de martine roffinella

Brahim Metiba et les voi(es)x du désir

Brahim Metiba et les voi(es)x du désir

©MartineRoffinella

Lui, 37 ans, intellectuel et homosexuel, né en Algérie mais résidant en France. Elle, toujours au pays, ne lit ni n’écrit. Voudrait qu’il épouse une musulmane. « Ma mère et moi » est leur mélopée brûlante, entre cœur et raison, sans un mot de trop pourtant.

C’est un mag­nifique texte « à la langue épurée », mélan­col­ique et qui « vous prend à la gorge ». Les sujets plus ou moins à vif que soulève notre société actuelle y sont abor­dés sous la forme d’une « fable mod­erne ». Cul­tures qui s’entrechoquent, homo­sex­u­al­ité silen­cieuse, reli­gion… C’est tout le « vivre-ensem­ble » qui est ici vis­ité, au tra­vers de ce « dia­logue impos­si­ble » entre un fils ayant quit­té l’Algérie pour résider en France et sa mère vivant tou­jours là-bas. En admirable leit­mo­tiv : Le Livre de ma mère, d’Albert Cohen, écrivain juif que le fils admire, et dont il espère que la lec­ture créera un pont de mots ouvrant à une com­préhen­sion mutuelle.
Sans dévoil­er l’issue de cette ten­ta­tive, j’ai invité Brahim Meti­ba à nous expli­quer sa démarche lit­téraire et sen­si­ble dans Ma mère et moi.

©ÉricBas­coul

MARTINE ROFFINELLA : Brahim Meti­ba, quand la mère du nar­ra­teur lui demande com­ment il a vécu son « arrivée en France », celui-ci répond que « c’était dur de chang­er de cul­ture, d’apprendre une nou­velle façon d’être ». Pour­riez-vous nous expli­quer ce qui fon­da­men­tale­ment a posé prob­lème ? En quoi a con­sisté cette « nou­velle façon d’être » ? S’est-il agi d’un com­plet dépouille­ment spir­ituel – donc d’une renais­sance –, ou plutôt d’un vaste tra­vail d’adaptation à de nou­velles règles de vie ?

BRAHIM METIBA : Avant de vous répon­dre, j’aimerais clar­i­fi­er un point con­cer­nant le genre lit­téraire de Ma mère et moi. S’agit-il réelle­ment d’une auto­bi­ogra­phie ? Non, pas vrai­ment, pas com­plète­ment, pas comme on l’entend, ne serait-ce que parce que la mère, à un moment dans le réc­it, prend la parole, ce qui n’est pas pos­si­ble dans une auto­bi­ogra­phie « clas­sique ». De quoi s’agit-il alors ? J’aime par­ler d’autofiction : je suis par­ti de moi et de ma pro­pre mère, c’est vrai. Dis­ons que les per­son­nages sont nos dou­bles, à ma mère et à moi-même. En revanche, dans la « réal­ité », il n’y a jamais eu de lec­ture du Livre de ma mère. En d’autres ter­mes, j’ai imag­iné les scènes qui ponctuent le réc­it prin­ci­pal de Ma mère et moi : la lec­ture du livre d’Albert Cohen. Dans ce qui suit, si vous me le per­me­t­tez, j’utiliserai donc les ter­mes de « nar­ra­teur » et « sa mère » ou « la mère ».

Con­cer­nant mon arrivée en France et l’apprentissage d’une nou­velle façon d’être, il s’agit d’un tout : une façon de se pos­er dans l’espace pub­lic, de pos­er sa voix, de s’approcher d’autrui, de pren­dre la parole, il y a plus de dis­tance en France, plus de lib­erté égale­ment ; un rap­port au tra­vail aus­si, plus sérieux en France, mais égale­ment plus pathologique qu’en Algérie ; l’intimité n’est pas la même non plus, l’expression amoureuse est plus con­trar­iée en France qu’en Algérie.

M. R. : La thé­ma­tique de la dif­férence est bien évidem­ment au cœur de votre ouvrage, qu’elle soit d’ordre sex­uel, religieux, ou eth­nique. À vous lire on a l’impression qu’aucune « vérité » ne pèse plus qu’une autre, qu’il n’y a en réal­ité « rien de bizarre » dans quelque domaine que ce soit. Est-ce à dire que l’acceptation de la dif­férence passe avant tout par l’observation, donc par l’acquisition d’un savoir ?

B. M. : Je n’ai aucune idée s’il y a une quel­conque vérité quelque part. Mes recherch­es philosophiques et exis­ten­tielles, dans ce domaine, ont été aus­si fructueuses que trou­ver une minus­cule flaque d’eau dans un désert brûlant après des années de quête. Ce dont il est ques­tion ici est moins la vérité en soi qu’un groupe, ou un homme ou un femme, qui s’en empare (du moins du mot, à défaut de la chose). Il s’agit, à ce moment-là, pour cha­cun de faire val­oir cette vérité qui lui sem­ble absolue, au détri­ment de l’autre qui est for­cé­ment dans l’erreur, puisqu’il ne peut y avoir qu’une seule vérité. Évidem­ment, là com­mence l’exclusion, la haine et la vio­lence. Alors, oui, il me sem­ble que l’acceptation d’autrui, du moins dans nos cul­tures dites « du Livre » et basées sur le savoir, passe par une mise en cause rad­i­cale de la notion de vérité.

M. R. : Au début du livre, il est dit que le nar­ra­teur voit « rarement » sa mère, mais qu’elle l’appelle « régulière­ment », et qu’ils par­lent « de cui­sine ». Ces échanges culi­naires ne per­me­t­tent pas de tiss­er de vraies phras­es entre eux. Si le socle de cou­tumes com­munes – ici les recettes de cui­sine – ne per­met pas d’établir un lieu de parole, où et com­ment pensez-vous que cet espace puisse être créé ?

©Roffinel­la­Mar­tine

B. M. : Vous posez ici la ques­tion qui m’a ani­mé pen­dant des années, celle de savoir com­ment réu­nir les dif­férences (dans Ma mère et moi, le nar­ra­teur et sa mère). La réponse à laque­lle j’ai abouti est : par la musique. La forme. Le ton. C’est pour cette rai­son que dès que la ten­sion monte entre les deux per­son­nages, je les fais chanter Vienne est un coin du Par­adis. Là, leurs voix s’harmonisent, il n’y a plus de ten­sion. Évidem­ment, dans la vie de tous les jours, nous ne pou­vons pas pass­er notre temps à chanter à chaque ten­sion, mais il me sem­ble que der­rière la musique, il y a la ques­tion de la forme. Ain­si, ce qui per­met d’établir le dia­logue, de vivre et de laiss­er vivre, c’est la forme. Et la forme peut avoir dif­férents noms, prenons le droit, par exem­ple. Le droit est ce qui dépasse la cul­ture et les cou­tumes et qui per­met de met­tre le monde à égal­ité. En cela, il est impor­tant que les homo­sex­uels aient exacte­ment les mêmes droits que les hétéro­sex­uels, quitte à choisir de ne pas en jouir, mais un droit se donne, ça ne se dis­cute pas.

M. R. : La mère « dit qu’elle est née pen­dant la guerre. Qu’elle a con­nu une pre­mière guerre, puis encore une sec­onde guerre ». Selon vous, ceci explique-t-il cela, con­cer­nant l’impossible per­cep­tion de la notion de dif­férence ? Un peu comme si le monde entier se résumait à deux camps opposés, à l’exclusion de tous les autres ?

B. M. : C’est une excel­lente ques­tion et une très belle analyse. Je pense que la divi­sion et l’exclusion sont l’apanage de l’idéologie et son rap­port, comme nous l’évoquions, à la vérité. Ici, l’idéologie est religieuse. Plus pré­cisé­ment : musul­mane. La guerre, les deux guer­res dont il est ques­tion agis­sent à un autre niveau : elles ont ren­du la mère dure.

M. R. : Vous écrivez dans un style dépouil­lé, dis­tan­cié, inscrit dans une sorte de présent uni­versel presque physique­ment pal­pa­ble, mais qui sus­cite et libère de fortes charges émo­tion­nelles. Par­lez-nous de vos influ­ences – si vous en avez –, et surtout de votre façon de tra­vailler. Qu’entendez-vous comme musi­cal­ité lit­téraire lorsque vous écrivez ? Et que souhaitez-vous que nous entendions ?

B. M. : Mer­ci pour cette dernière ques­tion qui abor­de ce qui, prob­a­ble­ment, me touche le plus : mon rap­port à l’écriture.
Je suis issu d’une famille mod­este. Ma famille est loin de la lit­téra­ture. Nous n’avions pas de bib­lio­thèque et je n’ai pas gran­di dans la cul­ture de la lec­ture et du texte. J’ai davan­tage gran­di avec les grandes voix des divas arabes : Oum Kalthoum, bien sûr, Asma­han dont la chan­son est une ren­gaine dans Ma mère et moi, mais surtout War­da l’Algérienne. Cette dernière est liée au mou­ve­ment de libéra­tion nationale, à la lutte et la révo­lu­tion. Elle a donc une place très impor­tante dans mon par­cours, en général, et mon écri­t­ure en particulier.

En écrivant, j’essaie de repro­duire ces voix de femmes fortes qui m’ont tou­jours fasciné (Oum Kalthoum est une véri­ta­ble icône, elle exerçait un pou­voir extra­or­di­naire, même sur les hommes les plus puis­sants). J’aimerais que le lecteur ou la lec­trice entende cette voix, que ça sonne dans son oreille comme une chan­son douce, triste, mélan­col­ique. Il s’agit d’une voix qui vient de loin et qui dit ce loin, cette dis­tance ; une voix du désir.

Ma mère et moi, éditions du Mauconduit, 7,50 euros.

Une autre ver­sion de cet arti­cle est disponible sur le site de la revue Gen­res

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Commentaire(s)

  1. Madame Mar­tine, me touche votre inter­wiew sur un théme ‘des intrus’ — j’ap­pre­cie l’ori­en­ta­tion d’une Éditrice — bon soir á Vous, merci

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