de ROFFI / martine roffinella

La « mémoire japonaise » de René de Ceccatty

La « mémoire japonaise »  de René de Ceccatty
C’est un ouvrage à multiples facettes que l’on peut lire de différentes manières, en empruntant plusieurs entrées – voire quelques portes dérobées –, pour s’y glisser, y fureter, s’étonner puis s’interroger sur l’éclatant aveu qu’offre René de Ceccatty dans « Mes années japonaises ».

« Que suis-je en train de faire ? » s’interroge l’écrivain face à l’une des aven­tures lit­téraires les plus dif­fi­ciles et risquées qui soit. « Une inci­sion chirur­gi­cale dans un corps que je n’ai pas pris la pré­cau­tion de radi­ogra­phi­er ou de soumet­tre à une IRM (…). J’isole des organes dont je ne suis pas cer­tain qu’ils soient con­cernés, con­t­a­m­inés, men­acés, néces­saires. »
Et s’agissant d’Années japon­ais­es qui remon­tent au siè­cle dernier, le dan­ger d’être « trop bru­tal » sur « le corps douloureux de la mémoire » est bel et bien réel.

Dès le début, nous retenons notre souf­fle. Nous aime­ri­ons bien faire comme si nous n’étions pas là, tout en nous délec­tant – avec quelque voyeurisme, dis­ons-le – d’un réc­it qui relève à la fois de la con­fi­dence sans com­plai­sance et du con­stat éclairé sur l’illusion entourant des faits cor­recte­ment retenus (rêvés ?) ou non, et surtout sélec­tion­nés (réécrits ?) par le ressou­venir.

René de Cec­ca­t­ty arrive au Japon en 1977. Il est immé­di­ate­ment « frap­pé par la beauté excep­tion­nelle » de la lumière qu’offre Tôkyô – « nous étions en automne, sai­son de très beau temps dans cette ville tem­pérée de bord de mer ».
Avant cela, il avait enseigné pen­dant un an « la philoso­phie dans une petite ville française de la fron­tière belge » ; mais c’est là-bas, à Tôkyô que, « pen­dant deux ans », il a « don­né des leçons de lit­téra­ture pour la pre­mière et seule fois » de sa vie.

Le jardin de Rôzan­ji à Kyô­to (c’est là que Murasa­ki-shik­ibu écriv­it son “Roman de Gen­ji”). (DR)

La lit­téra­ture étant sa « rai­son de vivre », René de Cec­ca­t­ty s’est intéressé « d’une façon naturelle, spon­tanée, essen­tielle, et sans académisme » aux auteurs japon­ais. C’est en juil­let 1978, à Kiyosato pré­cisé­ment, et alors qu’il est au Japon depuis dix mois, qu’il prend con­science que « tout a bas­culé » – « (…) j’ai com­pris que c’était cette route-là que je pre­nais, la route du Japon, des tra­duc­tions de lit­téra­ture, d’une nou­velle forme de pen­sée, de rap­port au monde ».

Ain­si, avec celui qui sera aus­si son « temps de vie » entre 1979 et 1994 : Ryôji, il traduira Dôgen, Saikaku, Bashô, Ken­z­aburô Ôé, Fumiko Enchi, Yasushi Inoué, Kôbô Abé, Mishi­ma, Sôse­ki…

Sa pro­pre créa­tion lit­téraire prend corps, alors que son « pre­mier con­tact réel avec l’édition » s’était pro­duit en juil­let 1977, lors d’un dîn­er avec Colette Lam­brichs, Joachim Vital et Michel Wald­berg. Il sera ain­si pub­lié aux édi­tions de La Dif­férence (notam­ment : Per­son­nes et per­son­nages, 1979, Jardins et rues des cap­i­tales, 1980, Esther, 1982, Mille ans de lit­téra­ture japon­aise, 1982).

Ochan­o­mizu sur la riv­ière Kan­da. (DR)

Mais, ce qui fait de l’ouvrage de René de Cec­ca­t­ty un réc­it d’une sin­gu­lar­ité fasci­nante, c’est le tres­sage par­fois très intime entre « années japon­ais­es », créa­tion lit­téraire, tra­duc­tions et amours aux sin­u­osités inouïes. Tout paraît mail­lé ser­ré au cours de cette péri­ode où l’écrivain dit avoir « asso­cié » deux « échecs amoureux » (un guide de mon­tagne, puis un dessi­na­teur tech­nique) « comme si c’était une seule et même his­toire » – et, pré­cise-t-il encore, « c’est sans doute ce qui avait ras­suré Cécile qui m’accompagnait au Japon : leur réu­nion les rendait cha­cune impos­si­ble ».

Car oui, c’est avec Cécile, ren­con­trée en 1976, que René de Cec­ca­t­ty a for­mé « un jeune cou­ple hétéro­sex­uel », refu­sant « toute iden­tité » dans laque­lle l’un et l’autre dénonçaient « la sclérose de la sex­u­al­ité ».
« Je fai­sais par­tie de son com­bat con­tre une cer­taine mas­culin­ité qui l’excitait, l’attirait et la révoltait, note le nar­ra­teur. En me choi­sis­sant, elle avait cru échap­per à cet enfer, mais elle y rep­longea, en faisant de moi, au Japon, son bour­reau. »

De fait, « loin de dis­simuler [son] homo­sex­u­al­ité », l’écrivain la rap­pelle « con­stam­ment dans [leurs] con­ver­sa­tions ». Ryôji, cité plus haut, et qui est à ce moment-là l’un de ses « étu­di­ants à l’intelligence et à la cul­ture excep­tion­nelles », entre dans sa vie dès mai-juin 1978 (déclen­chant « pleurs, crises d’hystérie […], plaidoiries, chan­tages, colère, rage »).
Du « temps de [sa] vie » avec Ryôji, René de Cec­ca­t­ty note : « Quinze années pour con­stru­ire et détru­ire d’un même mou­ve­ment. Quinze années japon­ais­es. »

Je n’en dirai pas davan­tage – car il faut s’immerger dans ces Années japon­ais­es pour s’émerveiller de con­stater à quel point tout s’imbrique dans le tis­sage d’une vie d’écrivain – et les lect.rices.eurs s’enthousiasmeront de la place que pren­nent les liens famil­i­aux dans le réc­it (notam­ment celle de la mère, qui m’a beau­coup émue).

L’on appréciera aus­si le regard, d’une lucid­ité aus­si impi­toy­able qu’absolue, du nar­ra­teur sur sa pro­pre entre­prise lit­téraire – car « ne sommes-nous pas tous de mau­vais lecteurs du roman polici­er qu’est notre vie ? »…

Last but not least, l’on décryptera pas­sion­né­ment ce lien au Japon qui ne ressem­ble à rien de con­nu : « Ce ne sera jamais pour moi une cul­ture autre, ce ne sera jamais pour moi un “ailleurs”. Tout ce qui rend le Japon exo­tique me hérisse, car il ne m’a jamais été étranger dès lors que j’ai com­pris que je ne pour­rais pas vivre sans lui sous une forme ou sous une autre (…). »

René de Cec­ca­t­ty. (DR)

Quatre questions à René de Ceccatty

MARTINE ROFFINELLA : À quel moment le pro­jet de con­cevoir cet ouvrage a‑t-il ger­mé dans votre esprit ? Pou­vez-vous isol­er claire­ment le point de départ de l’écriture du texte, ou bien avez-vous pris des notes sur plusieurs années ? Y a‑t-il eu un événe­ment pré­cis qui a servi de déclencheur ?

RENÉ DE CECCATTY : Le Japon était pour moi une sorte de sujet de livre désiré, con­stant et inter­dit. Ayant beau­coup traduit de romans japon­ais avec Ryôji Naka­mu­ra, ayant beau­coup pub­lié d’articles, d’études, sur la lit­téra­ture japon­aise, ayant fait de nom­breuses con­férences sur la cul­ture japon­aise, je pen­sais que je n’écrirais jamais d’ouvrages entière­ment con­sacrés à ce pays et à sa civil­i­sa­tion, ni sous la forme d’un essai, ni sous la forme d’un réc­it per­son­nel.

Comme je le sig­nale de manière allu­sive dans Mes années japon­ais­es, J.M.G. Le Clézio nous avait demandé, à Ryôji et à moi, d’écrire un essai sur le Japon, pour une col­lec­tion éphémère qu’il avait dirigée chez Stock. Nous étions en 1992. Et nous avons pré­paré minu­tieuse­ment un itinéraire dont nous pen­sions ren­dre compte, sur les traces de poètes, d’écrivains et de grands « archi­tectes de jardins » dans l’idée de dessin­er un tableau cul­turel, une carte de géo­gra­phie sen­ti­men­tale et lit­téraire. Nous avons organ­isé un voy­age que nous avons fait.

Je dis, dans mon livre, ce qui a fait échouer ce pro­jet. C’est-à-dire essen­tielle­ment moi, et ma vie privée, mes tour­ments sen­ti­men­taux totale­ment incon­trôlés, une folie que j’ai décrite dans cinq de mes livres par la suite (sans nom­mer le Japon). J’avais en 1984 écrit une biogra­phie de saint François Xavier, ce qui était, dans mon esprit, « mon livre sur le Japon », mais qui n’avait rien à voir avec un essai ou un réc­it sur mon rap­port per­son­nel à ce pays. Bref, il me sem­blait que ma famil­iar­ité avec cette cul­ture d’une part, et des élé­ments trop intimes de ma vie m’interdisaient para­doxale­ment d’écrire « en étranger ».

La plu­part des Occi­den­taux qui ont écrit sur le Japon ont écrit « en étrangers », en soulig­nant ce qui dis­tin­guait leur sen­si­bil­ité de la sen­si­bil­ité japon­aise, leurs critères esthé­tiques des critères esthé­tiques japon­ais, leur mode de vie du mode de vie japon­ais. Roland Barthes est, avec brio et intel­li­gence, le représen­tant typ­ique de cette atti­tude, qui pour de mul­ti­ples raisons ne pou­vait être la mienne. Je ne voulais pas et ne pou­vais pas ajouter un titre à une longue bib­li­ogra­phie de voyageurs, de soci­o­logues, d’historiens qui insis­taient, dis­ons, sur la dif­férence cul­turelle. C’est ce qui explique que j’aie autant atten­du.

Et puis j’ai entre­pris une sorte d’autobiographie intérieure avec Enfance, dernier chapitre. Une fois évo­quée mon enfance en miroir de la mort de ma mère, je voulais pro­longer ce tra­vail de mémoire par le réc­it de mon entrée dans le monde adulte et de mes débuts d’écrivain. Mais j’avais déjà beau­coup anticipé dans ce pre­mier tome sur les années suiv­antes. Mon auto­bi­ogra­phie ne pou­vait pas être linéaire­ment chronologique, car le temps de la réflex­ion lit­téraire procède par con­stants va-et-vient, réminis­cences, certes, mais aus­si antic­i­pa­tions, analo­gies, ellipses, sauts, oub­lis, flot­te­ments. Néan­moins je devais en arriv­er à cette péri­ode japon­aise si fon­da­men­tale dans ma vie, impli­quant mon rap­port com­plexe avec la civil­i­sa­tion de ce pays, dont je ne suis pas un spé­cial­iste uni­ver­si­taire, mais tout de même un « con­nais­seur », et ma vie privée, ain­si que ce livre le révèle. Une péri­ode extra­or­di­naire­ment agitée de ma for­ma­tion sen­ti­men­tale et intel­lectuelle.

On peut com­pren­dre que j’aie donc atten­du, mais aus­si que j’aie eu besoin d’être plus allusif que descrip­tif. J’ai pen­sé tout d’abord inti­t­uler mon livre Juil­lets et autres mois, parce que je me réfère sou­vent à ces étés où ont eu lieu, à plusieurs repris­es, des tour­nants de ma vie (pas unique­ment les étés japon­ais et du reste je n’ai passé que l’été 1978 au Japon, puisque, lors de mon pre­mier séjour, j’y ai vécu de sep­tem­bre 1977 à fin juin 1979). Mais j’ai trou­vé le titre trop pré­cieux, trop poéti­sant, trop vague et trop fuyant. Il fal­lait assumer davan­tage l’objectif de mon livre, quitte à décevoir des lecteurs en quête d’informations plus pré­cis­es que je n’en donne sur le Japon. Car, pour ne pas être ten­té d’accumuler des analy­ses trop pré­cis­es et pointues sur des écrivains, sur des lieux, sur des films japon­ais, j’ai pris soin de regrouper à part tous les textes que je leur ai con­sacrés dans des revues, des jour­naux, au cours de débats, de con­férences, d’émissions divers­es, afin d’être cer­tain de ne pas les répéter dans un réc­it plus intime. Je ne me suis pas servi directe­ment de notes pris­es autre­fois, de mes jour­naux intimes, de mes let­tres, de mes poèmes. Mais le fait de les avoir écrits a suf­fi à ren­forcer ma mémoire incon­testable­ment. Il n’était pas néces­saire de les relire, de les recopi­er, de les utilis­er.

M. R. : Vous évo­quez à de nom­breuses repris­es la façon dont vous avez rassem­blé les élé­ments pou­vant cor­re­spon­dre à l’intitulé « sou­venirs », mais qui en réal­ité sont tout autre chose dans votre démarche. Pour­riez-vous nous expli­quer selon quelle logique ou quel chem­ine­ment les morceaux du patch­work tien­nent si bien ensem­ble ?

R. de Cecc. : Je me suis fié à l’intensité de mes sou­venirs, à leur vibra­tion et à leur inachève­ment, si je puis dire, en sélec­tion­nant ceux qui pour­raient gag­n­er, à mes yeux, une valeur de vérité, ou plutôt de réal­ité, en étant écrits. Je pense que tout écrivain véri­ta­ble agit ain­si avec sa mémoire spon­tanée ou volon­taire (en priv­ilé­giant cepen­dant la mémoire spon­tanée, sur le mode proustien).
Il me sem­ble que la « vraie » lit­téra­ture repose sur le con­stat que fait un écrivain : des élé­ments de sa vie demeurent en sus­pens parce qu’ils atten­dent le retour du regard lit­téraire sur eux. On ne peut pas le dire de tous les élé­ments d’une vie, mais seule­ment de cer­tains d’entre eux. Dit plus sim­ple­ment, tout ne mérite pas d’être écrit. Toute vie est un chaos qui attend d’être ordon­né, ou de béné­fici­er d’un sem­blant d’ordre, que lui con­fère la lit­téra­ture. Ordre lui-même pré­caire, car le lecteur le désor­gan­ise sou­vent ou mod­i­fie les lignes de force prévues par l’écrivain, mod­i­fi­ant en quelque sorte l’éclairage à sa guise

Je dis au début de mon livre que j’avais prévu deux fils rouges : l’un géo­graphique et parisien (la tra­ver­sée de Paris par la rue de la Con­ven­tion, Vouil­lé, Alésia, de Tol­bi­ac) et l’autre saison­nier (juil­let étant le mois récur­rent). Mais même si ces deux fils rouges sont présents, ce ne sont pas les seuls. Mes retours au Japon (en 1992, 1993, 2004 et 2006) ont fourni d’autres fil­tres, d’autres écrans à ma mémoire. J’ai cepen­dant eu la curiosité de lire les let­tres que j’avais écrites du Japon à ma mère, qui les a con­servées et classées. Leur con­tenu ne m’a pas éton­né. J’en avais un sou­venir exact. Je n’y ai rien décou­vert que j’aurais oublié, sauf un ou deux noms de lieux ou de per­son­nes. Comme du reste l’agenda que j’avais tou­jours. Et bien sûr, ce qui a organ­isé, si l’on peut dire (car mieux vaudrait dire « désor­gan­isé »), ma mémoire affec­tive est l’évolution mou­ve­men­tée de mon tra­vail et de ma vie avec Ryôji, dont je voulais préserv­er l’intimité.

Mais on n’est jamais assez dis­cret, lorsqu’on implique quelqu’un d’autre dans un livre. Je ne voulais ni me jus­ti­fi­er ni me fla­geller. Mais je ne suis pas sûr d’avoir échap­pé à ces deux risques. Cer­tains amis écrivains m’ont reproché ma com­plai­sance dans les références à mes pro­pres livres. Je com­prends cette cri­tique, mais il m’était impos­si­ble de faire abstrac­tion de ces livres. Je ne m’en vante pas, pas plus que je ne me vante de mon tra­vail de cri­tique et de tra­duc­teur. Je les cite comme des don­nées objec­tives. Dans Les années, livre que j’admire beau­coup, Annie Ernaux fait totale­ment abstrac­tion de son iden­tité d’écrivain. Je com­prends ses raisons (de neu­tral­ité soci­ologique face à une généra­tion dont elle fait par­tie et dont elle ne voulait pas se sin­gu­laris­er par cette car­ac­téris­tique fon­da­men­tale pour­tant, qui était son iden­tité d’écrivain), mais je ne peux pas, dussé-je pass­er pour fat, adopter cette atti­tude, surtout dans la mesure où je voulais, au con­traire, décrire la pré­coc­ité et la déter­mi­na­tion de mon rap­port à la lit­téra­ture.

 M. R. :« Tout livre fondé sur la mémoire (en est-il d’autres ?) est une suite de défaites et d’approximations », écrivez-vous. Pour­riez-vous nous pré­cis­er votre point de vue – est-ce à dire que l’histoire de l’existence humaine con­stitue, si ce n’est un men­songe, un vaste quipro­quo ? Com­ment avez-vous com­posé avec ces paramètres pour écrire votre ouvrage avec autant de sincérité ?

R. de Cecc. : Accuser la lit­téra­ture de men­songe ou même la définir pos­i­tive­ment comme un men­songe (Gior­gio Man­ganel­li, Vladimir Nabokov, Gilles Barbe­dette et bien d’autres ne s’en sont pas privés pour la val­oris­er au con­traire) implique qu’il s’agisse d’une atti­tude délibérée, en jouant bien enten­du sur l’idée de « fic­tion ».
Dans mon livre L’Accompagnement, qui ten­tait d’être au plus près de la vérité des événe­ments rap­portés, je dis­ais que je n’échappais pas à la « mise en scène ». Mais lorsque je par­le de ces « défaites » que je pré­cise aus­sitôt en « approx­i­ma­tions », je veux dire que je tente d’approcher une réal­ité qui se dérobe.

Je pense très sou­vent aux pages que j’ai écrites sur ces années japon­ais­es et je me dis que je n’ai pas atteint ce à quoi j’aspirais, dans l’exactitude de la mémoire. Vio­lette Leduc l’a sou­vent déploré dans La Bâtarde, La Folie en tête et surtout La Chas­se à l’amour: elle a voulu être vraie, et elle ne voit en se relisant que des approx­i­ma­tions, des ten­ta­tives avortées.
Certes, nous, ses lecteurs, nous la trou­vons bien sévère avec elle-même, car ses for­mules poé­tiques, sa sen­su­al­ité, ses pré­ci­sions, ses métaphores nous enchantent et nous per­me­t­tent de vivre non seule­ment ce qu’elle a vécu, mais ce que nous, dans d’autres cir­con­stances et avec d’autres parte­naires, nous avons vécu.

Le quipro­quo, le malen­ten­du psy­chologique, l’illusion, c’est tout à fait autre chose. Cela ne relève pas de l’acte lit­téraire lui-même, mais des rap­ports humains. Mes années japon­ais­es cepen­dant ne racon­tent pas une illu­sion sur ce plan-là. Même si j’évoque ce que n’importe quel obser­va­teur ou biographe défini­rait comme une « erreur » de ma vie (ma rela­tion avec Cécile), j’étais, en la vivant, trop con­scient (et elle aus­si) du dan­ger que nous cou­ri­ons pour l’appeler après coup « erreur ». Je ne peux pas dire que j’ai eu soudain, après coup, les yeux ouverts, après les avoir tenus fer­més par mau­vaise foi ou refoule­ment (ce qui est le cas de bien des homo­sex­uels refoulés par­mi lesquels je ne me range pas). Je ne voulais pas m’étendre sur cet aspect de ma vie japon­aise, mais il se trou­ve qu’en l’évoquant, je lui ai don­né pour cer­tains lecteurs une grande impor­tance. En tout cas, je four­nis, dans mon livre, trop peu de détails sur cet épisode pour qu’on puisse vrai­ment en avoir l’idée que j’en ai. Je suis avare de détails, sans doute par dis­cré­tion à l’égard de ceux qui ont été impliqués et qui n’ont pas demandé à devenir des per­son­nages de roman.

M. R. : Vous écrivez que vous ne recon­nais­sez plus comme le vôtre « le reflet » que vous « ren­voie le miroir » : vous y voyez « un étranger dont l’expression, le regard, la moue et les détails des traits ne sont plus attachés à l’image » que vous avez de vous. Qu’est-ce qui a changé, au fond, par rap­port au « reflet » que vous aviez de vous lors de vos « années japon­ais­es » ?

R. de Cecc. : Bien enten­du, l’âge car­i­ca­ture les reflets que cru­elle­ment les miroirs nous ren­voient. Je par­le donc là essen­tielle­ment de la vieil­lesse, du vieil­lisse­ment et du regard que je porte sur mon apparence physique, mon vis­age, mon corps. La vieil­lesse car­i­ca­ture et neu­tralise en même temps. Elle rend invis­i­ble. Dans les lieux publics, les regards vous tra­versent. Les femmes belles dans leur jeunesse, les hommes beaux dans leur jeunesse, en font la cru­elle expéri­ence avec les années. C’est la tragédie des actri­ces. La caméra qui les a tant aimées ne veut plus d’elles à quelques excep­tions près.

Mais je ne par­le pas seule­ment de cette prise de con­science, qui, tout en étant très com­mune, ne con­cerne que des cas excep­tion­nels. Et qui est attachée à ce que l’on devrait con­sid­ér­er comme super­fi­ciel, mais qui n’en est pas moins notre présence au monde aux yeux des autres. Je par­le aus­si de l’expression (mim­iques et paroles). Il n’est pas néces­saire d’avoir été beau dans sa jeunesse pour pren­dre con­science de cette dégra­da­tion ou en tout cas de cette évo­lu­tion de son apparence.
Mais surtout, en vieil­lis­sant, on a du mal à exprimer par son vis­age ce que l’on ressent. On croit sourire et l’on sur­prend dans un miroir une gri­mace. On croit écouter avec une sim­ple atten­tion bien­veil­lante et l’on décou­vre dans un miroir un air revêche et soupçon­neux qui n’était pas inten­tion­nel. Il n’y a plus entre ce que nous ressen­tons et souhaitons exprimer et ce qui appa­raît aux autres une cor­re­spon­dance accordée et trans­par­ente.

Mais au fond, les jeunes gens (garçons et filles) ne sont pas néces­saire­ment con­scients de la séduc­tion qu’ils peu­vent exercer et que le plus sou­vent, sauf dans cer­tains cas extrêmes, ils ne recherchent pas du tout. Ils font ce qu’ils peu­vent pour vivre et se faire une place dans le monde où ils arrivent, en sol­lic­i­tant tout au plus des sou­tiens. Je ne veux donc évidem­ment pas dire, dans mon cas, que j’aurais per­du une mer­veilleuse séduc­tion que j’aurais eue autre­fois dans ma jeunesse. Je me sen­tais assez mal, et même trop mal pour penser séduire. Les années passées au Japon sont une péri­ode de pro­fonde crise d’identité : sex­uelle, mais aus­si cul­turelle. Je les ai vécues comme une révéla­tion et comme une révo­lu­tion intérieure. J’étais trop occupé à vivre les deux pour me souci­er du regard que l’on por­tait sur moi ou pour m’attarder sur mon reflet.

Le fait d’être étranger et immé­di­ate­ment perçu comme tel me don­nait inévitable­ment une vis­i­bil­ité, mais je ne la recher­chais pas, même si elle m’était assez sou­vent sig­nalée. Et donc, sans par­ler d’attirance à sus­citer, je voulais cepen­dant être com­pris, pou­voir com­mu­ni­quer (par mes livres, par mes cours, par mes con­ver­sa­tions, par mes lec­tures). Et je n’avais pas l’impression d’être trahi par mes moyens, tout en en doutant. Alors qu’en vieil­lis­sant, on se rend compte que tout devient plus dif­fi­cile à exprimer et par­fois voué à l’échec.

Par ailleurs, je par­le évidem­ment du con­traste entre l’homme de soix­ante-sept ans que je suis et celui de vingt-cinq que j’étais. Je ne veux pas autoris­er cet homme-là à juger (parce qu’il a la con­nais­sance des années qui ont suivi et que l’on appelle par­fois incon­sid­éré­ment l’expérience) le jeune homme que j’ai été. Je n’en ai pas le droit.

Je ne veux pas dire non plus que cet homme jeune était ma vérité et que je n’en suis plus que la défor­ma­tion, l’affadissement. Les deux atti­tudes me parais­sent égale­ment ridicules. Et dan­gereuses. Celui qu’on a été, celui qu’on est devenu : leur con­fronta­tion est un des plus grands sujets de la lit­téra­ture. Joyce en a fait un chef‑d’œuvre, la nou­velle « Les morts », dans Gens de Dublin, dont John Hus­ton a tiré un film extra­or­di­naire, son dernier, tourné quand lui-même s’apprêtait à quit­ter ce monde qu’il avait si bien décrit.

Mais innom­brables sont les livres japon­ais (les jour­naux de cour, les pièces de nô, mais aus­si les poèmes, les romans plus mod­ernes, à par­tir de Sôse­ki jusqu’à Mishi­ma, Taniza­ki, Kawa­ba­ta) qui sont cen­trés sur ce con­flit intérieur des généra­tions en soi-même, je veux dire dans une même per­son­ne.

Sou­vent, bien sûr, pour décrire ce con­flit, le romanci­er se divise lui-même en deux per­son­nages, un jeune et un plus âgé. Mais lorsqu’on écrit un texte auto­bi­ographique, on n’a pas recours à ce sub­terfuge et l’on est soi-même le théâtre de cet affron­te­ment. Je n’ai pas voulu faire abstrac­tion de cette sorte de com­bat inutile con­tre le temps, auquel est con­fron­té tout être qui entre­prend de se sou­venir. Et par­fois celui qu’on a été paraît venir à nous comme un fan­tôme, juste­ment à la manière de ces per­son­nages de nô qui réap­pa­rais­sent du néant, du passé, du rêve pour envahir la scène dans un mélange de nos­tal­gie et d’horreur.

Mes années japonaises, par René de Ceccatty, aux éditions Mercure de France, 18 euros.

Commentaire(s)

  1. La vie s’é­coule à chercher qui on est vrai­ment. Le regard des autres, le sien, ce que l’on cherche con­sciem­ment et ce qui arrive de l’ex­térieur for­ment un éche­veau sin­guli­er, étroite­ment mêlé, qui est la matière même de ceux qui se mêlent d’écrire. J’ai beau­coup d’ami­tié pour René de Cec­ca­t­ty.

  2. Inter­view sai­sis­sante et pas­sion­née ! Quelle richesse de pro­pos, d’ar­gu­ments pré­cieux, et surtout une belle trans­mis­sion de l’art d’E­tre à tra­vers les saisons de l’âge. L’essen­tiel chez ce bel écrivain emboîte chaque mot. Et dans son “Japon” évo­qué, c’est tout le mythe de Mishi­ma qui transparaît…

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