de martine roffinella

Elsa Boublil compose une ode aux vies de femmes

Elsa Boublil compose une ode aux vies de femmes

©MartineRoffinella

Les fidèles de France Musique l’écoutent chaque dimanche animer son émission « Musique émoi ». Mais c’est avec un premier roman sensible et généreux qu’Elsa Boublil vient nous égrener « le temps d’apprendre à vivre ».

Celles et ceux qui con­nais­sent sa voix et la sub­til­ité avec laque­lle elle fait vivre ses ren­dez-vous radio­phoniques ne seront pas sur­pris de décou­vrir ici une vraie roman­cière, dont le pre­mier tal­ent est de nous plonger dans une trame qui tout de suite devient nôtre.
L’écriture y est à la fois pré­cise et envelop­pante, ouvrant des lucarnes poé­tiques qui nous invi­tent au cœur même de trois des­tins de femmes.

Sans dévoil­er l’astucieuse con­struc­tion du livre – laque­lle cheville au texte sans pos­si­bil­ité de le « lâch­er » –, dis­ons que nous faisons d’abord con­nais­sance avec Fleur, forte femme pétrie de con­vic­tions mais aus­si de rêves, capa­ble « d’employer tous les moyens » pour con­va­in­cre l’homme qu’elle veut (Tsadok) de la « choisir » elle (plutôt que d’épouser une autre « fille sans intérêt » et « moche »). Elle n’a pour­tant que dix ans et Tsadok vingt. Nous sommes en ce temps-là à Tunis, « dans une mai­son de plain-pied », avec « un patio à ciel ouvert qui sen­tait bon le jas­min et l’oranger », où « tout com­mu­ni­quait sans cloi­son­nement ni notion de pro­priété », au sein d’une famille de « tra­di­tion juive ». Tsadok doit par­tir en France, à Paris, pour six mois. « Je t’écrirai tous les jours », lui dit la jeune Fleur, « et tu com­pren­dras que mon amour est beau ». Il revient six ans plus tard. « J’avais eu le temps de devenir une jolie jeune femme », com­mente Fleur, et le mariage a lieu le 2 jan­vi­er 1933.

Le cou­ple quitte Tunis pour Paris – « la ville de mes rêves », dit la jeune expa­triée, qui pour­tant est très vite désen­chan­tée. « Paris : une ville grise, sale et froide, avec des escaliers que tu t’essouffles à mon­ter jusqu’à des petites pièces combles de soli­tudes. »

Pho­to © Elsa Bou­blil.

1976. Fleur, qu’une mal­adie con­damne à dis­paraître, veut dévoil­er à sa petite-fille Lila, qui n’est encore qu’un bébé, « ses his­toires », lui révéler ses « secrets », car, dit-elle, « je n’ai pas envie de mourir sans que tu sach­es ».
« Vois-tu, ma chérie, ma décep­tion en décou­vrant Paris fut grande. M’apercevoir que tout le monde ne se prom­e­nait pas vêtu de gants blancs, de tailleurs et en arbo­rant un cha­peau fut ma pre­mière désil­lu­sion. Nous nous fig­u­ri­ons que c’était la norme à Tunis, le “chic” parisien. »

L’« exis­tence de princesse » dont Fleur a rêvé était un leurre, « la vraie vie n’a rien à voir avec les pho­tos », fin du « con­te de fées ». Après bien des péripéties (et beau­coup de décep­tion pour Fleur), le cou­ple parvient à se loger, et nais­sent dans la foulée les enfants – Gilbert, d’abord, « petit ange » aux « traits absol­u­ment par­faits », et « si beau » que Fleur ne ressent « plus la néces­sité de chercher la beauté ailleurs que dans ses yeux ».

Grâce au bébé Gilbert, Fleur se sent « devenir une citoyenne à part entière, une femme, une mère », et obtenant « beau­coup plus de respect, d’attention des autres » – « les gens s’écartaient pour laiss­er place à mon lan­dau », con­state-t-elle.
Deux autres enfants suiv­ent : Jacque­line, que Fleur regrette d’avoir « imposée » à Gilbert (« le plus bel enfant du monde »), et qu’elle « envoie grandir » chez sa grand-mère jusqu’à l’âge de deux ans ; puis Nicole, per­son­nage cen­tral du roman, née pen­dant la guerre, en 1942, alors que le cou­ple est retourné vivre à Tunis – mais morte trag­ique­ment en pleine jeunesse, dans un acci­dent de voiture.

Cette dis­pari­tion plonge Fleur dans un « remords obses­sion­nel », qui la pousse à se con­fi­er à sa petite-fille Lila.

C’est alors l’occasion, pour la roman­cière Elsa Bou­blil, de jux­ta­pos­er trois généra­tions de femmes qui vivent et appréhen­dent leur con­di­tion de manière bien dif­férente.
Nicole est en effet « tech­ni­ci­enne de je ne sais trop quoi » puis « mon­teuse au ciné­ma ». « Madame ta tante était une intel­lectuelle de gauche », con­fie Fleur à Lila, tout en lui pré­cisant ne pas aimer trop ces « philosophes » qui « réfléchissent le monde en traî­nant dans des boîtes ». Elle dés­ap­prou­ve les « fréquen­ta­tions » de sa fille – « Alors que si ça se trou­ve, elle con­nais­sait Juli­ette Gré­co ! »

Fleur bien sûr s’en veut. Elle a été « cru­elle » avec Nicole, peut-être « envieuse » de sa lib­erté de femme, et allant jusqu’à vouloir lui « présen­ter quelqu’un » de Tunis, qui a une bonne sit­u­a­tion – « je ne pense pas qu’il écrive des poèmes comme ton copain Aragon, mais au moins, il te fera garder les pieds sur terre ».

Révo­lu­tion des mœurs, « éman­ci­pa­tion de la femme qui rend pos­si­ble la lib­erté de dis­pos­er de son corps », « reven­di­ca­tions sur l’égalité des sex­es »… Fleur n’adhère pas au fémin­isme de Nicole, et au con­traire veut lui expli­quer que « nous, les femmes, avions un monde bien à nous auquel les hommes n’auraient – et heureuse­ment – jamais accès, et que tant pis si on ne pou­vait pas agir comme eux : nous, nous fai­sions des enfants, pas la guerre ».
Pour couron­ner le tout, Nicole a une « grande his­toire » avec un homme de 55 ans, alors qu’elle en a « à peine 27 » – vivant avec lui « un éro­tisme éprou­vé seule­ment jusqu’alors dans les notes, les sons, les par­ti­tions. La danse de la terre du Sacre du print­emps de Stravin­s­ki, c’était lui ». Une bar­rière de plus, et plus infran­chiss­able que jamais.

Cette mère-là et cette fille-là n’auront pas le temps de créer une passerelle entre leurs si mul­ti­ples mon­des – pas même autour de l’avortement, imposé par la mère – « L’enfant se prénom­mait “Adieu”. C’est Maman qui l’avait voulu ain­si », alors que la fille fémin­iste aurait sans doute désiré le garder, elle pour­tant mil­i­tante pour le droit à l’avortement, mais surtout pour celui de « choisir ». Le para­doxe n’est ici pas tou­jours dans le camp que l’on croit… et c’est toute la force de ce réc­it si habile­ment mosaïqué.

Le livre d’Elsa Bou­blil, d’une remar­quable justesse, donne l’occasion à chaque femme – chaque humain digne de ce nom – de se retrou­ver, autant dans ses con­tra­dic­tions que dans ses rêves ou ses (dés)illusions. Ce Temps d’apprendre à vivre, il faut donc le saisir à chaque page, dont le sou­venir vien­dra nous mur­mur­er l’urgence à aimer – sans lim­ites.

Pho­to © Astrid de Crol­lalan­za.

Quatre questions à Elsa Boublil

MARTINE ROFFINELLA : Elsa Bou­blil, pour­riez-vous nous dire, sans que la ques­tion soit con­sid­érée comme indis­crète, com­ment vous est venu le sujet de ce roman ? Nous dress­er en quelque sorte sa genèse ?…

ELSA BOUBLIL : Elle est inspirée de l’environnement famil­ial et de tous les soupirs que j’ai glanés dans mon enfance, autour de la dis­pari­tion d’un mem­bre de la famille. Mais égale­ment de cet exode d’Afrique du Nord qui a apporté beau­coup de soleil chez nous et a provo­qué en moi comme un sen­ti­ment de manque : « Qu’avons-nous per­du de la Tunisie ? » ou du moins : « Pourquoi est-elle si présente absente ? » Un peu comme ce mem­bre de la famille dont on évo­quait en per­ma­nence la mémoire sans vouloir par­ler de son acci­dent.

M. R. : Quel rôle joue, selon vous, l’expatriation dans la dif­fi­culté du dia­logue intergénéra­tionnel que vous soulignez si bien ici ? Quel poids la désil­lu­sion – notam­ment – a‑t-il dans ce dif­fi­cile rap­port mère/fille que vous décrivez sans détour ?

E. B. : Il n’y a pas que l’expatriation qui joue dans la dif­fi­culté intergénéra­tionnelle, mais il est vrai qu’ici, je voulais dépein­dre ce con­flit de généra­tions dou­blé de l’intégration cul­turelle. Une ouver­ture d’esprit dans un monde peut devenir une étroitesse. Finale­ment, tout cela est relatif, et on ne peut juger de l’ouverture d’esprit qu’à l’aune d’où elle vient. Dans ce cas-ci, il me plai­sait de mon­tr­er que tout le monde un jour peut se trou­ver con­fron­té à sa pro­pre lim­ite… Surtout un cadre cul­turel trans­plan­té si j’ose dire. La grand-mère en Tunisie est admirée pour sa lib­erté. Mais arrivée en France, et face à la révo­lu­tion sex­uelle, elle pose des lim­ites là où la généra­tion des six­ties ne fait qu’en ouvrir !

M. R. : Nicole, fille morte de cette fig­ure phare du livre qu’est Fleur, vit une pas­sion hors normes avec un homme, édi­teur et bril­lant intel­lectuel, qui a 55 ans (alors qu’elle en a 27). Quelle place tient cette pas­sion dans l’idée même de votre livre ? Est-ce un autre « Mourir d’aimer » (avec une mère qui pousse sa fille à l’avortement) ?

E B : Je n’y avais pas pen­sé, mais on en est proche dans le con­texte his­torique et la brûlante pas­sion qui ani­me Nicole. Et con­traire­ment à dans « Mourir d’aimer », elle est amoureuse d’un homme plus âgé qu’elle. Mais en effet la pas­sion de Nicole pour Claude tient une place cen­trale. Elle a trou­vé une âme sœur qui ne peut pas com­plète­ment être à elle pour des raisons que les lecteurs décou­vriront. Et cette dif­fi­culté à s’aimer sere­ine­ment con­sumera Nicole de manière évi­dente.

M. R. : Com­ment pensez-vous que vos fidèles audi­teurs sur France Musique percevront et recevront ce livre ? Et vos invités ? Y avez-vous songé en l’écrivant ? De façon générale, que désirez-vous nous trans­met­tre, notam­ment en matière de fémin­isme ?

E. B. : Je ne pense pas à mes lecteurs quand j’écris. Je pense aux mots que j’ai envie de pos­er, à la néces­sité qui est la mienne de dire ma colère, d’exprimer mes émo­tions. Je ne dirais pas de moi que je suis fémin­iste car je n’ai aucun engage­ment con­cret de ce côté-là. En revanche, la cause fémi­nine me préoc­cupe depuis très longtemps (tou­jours), et je relève bien sou­vent mal­gré moi les frac­tures évi­dentes qui exis­tent dans la société. L’histoire de Fleur et de Nicole racon­te quel com­bat c’est, encore aujourd’hui, d’avoir une place à part entière sans jouer des coudes ou être vic­time d’une tragédie.

J’espère en tout cas que les audi­teurs seront sen­si­bles à ce roman, à ce pro­pos. J’ai été pro­fondé­ment touchée, d’ailleurs, que Frédéric Lodéon et Albert Algo­ud, qui sont deux per­son­nes que je respecte pro­fondé­ment, soient à ce point émus en me lisant. Quand des hommes sen­si­bles comme eux deux me dis­ent que ce roman con­cerne tout autant les hommes, je me dis que nous avançons dans le sens qui me préoc­cupe : que les ques­tions d’hommes ou de femmes con­cer­nent tout le monde, et non plus seule­ment la moitié de la société.

J’espère donc que mes audi­teurs tout comme mes invités seront sen­si­bles à ce roman. Les pre­miers retours qui me sont faits sont en out­re très ent­hou­si­as­mants.

Le temps d’apprendre à vivre, par Elsa Boublil, aux éditions Plon, 17,90 euros.

 

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