de martine roffinella

Emmanuelle Bessot apporte sa « modeste pierre à l’édifice de la tolérance et au rejet de l’homophobie »

Emmanuelle Bessot apporte sa « modeste pierre à l’édifice de la tolérance et au rejet de l’homophobie »

©MartineRoffinella

C’est en naviguant sur Twitter que mon attention fut attirée par « Les liens décents », un roman social mais aussi d’amour(s). Le « droit d’être soi-même » est-il compatible avec les liens du sang ? Emmanuelle Bessot pose finement l’épineuse question du « choix ».

Les liens décents est un roman dif­fi­cile à résumer, et après m’être creusé la tête un cer­tain temps pour vous en dress­er ici les grandes lignes, il m’est soudain apparu que juste­ment, cette dif­fi­culté à en tir­er la « sub­stan­tifique moelle » con­sti­tu­ait son intérêt et sa force.

L’intitulé de roman social lui est en par­tie applic­a­ble, car on y apprend beau­coup (et encore davan­tage) sur ce qui ali­mente la rigid­ité de ce que pour­tant l’on nomme « tis­su social » (tis­su = sur­face sou­ple, dix­it Le Petit Robert) – l’antinomie n’est ici ni inno­cente ni anodine.

L’on s’aperçoit aus­si, non sans quelque amer­tume, que si les lois doivent en principe précéder les men­tal­ités, l’acceptation men­tale des­dites lois (je pense notam­ment au mariage pour tous) peut pren­dre quelques lus­tres et même pire. La ques­tion de la « nor­mal­ité » demeure dressée dans les esprits tel un mur béton­né, et il sem­ble bien que ce béton-là doive encore sur­vivre à pas mal de généra­tions avant de tomber.

Pho­to ©Roffinel­la­Mar­tine.

Emmanuelle Bessot prend donc ce sujet à bras-le-corps et en vis­ite tous les aspects, y com­pris ceux qui con­duisent à une impasse.

Pour ce faire – et c’est ce qui per­met juste­ment au livre d’échapper à toute clas­si­fi­ca­tion et/ou réduc­tion –, elle suit ses per­son­nages à la trace, colle à leurs ques­tion­nements et à leurs déci­sions telle leur ombre, sans pren­dre par­ti mais en étant sim­ple­ment là pour restituer les voix (voies ?) du doute et des mul­ti­ples vari­a­tions de l’amour.

Les liens décents est un ouvrage néces­saire, sans pathos, et qui pointe nos duretés tout autant que nos faib­less­es, nos incom­préhen­sions – notre statut d’humain, en somme, sus­cep­ti­ble – j’ose l’espérer – de s’améliorer.

(Mes­sage per­son­nel au Min­istère de l’Éducation nationale : Pour­riez-vous s’il vous plaît met­tre cet ouvrage au pro­gramme de toutes les classes ?)

Pour par­ler au plus près des Liens décents, j’ai demandé à Emmanuelle Bessot de nous racon­ter son his­toire avec ce livre – et c’est ce qu’elle fait ci-après.

Lisez, ça pal­pite et c’est vrai !


La parole à Emmanuelle Bessot

©Édi­tions du Cit­ron bleu.

« L’homosexualité endosse autant de formes qu’il y a de pro­fils ou de parcours. »

L’aventure des Liens décents a com­mencé dans les années 90 pen­dant mes études de Soci­olo­gie à Besançon, lorsque j’ai été amenée, dans le cadre de ma maîtrise, à fréquenter les adhérents du CHOC, un col­lec­tif homo­sex­uel qui a dis­paru depuis.

C’était un milieu que je ne con­nais­sais absol­u­ment pas, mais que j’abordais sans préjugés. En tout cas, c’est ce que je croyais.

Mais la réal­ité à laque­lle j’ai été con­fron­tée – moi, petite hétéro, qui avais su très tôt qui j’étais, ne m’étais jamais posé de ques­tions et n’avais jamais eu à le faire – s’est révélée bien dif­férente de celle que j’imaginais.

Ce qui m’a frap­pée en pre­mier lieu, c’est qu’on par­le tou­jours de l’Homosexualité, avec un grand « H », comme s’il s’agissait d’une entité bien définie.

En réal­ité, l’homosexualité endosse autant de formes qu’il y a de pro­fils ou de par­cours, parce que cha­cun se réap­pro­prie sa dif­férence à sa manière, en fonc­tion de son pro­pre vécu.

Les couleurs de l’homosexualité. Pho­to de SatyaPrem.

Par­mi les per­son­nes que j’ai côtoyées, cer­taines ont com­pris très tôt que leur ori­en­ta­tion sex­uelle n’était pas « con­forme » à la « norme », d’autres beau­coup plus tard, d’autres étaient tou­jours en ques­tion­nement ; cer­taines l’avaient accep­tée, d’autres rejetée/niée/honnie, ou encore nav­iguaient dans une sorte de no man’s land où elles ne s’autorisaient à être ni l’un ni l’autre.

Par­mi celles qui l’acceptaient, cer­taines la vivaient ouverte­ment, d’autres la cachaient, ou lou­voy­aient entre les deux en fonc­tion de leur inter­locu­teur. Der­rière celles qui la reje­taient, un bon pour­cent­age avait ten­té l’aventure de l’hétérosexualité (avec mariage et enfants) ; quelques-uns – eh oui ! – étaient même d’ardents homophobes.

Cer­tains étaient soutenus par leurs par­ents, d’autres sim­ple­ment tolérés, ou encore pure­ment et sim­ple­ment répudiés. Cer­tains étaient plus ou moins efféminés, mais la plu­part se fondaient dans la masse des gens ordinaires…

Cette liste n’est pas exhaus­tive, mais si vous com­binez entres elles cha­cune de ses vari­ables, vous voyez déjà à quel point ce monde est com­plexe : c’est ce que j’ai voulu mon­tr­er en faisant graviter autour de Sébastien ses amis du Nou­v­el Esprit.

Pho­to ©Asso­ci­a­tion Nou­v­el Esprit, Besançon. De gauche à droite : Ade­line Receveur, tré­sorière (jusqu’au 17/01/20), Anne Wessier, secré­taire et Stéphanie Bar­bot, présidente.

Le deux­ième point qui me sem­blait impor­tant à dévelop­per, c’est la ques­tion du choix.

« Je savais déjà – j’en étais con­va­in­cue – que l’homosexualité n’est pas un choix. »

Là, je ne vous par­le pas de reven­di­ca­tion, je par­le bien de ces pul­sions incon­scientes qui nous poussent vers l’autre, je par­le du désir qui nous con­sume. Sur ce point, soyons clair, on ne choisit pas plus d’être homo qu’on ne choisit d’être hétéro ; on ne choisit pas la per­son­ne dont on tombe amoureux.

La ques­tion du choix est sub­séquente et se pose en fait à un autre niveau. À par­tir du moment où notre ori­en­ta­tion sex­uelle nous pousse vers les per­son­nes du même sexe, on est homo. Il ne s’agit donc pas de l’être ou de ne pas l’être ; il s’agit de s’accepter (ou pas) en tant que tel, d’assumer (ou pas) sa dif­férence et de vivre (ou pas) son ori­en­ta­tion sexuelle.

Dans ce roman, Sébastien passe, dans sa démarche de demande de tutelle, par dif­férentes étapes qui sont assez car­ac­téris­tiques des affres par lesquelles un homo­sex­uel peut être amené à gér­er ses pro­pres con­tra­dic­tions, en fonc­tion de ce que la société attend de lui et de ce qu’il est prêt à accepter pour arriv­er à ses fins.

Le choix. Image de waldryano.

Le dernier point que l’on ne soupçonne pas et qui pour­tant est par­ti­c­ulière­ment symp­to­ma­tique, c’est la souf­france, tou­jours omniprésente, même chez ceux qui affir­ment le vivre « bien ».

Elle m’est apparue, au cours des entre­tiens et au fil des ques­tions, sur dif­férents sujets, par­fois même à un détour où je ne l’attendais pas ; elle s’est exprimée de bien des manières, dans les mots ou dans les gestes, par­fois vir­u­lente, par­fois tapie der­rière une main qui trem­ble ou un regard qui se voile…

Elle est, de fait, aus­si très présente dans le roman : j’aime tout par­ti­c­ulière­ment le pas­sage pages 137–139, où l’on décou­vre cette immense fragilité de Sébastien lorsqu’il dévoile son homo­sex­u­al­ité à son neveu qui ne se doutait de rien.

De L’amour n’a pas de sexe aux Liens décents : une « ges­ta­tion » de presque vingt-cinq ans.

Voila, finale­ment, pourquoi j’ai eu envie d’écrire sur le sujet : afin de révéler au monde cette réal­ité qui m’avait inter­pelée et touchée. – Je sais, c’est un peu naïf et même très pré­ten­tieux, mais au moins à cette époque j’avais l’excuse de la jeunesse !!!

L’écriture est venue très facile­ment, l’histoire est sincère, les per­son­nages « vrais », avec leur fragilité et leurs contradictions.

La trame à l’époque était la même qu’aujourd’hui : l’aventure d’un homo­sex­uel qui tente d’obtenir la garde de son neveu orphe­lin, feuil­letée de pages de vie des amis et de con­fi­dences sur le divan de sa psy.

Certes, la par­tie « tutelle » était un peu super­fi­cielle, j’en étais con­sciente, mais le côté « homo­sex­u­al­ité », en revanche, c’était du solide ! Un sacré pavé, même !

J’ai inti­t­ulé cette pre­mière ver­sion L’amour n’a pas de sexe, et une fois posé le point final, j’ai souhaité porter ce texte à l’attention des éditeurs.

Créa­tion de Michelle Munnier.

À ce moment-là, il n’y avait pas d’autre moyen pour con­tac­ter une mai­son d’édition que d’expédier ses écrits par courrier.

J’ai donc imprimé dix exem­plaires, sélec­tion­né dix édi­teurs, envoyé mes dix man­u­scrits, et assez rapi­de­ment… essuyé dix refus.

J’avoue que j’étais un peu dépitée. Mais très réal­iste. D’abord parce que, si vous n’êtes pas une per­son­nal­ité du show-biz ou du monde poli­tique, ni un « fils » ou une « fille de », si vous ne faites pas par­tie de l’élite et que vous n’avez pas les bonnes rela­tions, vos chances d’être pub­lié sont qua­si-nulles. Ensuite parce que le sujet était dans l’air du temps, il appor­tait un cer­tain éclairage sur la ques­tion et surtout appelait à plus de com­préhen­sion et de tolérance.

Alors dans la mesure où mon roman n’avait pas fait mouche du pre­mier coup, compte tenu de la dure réal­ité du monde édi­to­r­i­al, je n’ai pas jugé utile de m’obstiner.

Bien sûr, j’aurais pu miser sur le « qua­si » (dans « qua­si-nulles »), qui laisse mal­gré tout un peu d’espoir aux auteurs anonymes, et con­tin­uer de croire que j’avais une chance de faire par­tie du faible pour­cent­age d’élus.

Mais cette démarche avait un coût (pho­to­copies, reli­ure éventuelle, enveloppe spé­ciale et frais postaux). Et quand on est étu­di­ant bour­si­er habi­tant en province, on n’a pas vrai­ment les moyens d’un tel optimisme…

« J’ai donc rangé mon man­u­scrit dans un tiroir et je l’ai oublié. Et j’ai cessé d’écrire. »

De nom­breux auteurs vous diront que l’écriture est une pas­sion pour eux. Ce n’est pas mon cas.

Ce qu’il faut savoir sur mon rap­port à l’écriture, c’est que celle-ci a été pen­dant mon enfance et mon ado­les­cence ma seule compagne.

Elle a été une échap­pa­toire salu­taire, un trem­plin pour me dis­soci­er de la réal­ité, m’évader, inven­ter de nou­veaux mondes.

Je jetais les mots sur le papi­er comme on jette une bouteille à la mer : avec l’espoir d’échapper au mal­heur qui s’obstine jour après jour à vous tenir dans ses rets.

Plus tard, lorsque je suis entrée en fac et que j’ai com­mencé à me recon­stru­ire, elle s’est faite plus dis­crète à mes côtés, lais­sant place à de nou­veaux cen­tres d’intérêt, de nou­veaux hori­zons. Mais elle est restée là, fidèle, rivée comme une ombre à mes talons, et elle se révèle tou­jours dans les moments difficiles.

C’est d’ailleurs pré­cisé­ment ce qui s’est passé pour L’amour n’a pas de sexe, puisque j’ai per­du ma mère au cours de l’été qui a précédé mon entrée en maîtrise. Elle nous a quit­tés le jour de mes 22 ans, ça mar­que. Alors si effec­tive­ment le sujet de mon mémoire a été la prin­ci­pale source d’inspiration de ce roman, c’est ma peine qui en a été le moteur. L’un ne va pas sans l’autre ; c’est la syn­ergie entre ces deux élans qui m’a ani­mée, d’un côté le besoin émo­tion­nel de me libér­er par l’écriture, de l’autre l’envie de témoigner.

« Les années passent, sere­ines, et la vie me per­cute à nou­veau de plein fou­et, avec la dis­pari­tion trag­ique de ma meilleure amie»

Rup­ture d’anévrisme à 37 ans, alors qu’elle était veuve depuis trois ans et qu’elle lais­sait der­rière elle un petit garçon de cinq ans sans aucun sou­tien familial.

La douleur, la colère, ce sen­ti­ment d’injustice féroce et démesuré qui me con­sumait totale­ment ont réveil­lé, après des années de som­meil, mon besoin de me libér­er par la plume. Manue n’était pas seule­ment ma meilleure amie, elle était ma sœur, ma con­fi­dente, ma psy ; c’est elle qui m’avait aidée à trou­ver mon équili­bre pen­dant mes années de fac, et je lui dois plus qu’à tout autre.

Tu me man­ques. Pho­to ©Roffinel­la­Mar­tine.

J’ai mis plus de deux ans pour me relever de ce deuil insen­sé ; c’est le temps qu’il m’a fal­lu pour écrire mon sec­ond roman.

Le man­u­scrit achevé, j’ai de nou­veau ten­té l’aventure de la publication.

Est-ce que j’étais plus opti­miste ? À peine.
Certes, ma sit­u­a­tion per­son­nelle n’avait pas évolué en ter­mes de notoriété et mes prob­a­bil­ités de séduire un édi­teur étaient tou­jours aus­si faibles, mais entre-temps, Inter­net avait révo­lu­tion­né les modes de com­mu­ni­ca­tion et bal­ayé le mono­pole de la Poste.

Désor­mais cer­tains édi­teurs acceptent de recevoir les man­u­scrits par mail. C’est rapi­de, pra­tique, et surtout très économique. – Vos chances d’être pub­lié n’en sont pas for­cé­ment mul­ti­pliées puisque, juste­ment, les envois sont facil­ités et que du coup, ces (générale­ment petits) édi­teurs reçoivent beau­coup plus de man­u­scrits qu’ils n’en peu­vent traiter. Mais au moins, cela per­met à tous d’entrer dans la danse.

Imag­inez ma sur­prise (et ma fierté !) lorsque pour ce roman je n’ai pas reçu une, mais bien deux propo­si­tions de pub­li­ca­tion ! Une chance inespérée.

Après réflex­ion, j’ai choisi de faire con­fi­ance à Julien Pou­jol, des édi­tions Yovana, et Celui-qui-Doute a vu le jour en jan­vi­er 2017. (Con­traire­ment à ce qu’on pour­rait croire, il s’agit bien d’un roman et non pas d’un ouvrage d’introspection.)

Toute à l’euphorie de cette vic­toire sur le monde impi­toy­able de l’édition, j’ai pen­sé que c’était l’occasion d’exhumer mon pre­mier-né et de lui offrir une deux­ième chance.

« J’ai donc tiré L’amour n’a pas de sexe du tiroir où il se murait en exil et j’ai com­mencé à le relire. »

Et là, la terre s’est effondrée…

Flo­rence et Dominique font par­tie de ces belles ren­con­tres qui ont jalon­né l’aventure de ce roman. Je ne les con­nais­sais pas avant le décès de Manue, mais elle m’avait par­lé d’eux, de leurs enfants, de l’affection qu’elle por­tait à toute la famille. J’ai com­pris par la suite pourquoi elle les esti­mait autant.

« Je vous con­fie mon Phanou, prenez bien soin de lui. »

Ce sont les derniers mots qu’elle leur a adressés lorsqu’elle est mon­tée dans l’ambulance qui allait l’emmener vers la mort.

Je n’imaginais pas à quel point ils étaient eux aus­si attachés à ce petiot et à sa maman, ni ce qu’ils seraient prêts à faire pour lui et en mémoire d’elle. Elle leur avait con­fié son fils, ils ont tout fait pour respecter ses dernières volon­tés. Pour eux, c’était une évi­dence, quelque chose qui coulait de source.

Mais tous n’étaient pas du même avis et ils ont dû se bat­tre con­tre vents et marées afin de résis­ter aux assauts des ser­vices de l’aide à l’enfance.

Les choses auraient sans doute été plus sim­ples s’ils avaient eu des liens famil­i­aux avec Stéphane, ou s’ils avaient opté pour le statut de famille d’accueil. Mais Flo­rence était assis­tante mater­nelle ; elle aimait son boulot et ne souhaitait pas y renon­cer. Or les deux mis­sions n’étaient pas conciliables.

La tutelle leur a donc été accordée dans un pre­mier temps, dans l’attente de trou­ver une « meilleure solu­tion », puis elle a été régulière­ment remise en cause au cours des années.

Cela a été une rude bataille pour ces gens sim­ples, mais généreux et dévoués, qui ont pu garder Stéphane suff­isam­ment longtemps pour l’aider à se construire.

La Foudre. Image Pix­abay (domaine public).

Restée en con­tact avec cette famille for­mi­da­ble, j’ai pu suiv­re de loin leurs démêlés dans ce long et rocam­bo­lesque bras de fer qui les oppo­sait à la Jus­tice. J’avais donc, au moment où je ressor­tais le man­u­scrit, de la matière pour pou­voir étof­fer mon texte et remod­el­er la par­tie peu exploitée qui traitait de la tutelle.

« Il ne me restait alors plus qu’à me rep­longer dans ce man­u­scrit et à me remet­tre au tra­vail. »

Le par­al­lèle entre les deux his­toires était assez sur­prenant : dans la fic­tion un céli­bataire, homo­sex­uel, oncle et par­rain de l’enfant ; dans la réal­ité un cou­ple, hétéro, sans lien famil­ial avec le garçon.

Mais dans les deux cas, un enfant per­du, de l’amour à reven­dre et une rigid­ité incom­préhen­si­ble des ser­vices cen­sés préserv­er le bien des enfants.

Si la trame générale et le dénoue­ment du texte ini­tial étaient encore bien présents dans ma mémoire, les péripéties en revanche étaient assez floues, ensevelies par le temps sous leur pel­licule de pous­sière. Je me sou­ve­nais d’avoir changé le nom de mes per­son­nages à plusieurs repris­es, mais j’avais oublié ceux choi­sis en dernière instance.

Or dans cette pre­mière ver­sion, le petit Julien ne s’appelait pas Julien. Il s’appelait Stéphane.

Et cela m’a anéantie.

J’ai donc repris mon man­u­scrit dans de « bonnes » dis­po­si­tions, c’est-à-dire la douleur au cœur.

J’ai retra­vail­lé le texte, portée par mes émo­tions et sub­mergée par les mots, allégé cer­tains pas­sages com­plex­es sur l’homosexualité, dévelop­pé et enrichi la par­tie tutelle, intro­duit de nou­veaux acteurs en la per­son­ne de Jean-Charles et de son fils Yannick.

Puis, le sujet n’entrant pas dans la ligne édi­to­ri­ale de Yovana, j’ai repris mon bâton de pèlerin en quête d’une mai­son qui voudrait bien l’accueillir.

« C’est ain­si que j’ai ren­con­tré Léo­cadie Maniguet, qui venait tout juste de repren­dre les Édi­tions du Cit­ron bleu… »

Et quelques mois plus tard, mon pre­mier man­u­scrit deve­nait mon deux­ième roman… après une ges­ta­tion de presque vingt-cinq ans tout de même !!!

Pour mes deux romans, le tra­vail édi­to­r­i­al a été rel­a­tive­ment facile : je suis plutôt de bonne com­po­si­tion, mes édi­teurs égale­ment. J’ai cette chance et je les en remer­cie tous les deux.

En gens de bonne intel­li­gence, on trou­ve tou­jours un ter­rain d’entente ou un bon com­pro­mis, même sur les ques­tions les plus pointilleuses.

Le choix du titre, cepen­dant, a été un long par­cours du combattant.

Cela vaut aus­si bien pour Les liens décents que pour Celui-qui-Doute. – Il faut dire que mes romans sont rich­es et com­plex­es, cela ne facilite pas la tâche ! – Dans les deux cas, nous avons jouté jusqu’à la dernière minute, quand, pris à la gorge par les délais de pub­li­ca­tion, il a bien fal­lu se décider à trancher.

Les liens décents, jeu de mots avec  « liens de sang », est une propo­si­tion arrachée aux for­ceps par Léocadie.

Ren­con­tre à Besançon. Pho­to ©Édi­tions du Cit­ron bleu.

J’ai hésité à me laiss­er con­va­in­cre (craig­nant un amal­game fâcheux), car dans « liens décents », on entend « lits indé­cents ». Or Sébastien n’a stricte­ment rien d’un pédophile et le roman ne par­le pas du tout de sex­u­al­ité. – Espérons que nous ayons fait le bon choix !

« Bien que ce roman par­le essen­tielle­ment d’homosexualité, il n’est pas mil­i­tant. »

Je n’invite per­son­ne à par­ticiper à la Gay Pride et ne porte aucun juge­ment de valeur. D’ailleurs, la seule his­toire d’amour avec un grand « A » qui se noue entre ses lignes est une idylle entre deux hétéros.
Je tenais seule­ment à mon­tr­er la réal­ité qui se cache der­rière ce que d’aucuns appel­lent « un style de vie ». – Si c’était si sim­ple, il n’y aurait pas autant de souf­france ni d’incompréhension !

Pho­to ©Roffinel­la­Mar­tine.

Pour autant, j’espère apporter des répons­es au lecteur, qu’il soit gay ou hétéro ; amen­er les gens bien pen­sants à plus de dis­cerne­ment ; soulager et ras­sur­er les par­ents qui se deman­dent pourquoi et qui cul­pa­bilisent. Et per­me­t­tre à tous ces jeunes qui pensent au sui­cide, parce qu’ils ne sup­por­t­ent pas d’être ce qu’ils sont, de voir la lumière au bout du tunnel…

C’est vrai­ment, je pense, un livre pour tous, une mod­este pierre à l’édifice de la tolérance et au rejet de l’homophobie.

Les liens décents, roman, par Emmanuelle Bessot, publié aux Éditions du Citron bleu, 18 euros.

Emmanuelle Bessot sur Facebook
ed-citronbleu.fr
celuiquidoute.blogspot.com

 

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Commentaire(s)

  1. La sincérité d’Em­manuelle Bessot mérite un cha­peau bas tant son par­cours ain­si relaté arrive droit au coeur des per­son­nes qui écrivent depuis leur plus jeune âge face à l’in­dif­férence (mépris ?) au sein de ces paniers de crabe de l’édi­tion actuelle ou le copinage demeure l’u­nique, ou presque, sésame pour entrou­vrir un peu La porte sur des écrits “vrais”. Ténac­ité, rigueur, et absence d’é­go sont autant de belles valeurs et d’essen­tiel qui car­ac­térisent cette auteure à décou­vrir pour une cause si noble. Je suis touché par son dis­cours et remer­cions notre “décou­vreuse” Mar­tine pour ce bel échange et toute l’in­tel­li­gence qui en découle. Bravo !!!

  2. Mer­ci, Erik, très sincèrement.
    Oui, la voie de l’édi­tion est un long chemin semé d’embûches pour les anonymes. Il faut y croire, s’armer de patience, ne pas jeter l’éponge après les pre­miers refus.
    (A lire : https://www.edilivre.com/les-10-livres-celebres-qui-ont-failli-ne-jamais-etre-edites/)
    Mais il faut aus­si, et on ne le répétera jamais assez, soign­er son man­u­scrit et surtout cibler l’édi­teur. Il n’y a pas de recette mir­a­cle, par­fois il faut juste tomber au bon moment.
    Mais quand on décroche finale­ment ce fameux sésame que vous évo­quez, Erik, quelle fierté, croyez-moi ! Savoir que l’on s’est fait tout seul, et ne rien devoir à per­son­ne, il n’y a pas plus immense satisfaction.
    Enfin si, il en est une autre :
    celle du plaisir que l’on offre au lecteur.
    Mes romans ne sont sûre­ment pas par­faits et ne plairont évidem­ment pas à tous, mais à tous ceux qui sont revenus vers moi pour me dire à quel point ils ont adoré l’un ou l’autre, je dis “mer­ci”, du fond du cœur. Vous n’imag­inez pas le bon­heur que vous me pro­curez à chaque fois !
    Mer­ci égale­ment à vous, Mar­tine, pour cette mise en lumière.

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