de ROFFI / martine roffinella

Sandrine Rotil-Tiefenbach nous Grise

Sandrine Rotil-Tiefenbach nous Grise
« Je n’ai aucune couleur. […] Ma peau est bâtarde […] et mon séjour permanent entre les artères de la ville me confère à longueur d’années des couleurs d’écorces et de murailles. » Telle est Grise qui, un matin, se découvre invisible.

Un matin où « rien ne va comme d’habitude »

« Qui me croira ? » se demande la narratrice, dont nous apprenons d’emblée qu’elle a « trois vices » : « le tabac, l’incapacité d’arriver à l’heure, et la naïveté ».

Se rendant à son travail « comme à l’ordinaire », Grise s’aperçoit que les « silhouettes » qu’elle « croise ne semblent pas [la] remarquer ». Elle tente bien d’en « attraper une, là, fermement », mais celle-ci se dégage – « comme si je n’existais pas », s’étonne Grise, qui pourtant a « sautillé à ses côtés, hurlé à moins de dix centimètres de ses oreilles ».

Et voici que de surcroît, la rue des Marronniers, où pourtant elle habite, a « tout simplement disparu », remplacée par une autre « un peu plus large, imposante, et sans plaque ». Même les « odeurs de pains chocolatés tout juste sortis du four », émanant de la « petite boulangerie » devant laquelle elle passe quotidiennement, se sont volatilisées. « Les vapeurs sortent bien du four », mais « il n’y a pas d’odeur ». Et les aiguilles géantes de l’horloge de la mairie sont bloquées sur 9h32.

Est-ce un cauchemar ?

Si c’est un (mauvais) rêve, Grise va se « réveiller à un moment ou à un autre », et « cette fois, ce sera le matin pour de bon » : « Jamais de ma vie je n’ai attendu un vrai matin avec autant d’impatience », dit-elle, se voyant déjà préparer son café « en chantant ».

Cependant non. Elle a beau essayer d’en sortir, elle ne trouve qu’« incohérence ». Même l’avenue de la Paix « s’est muée en terrain vague, au-delà duquel il n’y a rien », à l’exception d’un « grand blanc s’étalant à perte de vue ».

Grise essaie bien d’appeler une amie, mais le téléphone « désespère de trouver une connexion ». Lui aussi paraît figé, il « ne veut même pas s’éteindre ».

« Est-ce que je suis morte ? »

Si elle n’est pas en train de rêver, Grise se dit qu’elle est peut-être passée dans « un autre monde », même si elle trouve son pouls et qu’elle le sent « cogner sous [sa] jugulaire ». À moins qu’elle ne soit bloquée « dans un genre de faille reliant différents mondes », où « l’horizon est haché de béton ». Où qu’elle se place, elle voit des « champs gris identiques, tapissés de feuilles mortes, vertes, brunes, jaunes, ou tous ces tons à la fois entre les rainures d’un seul petit cadavre végétal en décomposition ». Et quand elle commet un geste, il est aussitôt « annulé ». « Les perspectives m’échappent », dit-elle, « et je suis seule au monde ».

Pourtant dans son périple inouï, Grise rencontre d’étonnants personnages – une « demoiselle », un certain Antoine Traversier, ou encore un « homme plastique » qui nous apprend que « la plupart des morts ignorent qu’ils le sont », car « leur narcissisme les aveugle ».

Au paroxysme inattendu de cette histoire (follement) originale, Grise se voit passer « sur le trottoir d’en face » : elle se « reconnaît », portant à l’épaule sa « lourde besace en cuir clair », alors que « les franges de [son] poncho voltigent au rythme de [sa] démarche ».

« Mais il faut que je me rattrape ! » s’écrie-t-elle.

Y parviendra-t-elle ?

Pour le savoir, je vous invite à découvrir ce livre que Jean Orizet, de l’académie Mallarmé, qualifie dans sa postface de « puzzle de l’étrange », avec une référence à « un de ces univers parallèles que l’on trouve dans les Fictions de Borgès ». C’est plus qu’un compliment – amplement mérité !


Grise, de Sandrine Rotil-Tiefenbach, postface de Jean Orizet, éditions Sulliver, 11 euros.

http://www.sulliver.com/livre_sandrine-rotil-tiefenbach-grise_9782351221563.htm

Retrouvez également Sandrine Rotil-Tiefenbach dans une interview passionnante pour la revue Genres.

 


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