de ROFFI / martine roffinella

Jusqu’où va l’amour ? Suivez « La pente douce » de Rémi Karnauch

Jusqu’où va l’amour ?  Suivez « La pente douce »  de Rémi Karnauch
« La situation pouvait donc se résumer ainsi : mon père meurt, ma chérie m’a largué. L’un veut que je l’assiste, l’autre que je n’insiste pas. J’ai tenu bon, disant à l’un, à l’autre que je n’obéirais pas. » S’apercevant que sa vie l’a « abandonné depuis vingt-trois ans », Théo entreprend une marche « en lisière de [sa] réalité », sans cesse ramené sur la bande d’arrêt d’urgence de ses fêlures.

« Pen­dant quelques instants, j’ai cou­ru le long de la bande d’arrêt d’urgence. Au fond la sit­u­a­tion était sim­ple. Tu allais mourir ici, là-bas, sur cette autoroute, dans cet hôpi­tal. J’allais sur­vivre ici, chez moi » – l’affaire paraît somme toute com­mune, s’agissant de la mort d’un père, qui vient ici vio­lem­ment caram­bol­er Théo Fléole.

Sauf qu’en l’occurrence, Théo a « dû laiss­er pass­er » près de vingt-trois ans après cet événe­ment, soit un « prési­dent, un septen­nat, un autre, un quin­quen­nat, un autre », et aus­si un « stage rémunéré (…), un CDD. Un licen­ciement. Le RMI, le RSA, la CMU, les Assedic. Un héritage : ma mère, si j’ai bonne mémoire ».

Il ne lui est pas « arrivé grand-chose » ; sim­ple­ment ses « cheveux sont tombés, [son] ven­tre a poussé, [ses] rides ont essaimé, [ses] dents se sont gâtées ».

@RoffinellaMartine

Com­prenant que la mort de son père l’a « per­tur­bé » au point d’avoir « mélangé les épisodes et les images » de sa vie et de son amour qui l’ont « aban­don­né » ensem­ble il y a vingt-trois ans, Théo se demande com­ment il a pu « laiss­er pass­er cela sans avoir jamais rien ten­té » pour « recon­quérir » celle qu’il nomme A.-M. P.

Il décide donc d’agir « sans tarder » et part pour Rouen, car « on » lui a dit que son « ex » est « rev­enue tra­vailler sur les lieux de [leur] ren­con­tre », laque­lle s’est pro­duite dans cette ville « en avril 1988, peut-être en mai, ou en 90 ».

Et peu à peu, Théo se dit qu’il lui reste « une seule chose à faire : réu­nir les élé­ments [le] con­duisant jusqu’à l’endroit secret où l’amour de [sa] vie l’atten[d] » – car « à force de tailler un chemin et d’avancer dessus », il pense « qu’un bat­te­ment de paupière » va « faire émerg­er celle qui d[oit] savoir à tout prix » qu’il est « encore vivant ».

Alors il marche. Il marche inlass­able­ment dans cette « cam­pagne nor­mande » ; il court, même, « le long d’une sente éclairée par [ses] joues luisantes », croy­ant « cueil­lir » son amour d’antan « par sur­prise ». Mais elle « s’est aus­sitôt échap­pée » – « sa fuite légère, son absence si lourde repre­nait son cours réguli­er et puis­sant. L’ombre coulait, la nuit s’insinuait, par petits seaux – puis des abreuvoirs entiers jetés au cré­pus­cule ».

« C’est moi Théo, je voudrais te revoir, juste te par­ler », grif­fonne-t-il sur une « feuille volante » qu’il fait porter à la belle – alors que pour­tant il tourne les talons, « [s’] éloignant pour ne pas [se] faire repér­er par celle qu’[il] préten[d] vouloir retrou­ver ».

Car, dit-il, « une étrange faib­lesse m’avait saisi » et « mes jambes ne por­taient plus qu’un corps vic­time de l’attraction de la grav­ité, pen­chant dont je ne pou­vais me défaire, n’ayant jamais été un de ces types légers qui sautil­lent à la sur­face de la planète en rigolant ».

Mais quelle forme de prise Théo peut-il bien avoir sur ce présent qu’aucun échafaudage sûr ne vient con­solid­er ? La femme qu’il veut retrou­ver l’a « largué », et la chute de vingt ans qui en a été la con­séquence ne lui per­met que d’« atter­rir aux lieux de [sa] défaite un peu abru­ti en quelque sorte ». Et à « l’arrivée, plus rien ne coïn­cidait. Ni sa falaise ni les vagues mourantes où j’étais venu cogn­er n’y chang­eraient rien ».

©Roffinel­la­Mar­tine

Théo marche « tou­jours », croy­ant « attein­dre le moment où l’abrutissement nous délivre d’un monde sor­dide », mais se retrou­vant inex­orable­ment « au milieu de ce piège, à savoir l’autoroute de Nor­mandie » – « m’avait-il suf­fi d’une sim­ple erreur d’appréciation pour m’enfoncer peu à peu dans la nuit de cette autoroute et me per­dre dans un engrenage à ciel ouvert ? »

Peut-on revoir un grand amour sans pour autant « régler des comptes » ?

Théo veut « juste com­pren­dre », alors que A.-M. P. se « reb­iffe », au café des Bons Copains où ils se retrou­vent enfin.
« D’après toi », dit Théo, « j’étais devenu un type amer qui voy­ait le mal partout sans tenir compte de l’envers des faib­less­es humaines. Un type pas généreux qui accom­mode ses lubies en igno­rant l’évolution des autres » – « un type enlisé dans sa jeunesse dont la tête d’iguane clig­no­tait au ras de ses regrets ».
Et cette A.-M. P. – qui vingt-trois ans plus tôt était capa­ble de réin­ven­ter les arbres, les riv­ières, et même les elfes, elle qui pou­vait « laiss­er fil­tr­er la beauté du monde » et la restituer à Théo sim­ple­ment en le regar­dant, « à demi som­meil­lante », un peu « inquiète mais ren­due vivante par l’aventure » –, qu’est-elle dev­enue ?
Elle a « trou­vé le soupi­rail où fau­fil­er [son] corps nerveux » et s’est « accrochée à des pitons bien plus con­clu­ants » ; est « heureuse à présent » qu’elle a « deux petits gars » (les « chiards », dit Théo) et qu’elle peut « dis­cuter avec des gens nor­maux, pas comme ceux qui d’un ser­pent python se fai­saient les com­pagnons soli­taires ».

Que don­nera cette con­fronta­tion ? « Une décep­tion, du vacarme, de la bas­ton » ?
J’invite cha­cune et cha­cun à le décou­vrir, en emprun­tant La pente douce que le tal­entueux Rémi Kar­nauch nous pro­pose – trem­plin vers notre pro­pre intéri­or­ité –, dans un style tout à la fois enchanteur, démo­ni­aque, sub­tile­ment ironique, impi­toy­able­ment drôle, sur un rythme poéti­co-musi­cal à couper le souf­fle (ou à le retenir).

©Emmanuel­le­Grangé

Quatre questions à Rémi Karnauch

MARTINE ROFFINELLA : Com­ment se lance-t-on dans la con­cep­tion d’un tel ouvrage ? Avez-vous mûre­ment réfléchi au sujet, ou bien vous êtes-vous engagé dans ce « road movie intimiste » tête bais­sée, vous lais­sant porter par le mou­ve­ment mul­ti­di­rec­tion­nel et baroque de l’écriture ?

RÉMI KARNAUCH : Ce roman provient d’un long poème en prose, où un sujet s’est peu à peu dégagé, il y a eu plusieurs étapes, une façon de revenir au réel après tant d’années. D’une cer­taine manière, c’est aus­si ce que racon­te ce livre : un espoir de ressus­citer, de croire que l’on n’a pas vécu en vain, mais la ren­con­tre dans le temps est impos­si­ble, la sen­sa­tion se dérobe. C’est peut-être cela qui fait écrire…

M. R. : La mort du père, venant per­cuter Théo de « plein fou­et », génère une vaste prise de con­science qui, pour tout un cha­cun d’ailleurs, peut amen­er aux con­fins de la folie. Il n’empêche que c’est vers l’amour – « cette femme dont j’ai chéri les courbes et les langueurs » – que Théo se porte. Pou­vez-vous nous en dire plus sur ce par­ti pris, cette quête ?

R. K. : La mort des par­ents nous con­duit vers notre dernière ligne droite. Plus moyen de ruser. Plus de garde-fou… sauf que ce père, celui de mon réc­it, ne pro­tégeait pas réelle­ment de la folie. Dans la réal­ité, quand mon père est mort, j’ai écrit en un temps record un roman Dos au mur, et c’était un roman presque comique – puisqu’il n’y a plus rien, allons‑y… Il faut not­er que, dos au mur, on ne va pas loin… Là, le nar­ra­teur, se croy­ant libéré de l’entrave pater­nelle, tente de s’arracher à son immo­bil­ité, il remonte le cours d’un sou­venir, il veut sauver les meubles, c’est trop tard, il peut regret­ter de ne pas s’être réc­on­cil­ié avec ses par­ents, avec la société, il est trop tard pour être lucide, alors il fait n’importe quoi, il s’enfonce dans un piège, il se débat…

M. R. : Nous croi­sons dans ce réc­it toutes sortes de mon­des et de lan­gages, comme si Théo fai­sait par­tie de tous et d’aucun à la fois, lui qui se juge « touriste de la cloche », « espi­on de la débine », « fils de bonne famille jouant au petit zonard ». Quelle était votre inten­tion d’auteur ? Et com­ment définiriez-vous la place de Théo (ou sa non-place) dans la société con­tem­po­raine ?

R. K. : Théo est un déclassé. Un bour­geois déclassé, mais aus­si un clochard déclassé. Il n’intègre aucun monde et se fond dans le décor, emprunte à tous les lan­gages quelques codes. Théo, Théodore, M. Fléole fait un retour vers ses années 80. Il a vécu la zone de ces années-là, une zone ordi­naire, celle de l’ennui. Ce per­son­nage se sent un impos­teur où qu’il se trou­ve. Il joue au pau­vre, mais il n’est pas un fils de pau­vre, il est le fils d’un immi­gré russe, qui est par­venu à s’insérer dans le monde, à gag­n­er de l’argent. Ce père pour­tant était un idéal­iste et il est trop facile de s’en moquer, de l’attaquer. Le nar­ra­teur est pris par le remords, par le regret, il voudrait par­fois répar­er, à d’autres moments la colère le prend, et il boxe les fan­tômes… il aime les fan­tômes, il aime encore ce fan­tôme, une femme, il se rap­pelle cette sen­sa­tion si rare, si neuve… il n’arrive jamais, plus jamais à abor­der le réel, c’est cela qui le fait cav­aler. Il ne tient pas en place.

M. R. : Com­ment tra­vaillez-vous votre style, qui parvient à com­bin­er si remar­quable­ment l’ironie, l’humour, l’audace, la poésie, ain­si que cette appré­ci­a­tion inven­tive, un rien inso­lente donc poli­tique­ment incor­recte, de l’existence humaine ? Il y a notam­ment cette res­pi­ra­tion qui vous est si spé­ci­fique (déjà remar­quée dans Hon­oré Laragne) : de quelle façon la met­tez-vous en place ? À moins que tout cela vous soit totale­ment naturel ?…

R. K. : Le rythme est très impor­tant. Je tra­vaille énor­mé­ment à l’oreille, mais le tem­po par­fait se dérobe, la métrique en prose est aléa­toire, alors je recom­mence… Quand il me vient des trou­vailles, je suis con­tent, je vois quand même un peu l’écriture comme une aven­ture, une aire de com­bat où se retrou­ver, un duel entre soi et soi, mais aus­si un endroit de pure fan­taisie où lâch­er les chevaux, se libér­er de la forme et y revenir tout le temps, ne jamais essay­er d’être drôle tout en étant si con­tent d’avoir trou­vé une idée mar­rante, s’échapper du sens, et soudain dire les choses clair et net…

La pente douce, roman, par Rémi Karnauch, chez H&O éditions, 16 euros.

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