de martine roffinella

Émotion Tolstoï

Émotion Tolstoï

©MR

Si pertinente dans notre contexte sanitaire actuel, La Mort d’Ivan Illitch touche au génie par le mécanisme addictif de ses rouages littéraires. Tout emporte, tout transporte, tout aimante – de la justesse du propos à l’écriture même de Tolstoï – dans une histoire universellement nôtre.

À peine plongée dans La Mort d’Ivan Illitch, je suis aspirée par ces pages qui sont pour moi la per­fec­tion, à savoir qu’elles résor­bent ce qui m’entoure, absorbent le plus mince de mes soucis pour m’engloutir corps et âme dans une his­toire où fond et forme se subliment.
De quoi s’agit-il ?

De vous, de moi face à l’extinction prédite dès notre venue au monde, dans un compte à rebours que nous prenons soin d’ignorer, faisant comme s’il ne con­cer­nait que les mor­tels, ceux des cimetières, qui préfèrent repos­er en paix. Grand bien leur fasse ! Quant à nous, il est évi­dent que nous ne mour­rons pas, et moins encore à la fleur de l’âge : nous avons bien autre chose à faire – tré­pass­er n’entre pas dans nos plans.

Pour l’anecdote, ma mère me racon­ta un jour qu’elle avait longtemps pu chas­s­er la ter­reur incon­sciente que lui inspi­rait la mort en mul­ti­pli­ant men­tale­ment son âge par deux : tant que le cal­cul n’excédait pas les 90 ans, tout allait bien – l’obéissante Camarde ne viendrait pas la pren­dre avant l’échéance prévue !

©Mar­tineRoffinel­la.

Telle est la thé­ma­tique de La Mort d’Ivan Illitch, à savoir cette « pro­gram­ma­tion » de ce que notre vie doit être dans l’espace qui nous est accordé entre nais­sance et dis­pari­tion, alors même que plus nos plans s’élaborent, et plus l’instant du départ défini­tif est occulté, voire nié.

L’histoire d’Ivan Illitch, que Tol­stoï a tirée d’un fait divers, est « sim­ple, banale et la plus affreuse qui soit ». Fils de fonc­tion­naire, con­seiller à la cour d’appel, mar­ié con­ven­able­ment avec Praskovia Fédorov­na, puis respectable père de famille, Ivan Illitch est « très comme il faut ». Sa vie, il l’a lui-même façon­née afin qu’elle soit « agréable et décente ».

Mais il rend pour­tant son dernier souf­fle à l’âge de 45 ans. Sans dévoil­er ce qui, à un moment pré­cis de l’existence si bien huilée de ce « pro­cureur chevron­né », con­stitue le grain de sable, amené avec brio par Tol­stoï, il est pos­si­ble de révéler que « quelque­fois », Ivan Illitch se plaint « d’une saveur désagréable dans la bouche et d’une impres­sion de gêne dans le ven­tre » – mais bien sûr, cela ne peut « pass­er pour une mal­adie ».

Cepen­dant tout se gâte, son humeur comme son corps, il n’est bien­tôt plus ques­tion de « men­er une exis­tence heureuse, mais seule­ment de sauve­g­arder les apparences ».
Rien n’est plus « comme il faut », l’état de san­té d’Ivan Illitch s’aggrave sans qu’il puisse obtenir de réponse claire : il est alors con­traint de « vivre au bord du gouf­fre, sans per­son­ne pour le com­pren­dre ou s’apitoyer sur son sort ».
Soudain il prend con­science qu’il risque d’y pass­er : « N’est-il pas évi­dent pour tout le monde excep­té moi-même qu’en ce moment je me meurs (…) J’étais ici, je vais là-bas… Où donc ? (…) Je ne serai plus. Mais qu’y aura-t-il donc ? (…) Et où serai-je, quand je ne serai plus ? Est-ce la mort ?… Oh ! je ne veux pas ! »

Ivan Illitch ne veut ni ne peut admet­tre l’idée de son tré­pas – c’est bien bon pour les autres, mais pas pour lui. « En effet, Caius est mor­tel. Mais moi, moi, Vania, moi, Ivan Illitch, avec toutes mes pen­sées, toutes mes sen­sa­tions, n’est-ce pas autre chose ? Il est impos­si­ble que je doive mourir. Ce serait trop affreux ! »
Plus il con­sid­ère sa mort comme incon­grue, plus il perçoit tout ce qui l’environne comme un vaste men­songe, et plus sa haine pour son entourage le mine.
C’est alors que la con­fronta­tion avec lui-même, avec cette vie qu’il voulait telle­ment exem­plaire, a lieu. Tant qu’il aura la con­vic­tion d’avoir « bien vécu », il se démèn­era « comme le con­damné à mort dans les bras du bour­reau », et son « pro­pre acquit­te­ment » le rivera à la vie, sus­ci­tant d’atroces souffrances.

Cette prise de con­science, menée de main de maître par Tol­stoï, ne trans­forme pas pour autant le réc­it en un mono­logue d’auto-analyse ou en une plainte victimaire.
La fic­tion, plus forte que le réel, plonge le lecteur dans un décor où il prend place, tour à tour au chevet d’Ivan Illitch et devenant lui – avec cette inévitable ques­tion que nous crions tous un jour : « Pourquoi moi ? »
À l’ère de ce moi-rég­nant et de l’égotisme à tous crins, l’immense écrivain Tol­stoï nous four­nit une réponse sans appel.
« C’est fini ! » dit une voix au-dessus de lui.
Il enten­dit ces mots et les répé­ta dans son âme.
« Finie la mort ! songea-t-il… Elle n’existe plus ! »

©Mar­tineRoffinel­la.
Léon Tolstoï : La Mort d’Ivan Illitch, traduction de Michel-R. Hofmannsuivi de Maître et serviteur, traduction de Boris de Schlœzer, et de Trois morts, traduction de J. W. Bienstock. Éditions Le Livre de poche « Classiques ».

 

 

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Commentaire(s)

  1. Vous don­nez envie de le relire, Mar­tine, ce grand texte qui, à mon avis, n’a jamais été égalé. Il a fal­lu beau­coup de courage à Tol­stoï pour l’écrire, un courage que je n’au­rai jamais, je crois.

  2. La magie de la lit­téra­ture russe opère tou­jours. A tra­vers ce con­stat de l’échéance de cha­cun, il transparaît dans cette écri­t­ure du maître, tout ce qui est juste­ment la vie et ses artic­u­la­tions, et qui fait son main­tien à respir­er et penser avant tout, pour tenir debout, et mieux envis­ager ce con­traste entre le pas­sage du vivant et celui du départ…
    Mer­ci encore, Mar­tine, de redonner la flamme au mythe de la lit­téra­ture russe.

  3. Mer­ci Mar­tine pour cette juste, sen­si­ble et belle chronique !
    Ce qui est génial avec Tol­stoï dans ses nou­velles , c’est la justesse dans le choix des mots. Cette appar­ente sim­plic­ité dans non seule­ment la nar­ra­tion mais aus­si dans la descrip­tion des sen­ti­ments au tra­vers de son envi­ron­nement. Avec des per­son­nages attachants. J’aime !

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