de ROFFI / martine roffinella

Œuvres complètes d’Yves Navarre : une vie « par et pour l’écriture »

Œuvres complètes d’Yves Navarre :  une vie « par et pour l’écriture »
Yves Navarre est entré dans mon existence par effraction, tel un coup d’amour impromptu, quand le prix Goncourt lui a été attribué pour « Le Jardin d’acclimatation » en 1980. Sujet brûlant, écriture sans pareille, sensibilité à la fois crue et poétique : tout me chamboula. C’est donc avec émotion que je vous présente ici les « Œuvres complètes » de ce grand écrivain, que les éditions H&O ont la riche idée de publier.

Je suis de la généra­tion qui a con­nu Yves Navarre de son vivant et qui est tombée en amour pour cet écrivain dès les pre­mières pages lues. Chaque livre qu’il pub­li­ait était atten­du et réservé à l’avance chez ma libraire (parisi­enne à l’époque). Je n’en man­quais pas un, tant la voix de Navarre m’était aus­si fon­da­men­tale qu’indispensable : chaque ligne que je lisais de lui m’apportait à la fois un récon­fort et sus­ci­tait mille ques­tions, pour autant de réac­tions (indig­na­tion, adhé­sion, extase devant une phrase si orig­i­nale­ment réussie, mélan­col­ie, joie de ne plus être l’unique con­cernée par telle soli­tude ou telle plaie insoignable, etc.). Son écri­t­ure me soule­vait – j’avais sou­vent la sen­sa­tion intime que ce devait être cela, la réso­nance vraie, l’approche authen­tique du cœur même de l’émotion.

Incon­di­tion­nelle d’Yves Navarre j’étais – et sa dis­pari­tion m’a lais­sée orphe­line d’un ami qui n’a jamais soupçon­né mon exis­tence sans doute, mais avec qui je partageais beau­coup de mon hand­i­cap à vivre et à aimer. Quand j’ai su que les édi­tions H&O allaient pub­li­er ses Œuvres com­plètes, j’ai bon­di de joie. Et ce pre­mier opus cou­vrant les années 1971–1974 a comblé mes attentes.

D’abord, le lecteur se régalera de la remar­quable intro­duc­tion signée de Sylvie Lan­negrand, qui « replace l’œuvre et l’auteur dans le con­texte social et lit­téraire de l’époque » (dépé­nal­i­sa­tion de l’homosexualité, émer­gence de formes inédites d’écritures per­son­nelles notam­ment). Yves Navarre, dans son « audace formelle » (n’hésitant pas à « dis­lo­quer la fac­ture tra­di­tion­nelle du roman ») et la « dimen­sion auto­bi­ographique » de ses ouvrages, donne à enten­dre des « voix plurielles ou mul­ti­ples », grâce à une « écri­t­ure de soi » qui précède ce qui sera plus tard nom­mé aut­ofic­tion.

En écrivant sa vie, il ne « donne pas les clefs », mais les « décou­vre » : l’écriture est « mise au ser­vice de la vie, et inverse­ment ». L’auteur parvient ain­si à « ren­dre com­pat­i­bles l’histoire sin­gulière et la réso­nance uni­verselle, qual­ité de toutes les grandes œuvres », nous démon­tre Sylvie Lan­negrand.

L’esthétique de Navarre, déployée par une « nature essen­tielle­ment poé­tique » (qui ne renie cepen­dant pas le goût de la provo­ca­tion), installe un rap­port « qua­si char­nel au lan­gage », où les sonorités jouent un rôle pri­mor­dial. Lui-même par­le d’une « écri­t­ure en mur­mure », où transparaît un indé­ni­able « tal­ent de con­teur », et où l’influence du ciné­ma se fait égale­ment sen­tir (en par­ti­c­uli­er dans le recours aux plans et scènes « très visuels »).

Quant aux thé­ma­tiques qui jalon­nent l’œuvre de ce grand écrivain, on y trou­ve bien sûr celle de la fil­i­a­tion (« sans doute la plus impor­tante »), mais aus­si la trans­mis­sion (qui « n’est pas sans rap­port » avec l’homosexualité – et l’Introduction nous éclaire sur les pris­es de posi­tion de Navarre à ce sujet), sans oubli­er les « thèmes uni­versels tels l’amour, la mort, la rela­tion de cou­ple, le sens de la poli­tique, la dif­fi­culté à trou­ver sa voie ».

Les Œuvres com­plètes nous offrent la pos­si­bil­ité d’accéder à tous les écrits de Navarre (jour­nal, auto­bi­ogra­phie, cor­re­spon­dances, chroniques, romans, pièces de théâtre, poésies), en béné­fi­ciant en plus des excel­lents com­men­taires de Philippe Lecon­te, lesquels nous ren­seignent très utile­ment sur l’environnement, le sens et la portée de chaque texte. Cerise sur le gâteau : dans cet opus qui cou­vre les années 1971–1974, deux inédits nous sont dévoilés (un roman et une pièce de théâtre).

Au total, un tra­vail prodigieux – que les folles et fous de lit­téra­ture ne man­queront sous aucun pré­texte !

Quatre questions
aux acteurs du projet des Œuvres complètes
d’Yves Navarre

MARTINE ROFFINELLA : Qui a eu l’idée de ce pro­jet d’Œuvres com­plètes ? Sur quoi s’est appuyée cette démarche ? Avez-vous sen­ti un besoin de porter aux yeux du pub­lic les textes d’un auteur dont la sin­gu­lar­ité est plus que jamais pré­cieuse ?

SYLVIE LANNEGRAND : L’idée de pub­li­er les Œuvres com­plètes d’Yves Navarre revient à Hen­ri Dhellemmes, le directeur des édi­tions H&O. Hen­ri avait déjà réédité plusieurs ouvrages de Navarre et pub­lié des textes inédits. Aus­si, ce pro­jet peut être vu comme le pro­longe­ment d’une volon­té de faire redé­cou­vrir un auteur autre­fois célèbre, puis oublié. L’œuvre de Navarre reste en effet per­ti­nente aujourd’hui, car intem­porelle par les ques­tions qu’elle abor­de, par la sin­gu­lar­ité d’une voix et par le car­ac­tère nova­teur de l’écriture. Ces Œuvres com­plètes sont aus­si le fruit d’un pro­jet col­lec­tif, puisque trois autres per­son­nes y ont con­tribué : Karine Bau­doin, Philippe Lecon­te et moi-même. Karine s’est occupée de la com­mu­ni­ca­tion autour de ce pre­mier vol­ume ; j’ai signé l’introduction générale et les présen­ta­tions, Philippe Lecon­te la biogra­phie et les com­men­taires sur l’élaboration des textes et leur récep­tion. Nous n’aurions sans doute pas entamé ce tra­vail sans la créa­tion, au préal­able, de l’association Les amis d’Yves Navarre, qui nous a per­mis de struc­tur­er notre démarche et de chercher puis de trou­ver des sou­tiens sup­plé­men­taires, financiers notam­ment. Ain­si, nous sommes heureux et hon­orés de compter sur le mécé­nat de la Fon­da­tion Khôra Insti­tut de France pour le prochain vol­ume !

M. R. : Quelles sont les dif­fi­cultés aux­quelles vous avez été con­fron­tés dans cette vaste entre­prise ? Y a‑t-il eu des résis­tances ? Si oui de quelle nature ?

PHILIPPE LECONTE : Tout d’abord, il s’agissait d’un pro­jet très ambitieux qui offrait non seule­ment un recueil de textes, mais aus­si un appareil cri­tique, un cahi­er pho­to et une biogra­phie. Il repo­sait donc, en amont, sur un impor­tant tra­vail de recherch­es et d’analyses. De ce point de vue, ce pre­mier vol­ume représente un gros investisse­ment en temps de la part de toute l’équipe. Par ailleurs, nous voulions nous adress­er à un vaste pub­lic : aux fidèles d’Yves Navarre, bien sûr, mais aus­si aux nou­veaux lecteurs qui souhait­eraient le décou­vrir. La façon dont l’ouvrage est conçu devrait sat­is­faire et les uns et les autres, puisqu’il con­tient de nou­veaux textes, des analy­ses et des infor­ma­tions inédites, mais aus­si des repères pour situer Navarre et son œuvre. Telle était, prob­a­ble­ment, la dif­fi­culté prin­ci­pale : intéress­er un pub­lic divers. Les chercheurs y trou­veront aus­si matière à études et à réflex­ion, puisque les com­men­taires con­ti­en­nent de nom­breuses infor­ma­tions inédites dont des pas­sages du jour­nal per­son­nel de l’auteur. À ce sujet, il faut soulign­er la chance que nous avons de béné­fici­er du sou­tien indé­fectible des ayants droit. Les édi­tions H&O ont aus­si obtenu l’aide finan­cière du CNL et de la Région Occ­i­tanie, essen­tielle pour la pub­li­ca­tion de ce pre­mier vol­ume. Les fidèles d’Yves Navarre ont répon­du présent à l’opération de finance­ment par­tic­i­patif que notre asso­ci­a­tion a lancée l’an dernier. L’équipe n’a donc ren­con­tré aucune des dif­fi­cultés qui ren­dent par­fois, et même sou­vent, dif­fi­cile la réal­i­sa­tion d’un pro­jet de cette enver­gure.

M. R. : Com­ment avez-vous procédé pour réalis­er ce mag­nifique ouvrage de plus de 1300 pages ? Quelles ont été vos méth­odes de tra­vail et l’approche retenues pour présen­ter les textes ?

HENRI DHELLEMMES : C’est vrai qu’il s’agit d’un très gros vol­ume. La taille des car­ac­tères y est pour quelque chose : je souhaitais que l’ouvrage soit agréable à lire, tout autant qu’à regarder et à tenir. Et bien sûr, le cahi­er pho­to et l’ensemble des textes de présen­ta­tion et d’analyse ajoutent un nom­bre con­sid­érable de pages aux sept textes ou ensem­bles de textes que con­tient le vol­ume. Pour ren­forcer la sin­gu­lar­ité de l’ouvrage, j’ai demandé à l’imprimeur spé­cial­iste des beaux livres un jas­page bleu roi, du même bleu que l’encre qui coulait du sty­lo plume d’Yves Navarre… Quant à la méth­ode retenue, elle a reposé avant tout sur une étroite col­lab­o­ra­tion entre les divers mem­bres de l’équipe : il s’agissait d’avancer de con­cert, de lire, relire, adapter, mod­i­fi­er, cor­riger, éviter les red­ites. L’approche adop­tée a cher­ché à con­tex­tu­alis­er et à éclair­er. Les présen­ta­tions iden­ti­fient les lignes de force et les thé­ma­tiques de chaque texte, qu’elles repla­cent dans l’œuvre de l’auteur. Les com­men­taires offrent une per­spec­tive dif­férente et com­plé­men­taire : ils appor­tent des détails pré­cieux sur la façon dont les textes ont été écrits, puis accueil­lis par la cri­tique lors de la paru­tion des ouvrages.

M. R. : En quoi et pourquoi Yves Navarre vous sem­ble-t-il urgent à faire décou­vrir ou redé­cou­vrir dans notre société actuelle, et ce 25 ans après sa mort ?

KARINE BAUDOIN : À la lec­ture de beau­coup des textes d’Yves Navarre, on a du mal à croire que ceux-ci ont été écrits il y a 30, 40 ou 50 ans. Cela est dû, sans doute, à l’intemporalité des ques­tions abor­dées, mais aus­si à une manière d’écrire à nulle autre pareille, à un style et à un ton ver­sa­tiles, et à une puis­sance du verbe qui font que le lecteur se sent « hap­pé », emporté dans un tour­bil­lon de sen­ti­ments. L’indifférence n’est pas de mise avec Navarre. Les écrits des années 1970 qui fig­urent dans ce vol­ume nous font décou­vrir les divers­es facettes de son tal­ent d’écrivain à tra­vers des romans, des poèmes et des pièces de théâtre. Quel que soit le genre choisi, l’enjeu de l’écriture est pal­pa­ble : mod­el­er le lan­gage, le genre lit­téraire et le ton, non pas pour diver­tir mais pour soulever les grandes ques­tions aux­quelles nous sommes toutes et tous con­fron­tés : l’amour, la mort, le bon­heur impos­si­ble, les con­flits famil­i­aux, la dif­fi­culté à trou­ver sa voie, le désir de ren­con­tre. L’émotion est tou­jours au ren­dez-vous.

Sylvie Lan­negrand, Karine Bau­doin, Hen­ri Dhellemmes et Philippe Lecon­te. Pho­to © Ph. Fer­rer.
Yves Navarre – Œuvres complètes 1971-1974, H & O éditions, 1 360 pages, 42 euros.
Association Les amis d’Yves Navarre • amis-yvesnavarre.org • Mèl : contact[@]amis-yvesnavarre.org • Twitter : @AmisYvesNavarre

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