­ca­tions, mes espoirs, mes colères, mes opin­ions et mes ent­hou­si­asmes, c’est aus­si ce que j’espère : dévoil­er un cer­tain regard, une sen­si­bil­ité que d’aucuns trou­veront désolante ou un human­isme que d’autres jugeront désuet.

M. R. : Quel.le.s sont les écrivain.e.s qui vous ont mar­qué et/ou influ­encé dans la con­cep­tion de ce roman ? Souhaitiez-vous ren­dre un hom­mage à quelqu’un.e en par­ti­c­uli­er ?

J. B. : Dans ma jeunesse, j’ai beau­coup lu les con­tes de fées, con­tes de Grimm prin­ci­pale­ment, mais aus­si con­tes tra­di­tion­nels de divers pays. J’ai adoré en racon­ter cer­tains aux enfants. J’ai adoré leurs yeux émer­veil­lés quand le petit per­son­nage (Poucet, tailleur, chap­er­on, cha­cal, tam­bour…) par­ve­nait à vain­cre le grand (géant, ogre, loup, sor­cière, dia­ble…), preuve, s’il en est, que l’imaginaire peut aider à grandir, mer­ci, Bruno Bet­tel­heim.

Côté romans, clin d’œil à Vic­tor Hugo (le plus grand, à mon sens) avec Jean Val­jean (devenu, au pays de la salade de pommes de terre, Hans Tal­hans) et les enfants mis­érables (les sept nains), clin d’œil à Michel Tournier (Ven­dre­di ou les limbes du Paci­fique) et à George Orwell (1984).

Je crois que, dans cet ouvrage, je souhaitais surtout ren­dre hom­mage à une très grande dame : la langue française. Hor­rip­ilé de lire, de voir et d’entendre à tout bout de champ, des mots anglais (avec des bar­baries comme start ’up, fake news, slide, like, women coif­fure, on the run et autres), je voulais appli­quer cette for­mule d’Umberto Eco : « La langue de l’Europe, c’est la tra­duc­tion », et ces pro­pos de Claude Hagège (Com­bat pour le français) : « La puis­sance économique, la prospérité et le suc­cès com­mer­cial ne sauraient avoir pour rançon, et encore moins pour instru­ment, l’abandon de la diver­sité des langues et la soumis­sion à une seule [l’anglais, NDA] qui devrait les sup­planter toutes. » J’ai donc choisi l’allemand, deux­ième enne­mi hérédi­taire de la France, après l’Anglois.

Situer l’action en Bav­ière était un pied-de-nez aux anglolâtres et une façon de réc­on­cili­er deux enne­mis jurés se ser­rant les coudes face au Brex­it du deux­ième enne­mi ! Heureuse­ment pour moi (qui n’ai rien retenu de mes cours de langue au lycée), une amie maîtri­sait la langue de Goethe et per­mit donc la tra­duc­tion chère à Umber­to Eco. Soll es so sein (ain­si soit-il) ! Ain­si fut-il ! Futile ? Cer­taine­ment.

L’histoire du boucher qui se prenait pour un évêque et qui avait découpé en morceaux trois 
pauvres petits enfants, roman, par Justin Beausonge, chez H&O éditions, 17 euros.

Les tableaux mon­trés ici sont tous de l’auteur.
Site : http://beausongebriere.wix.com/spectacles-poetiques


Commentaire(s)

  1. Out­re la folle his­toire de ce livre qui donne envie, l’in­ter­view de Justin Beau­songe, dans sa manière de racon­ter la genèse de son roman mène tout droit le lecteur directe­ment vers la librairie la plus proche. Mer­ci !

    1. Assis à la fenêtre / De ce roman
      J’aimerais bien renaître / À tout moment
      Quand les ombres dehors / Oublient les gris
      Dans le temps qui s’en­dort / Tu vois J’écris

      Un grand mer­ci à vous, Colette. Du fond du cœur…

      1. C’est sincère ! Quand je pense que ce livre a ger­mé en quelque sorte grâce à une con­signe d’un ate­lier d’écri­t­ure, je suis épatée.

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