de martine roffinella

Absolument Colette

Absolument Colette

©MR

« On s’apercevra peut-être un jour que c’est là mon meilleur livre », a dit Colette à propos de son ouvrage : Le Pur et l’Impur. Elle a 59 ans lorsqu’elle en publie la première version – et il se trouve que j’ai son âge en la relisant au XXIe siècle. Une nouvelle dégustation épicée à souhait. « Cancel culture » s’abstenir !

Se replonger, à trente ans d’intervalle, dans un livre absorbé du temps des jeunes années est une expérience qui peut réserver quelques surprises – de l’enchantement au désappointement.

Qu’en est-il pour Le Pur et l’Impur, qui m’avait tant marquée par son insolente liberté de ton et d’expression ?
Ce que Colette décrivait il y a quatre-vingt-neuf ans relève-t-il d’un passé moisi où mœurs, mentalités et partis pris sont à présent regardés comme arriérés voire choquants ?

Non sans quelque coupable appétence, j’ai pu constater qu’au contraire, Colette y exprime des idées bien moins sujettes aux escarmouches hier qu’aujourd’hui ! D’où l’intérêt de relire ce texte, mais dans sa version véritable, à l’exclusion des « corrections » infligées par la « cancel culture » – mon édition date de 1971.

Nous voici donc délicieusement catapultés dans la jeunesse de l’écrivaine (née en 1873 ; morte en 1954) qui a côtoyé les « chercheurs de plaisirs interdits » et nous les présente sous plusieurs aspects : celui des adeptes de jouissances clandestines, dans une forme de dialogue qui relève par moments du reportage, et qui vient se conjuguer à une analyse psychologique souvent étonnante – le tout confronté, parfois dans le même paragraphe, à la propre approche de Colette, qui ne manque jamais de style ni de piquant.

La structure de l’ouvrage est d’une belle audace ; à certains passages, le lecteur se pense dans un roman, pour aussitôt être tiré par la manche jusqu’au réel insolite.

Le Pur et l’Impur n’est pas un essai, ni un récit à proprement parler. L’éditeur le qualifie de « recueil de souvenirs attachés à quelques figures de femmes ou d’hommes monstrueux ».

Pour ma part j’y ai vu s’exprimer une sorte d’émotion philosophique, même si ces termes peuvent paraître antinomiques : une lucidité qui saute de l’esprit au cœur, usant tour à tour du scalpel et de l’étreinte.

©MartineRoffinella.

Avec Colette, il faut toujours s’attendre à une description qui se pose là, un peu rosse mais parfaitement assumée.

Ainsi, dans la fumerie d’opium, l’incursion d’un « nouveau venu » : « (…) il tomba au long d’un des plateaux à pipes, et se mit à aspirer la fumée avec une avidité déplaisante, qui donnait l’envie de lui offrir des sandwiches, du veau froid, du vin rouge, des œufs durs, n’importe quelle denrée plus propre à combler sa gloutonnerie. »

L’ambiance est posée, les échanges peuvent distiller toute leur saveur. Colette nous prend à témoin, nous voyons et entendons tout sans en perdre une miette.
C’est ainsi que, l’air de rien, nous entrons dans l’intimité de Charlotte – femme mûre au « visage aimable et ramassé, que Renoir eût chéri », adepte de la fumerie et dont les « bras potelés, la bourgeoise et muette dextérité de chacun de ses gestes » sont autant de « pièges pour le jeune et irascible amant » qui n’a que vingt-deux ans.
Une cougar ?
La définition de Colette est autrement plus croustillante : « Une amante sur le retour a dix manières, toutes inacceptables, de désigner le petit époux, le méchant gosse, le gentil péché (…) Charlotte disait mon garçon, ajoutant à sa maternité ambiguë un accent d’autorité, rond et sans langueur. »

Les confidences masculines ne sont pas en reste – à commencer par celles d’un don Juan – « Ah ! les garces, il n’y en a pas une qui m’ait fait grâce d’une étreinte » – que le « traumatisme du plaisir viril » tourmente, et qui « eût voulu qu’une femme enfin l’aimât assez pour se refuser ».

Quant au « péril d’homosexualité », Colette l’aborde sous plusieurs angles ; pour ce qui la concerne, elle « vise le véridique hermaphrodisme mental » – tout en nous livrant ses descriptions (seraient-elles publiées en 2021 ?) des « mâles femmes » qui aiment, « presque autant que la femme, le chaud et énigmatique cheval, buté et sensible », portent « monocle, œillet blanc à la boutonnière » et « jurent le nom de Dieu ».

Parmi toutes les personnes célèbres rencontrées dans ce livre, je me suis authentiquement réjouie des dialogues avec Marguerite Moreno, et encore davantage du récit de la relation inouïe entre Colette et Renée Vivien.
Ce chapitre est un trésor, il m’a beaucoup émue tout en me permettant d’approcher un de ces êtres qui « n’acquièrent une vie réelle qu’en se dépouillant, et leur misère seule les crée ».

Tout est passionnant, diablement enlevé et revigorant, en nos temps étroitement surveillés que Colette semble défier avec malice et le menton haut.
Qu’elle en soit remerciée plutôt deux fois qu’une.

 

Colette : Le Pur et l’Impur, éd. Hachette, Le Livre de poche.

 

Partager :

Commentaire(s)

  1. Colette, celle qui avait tout compris de l’être ! Son brassage des sentiments et son hommage rendu à tous les sens que la vie a su mettre en alerte chez elle et dans son écriture, la rend délicieusement immortelle. La lire, c’est entrer dans l’impermanence pour s’asseoir et s’inviter dans ce qu’il est permis d’oser à travers son audace et ses mots justes, chorégraphiés… Son écriture respire, on la reçoit par on ne sait quelle magie ou alchimie. Elle envoûte. L’esprit, sa chair, ses gestes ont aimanté tous les qualificatifs de cette langue nourrie de son enfance, de sa vie mondaine, de ses multiples expériences avec le genre humain. Si Colette pouvait se réincarner et battre le fer contre cette confrérie d’abrutis frileux qui pense avoir la science infuse sur tout ! Merci Martine pour cette fenêtre ouverte sur la féline douce et infernale de Saint-Sauveur-En-Puisaye et du Palais Royal !

  2. Merci. J’ avoue que je suis passé à côté de ce livre. Ce n’était pas pour moi l’heure !.Mais votre critique m’offrira de tenter de retrouver cet ouvrage pour m’y plonger à la recherche de ce que vous avez si bien su faire émerger d’au-delà des vapeurs de l’opium….

    1. Oui, paradoxalement, c’est un ouvrage qui prend une autre ampleur de nos jours. Colette y est très rusée, certains de ses avis sont évidemment des trésors d’ironie. Merci à vous pour votre lecture.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *