de ROFFI / martine roffinella

L’exil selon Brival

L’exil selon Brival

« Tout exil est à jamais défini­tif » : c’est l’intuition qui « nar­gue » le nar­ra­teur des Fleurs rouges du flam­boy­ant, alors que, après des « années d’absence », il retourne dans sa Mar­tinique natale. Mais « à quoi bon revenir sur les lieux » d’un « ancien naufrage » ? Ne vaut-il pas mieux, comme le sug­gère le dic­ton, « laiss­er dormir les pier­res au fond de la riv­ière » ? En quête d’un enchante­ment peut-être rompu, autant que de racines résol­u­ment mys­térieuses, Simon, écrivain de son état, nous partage sa tra­ver­sée de vie, entre « san­glots d’enfant » atem­porels et silen­cieuses « cen­dres du passé ». Roland Brival est son passeur.

Le roman est à la pre­mière per­son­ne mais c’est Simon qui par­le. Comme Roland Brival, il est mar­tini­quais. Mais là s’arrête tout point de com­para­i­son, car, nous est-il formelle­ment pré­cisé : « Ce sont les per­son­nages qui sont mar­tini­quais. Pas moi, au moment où je prends ma plume ! Si le même roman avait été écrit par un auteur parisien de la Rive Gauche, le liriez-vous de la même manière ? »
Qu’on se le dise donc en s’immergeant dans ce texte métaphorique, en évi­tant, ain­si que nous le con­seille l’auteur, de le « ranger dans la caté­gorie exo­tique ».

Au com­mence­ment il y a un mys­tère qui entoure la venue au monde du nar­ra­teur, né d’une mère qui n’a « que dix-sept ans à l’époque », et d’un père dont nul ne lui fera « avouer » le nom, mal­gré le « scan­dale » qui « entachait désor­mais la répu­ta­tion de la famille ».
Nous faisons ain­si con­nais­sance des fig­ures qui entoureront Simon, en dehors de la rela­tion fusion­nelle qu’il nouera avec sa mère. Il y a Pa’ Raphaël, son grand-père au car­ac­tère trem­pé, Man’ Elmire, la « seule à pou­voir séch­er [ses] larmes d’une sim­ple caresse de la main » et qui a des « pou­voirs de magi­ci­enne » (« à cause d’histoires de dia­b­less­es et de sor­ciers » qu’elle racon­te « avec le plus grand sérieux »). Voici égale­ment Paulette, que « la per­spec­tive de tra­vers­er un champ d’épines » n’effraie pas, car elle a « la plante des pieds aus­si dure qu’une semelle de cuir », et qui se révèle d’une « sur­prenante agilité » pour faire dégringol­er des arbres : goy­aves, « mangues-Julie » (bassi­gnac, man­gotines, zéphyrines… il en existe plus d’une dizaine de var­iétés !), ceris­es ou prunes de Cythère. Sans oubli­er les oncles et leur par­tie de domi­nos « à la lueur des étoiles ». L’oncle Georges, « colosse au teint d’ébène », l’oncle Ful­bert, « sorte de sosie d’Omar Sharif », l’oncle José et l’oncle Émile qui, « à cause de leur peau claire », se van­tent « d’appartenir à la caté­gorie des mulâtres », l’oncle Antoine, qui arbore « les traits d’un Indi­en caraïbe », et aus­si l’oncle Jérôme par­ti pour la guerre d’Algérie au nom de « Papa-De-Gaulle » (dont Simon imag­ine « naïve­ment » qu’il fait « par­tie de la famille ») et qui ne guéri­ra pas de cet « enfer », cette « sauvagerie ».

Nous suiv­ons le petit Simon habité par l’écrivain devenu adulte, et qui s’aventure à pas hési­tants sur la falaise de ses sou­venirs. La Mar­tinique nous est offerte avec majesté, à la fois dans les yeux de l’enfant et dans l’émotion du nar­ra­teur qui revit les séquences l’âme à vif. Cer­tains endroits sont demeurés intacts, comme le quarti­er de Vol­ga-Plage, sur les hau­teurs de Fort-de-France, avec ses « cas­es mis­érables entassées à flanc de colline », les « goss­es en hail­lons qui jouent sur le trot­toir », les « vieil­lards mélan­col­iques », les « femmes aux allures résignées qui descen­dent vers la ville, leur panier sur la tête », etc. D’autres n’ont plus rien à voir avec ce que Simon a con­nu dans ses jeunes années, « le pays » a bien changé : « la Mar­tinique des doudous, des col­liers choux et des foulards madras, c’est fini », les embouteil­lages de l’autoroute font qu’« on se croirait tous les matins à Tokyo », « tous con­damnés à bouf­fer des légumes au chlordé­cone » – « c’est ça, les Antilles d’aujourd’hui ! ». Mal­gré les « saveurs anci­ennes » (clou de girofle, beurre de roucou, feuilles de bois d’Inde, oignons-pays, etc.) qui « explosent » tou­jours au palais du nar­ra­teur, l’écrivain Simon, qui nour­ris­sait le « vague pro­jet » d’un « retour défini­tif dans l’île », vac­ille. Au gré de son séjour, « cette Mar­tinique d’antan » qu’il est venu chercher « s’effrite en miettes » sous ses yeux.

Mais qu’est-il donc venu chercher sur sa terre natale ?

« Atten­dre papa, c’était comme guet­ter l’arrivée d’un fan­tôme dont vous saviez qu’il ne se mon­tr­erait jamais […] C’était comme jouer à faire sem­blant d’être en vie. Mais ce n’était pas la vie. »
Simon est « le bâtard de la famille », qui sera con­traint, dans des cir­con­stances à jamais douloureuses, de rejoin­dre sa mère par­tie à Paris pour gag­n­er sa vie – dans cette « France dont elle avait rêvé » et qui n’existe pas, ce Paris qui ne « ressem­blait en rien à cette ville de lumières qu’elle imag­i­nait rivale d’Hollywood et où l’on croi­sait cinéastes et pro­duc­teurs à tous les coins de rue ».
Cette mère qu’il retrou­ve après une longue sépa­ra­tion n’est alors plus qu’une de ces « fig­u­rantes de l’ombre dont les sil­hou­ettes s’entassaient tous les jours dans les wag­ons deux­ième classe de la RATP ». Immeu­ble de ban­lieue, minus­cule réduit avec toi­lettes « sur le palier ». Et comme le chauffage élec­trique coûte trop cher, elle allume la cuisinière à gaz la nuit.
De tout cela, Simon se remé­more alors qu’il est en Mar­tinique – avec ce dou­ble regard d’ici et de là-bas, con­scient d’avoir été pour sa mère « le prince qu’elle idol­â­trait », mais aus­si cet « explo­rateur improb­a­ble égaré dans une jun­gle de béton » dont il ne con­naît pas les codes.
Elle lui restera une « femme incon­nue », mal­gré leur vie com­mune rocam­bo­lesque et un lien fusion­nel – inévitable­ment déçu, peut-être…

Trou­ver le père, ce grand incon­nu, serait-il donc le moyen d’enfin savoir « à quel monde » appar­tient Simon ?

« Tu es né en Mar­tinique, et c’est le sang vert de ce pays qui coule dans tes veines. C’est là ta seule richesse, com­prends-tu ? Tu n’as rien d’autre à offrir au monde que ce que nous t’avons don­né », lui martèle-t-on dans sa famille. Il lui faut donc décou­vrir le « véri­ta­ble reflet » de son âme. Et cette quête passe par de fortes (et trag­iques) retrou­vailles avec Évanyse, grand amour de jeunesse aban­don­né alors qu’elle est enceinte de lui : Simon repro­duit-il un sché­ma dont il a lui-même souf­fert ? – « tapie dans l’ombre, se tenait la sil­hou­ette de mon père, ce père coupable de m’avoir aban­don­né, ce père aveu­gle et absent dont je m’apprêtais, par une cinglante ironie du sort, à suiv­re les traces ».
Mais, alors qu’il veut « pour­suiv­re la faran­dole de ses sou­venirs » et s’imaginer encore « dans la peau du gamin » qu’il fut, Simon s’aperçoit qu’Évanyse est « le puits sans fond où tour­bil­lon­nent les derniers remous de [son] enfance antil­laise ».
Le mys­tère de la nais­sance de Simon sera-t-il, au bout du compte, résolu ?
Évanyse, à qui le nar­ra­teur con­fie « les ultimes mots d’amour de [son] être insu­laire », saura-t-elle le réc­on­cili­er avec son « impos­si­ble terre d’élection » ?

Lisez le roman de Roland Brival et vous obtien­drez la réponse, même si, comme le dit si bien l’oncle Georges, « l’homme ne sait rien de ce qu’il voudrait savoir à pro­pos de lui-même », car nous sommes « des yoles livrées sans cap­i­taine aux caprices de la mer ».

Les fleurs rouges du flamboyant, Roland Brival, éditions Mercure de France, 18,80 euros.

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