de martine roffinella

Jean Claude Bologne : vivre en couple, toute une histoire !

Le mariage symbolise-t-il à lui seul l’idée du couple, qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel ? Jean Claude Bologne, philologue, historien et romancier, s’est attelé à cette passionnante question dans une très complète et impressionnante Histoire du couple.

Au print­emps 2013, la loi dite « Taubi­ra » con­sacre le « mariage pour tous ». Une déf­i­ni­tion est inté­grée au Code civ­il, dans un nou­v­el arti­cle 143 : « Le mariage est con­trac­té par deux per­son­nes de sexe dif­férent ou de même sexe ». Est-ce à dire que cette union offi­cielle sym­bol­ise à elle seule l’idée du cou­ple, qu’il soit hétéro­sex­uel ou homo­sex­uel ? C’est à cette pas­sion­nante ques­tion que Jean Claude Bologne, philo­logue for­mé à l’université de Liège, his­to­rien et romanci­er, s’est attelé, dans une très com­plète et impres­sion­nante His­toire du cou­ple, de l’Antiquité à nos jours.

La polygamie : prédisposition « testiculaire » ?

L’ouvrage se lit comme un roman, et pour­tant il nous enseigne for­mi­da­ble­ment – voire fait ou refait notre édu­ca­tion en matière de ce que nous pen­sons bien con­naître pour l’avoir (presque) toutes et tous vécu : le couple !
N’allons pas imag­in­er que vivre à deux se résume à une bague passée au doigt pour le meilleur et pour le pire. Fratrie, com­pagnon­nage, ami­tié exclu­sive… les manières de se lier sont incroy­able­ment foi­son­nantes et ne man­quent pas de nous sur­pren­dre par cer­tains aspects rocam­bo­lesques. « Le cou­ple serait-il inscrit dans nos gènes ? » s’interroge Bologne, alors que « biologique­ment, l’homme est prédis­posé à être polygame », selon le pro­fesseur Jacques Balt­haz­art, neu­roen­docrino­logue du com­porte­ment à Liège.
Et d’expliquer cette « con­clu­sion » par la « cor­réla­tion » entre « la taille des tes­tic­ules et les mod­èles soci­aux dans lesquels vivent les ani­maux », notant que chez l’homme, « la taille moyenne » des bours­es « s’apparenterait à celle des sys­tèmes polygames ».

De plus, « cerise sur le gâteau, l’infidélité serait géné­tique­ment pro­gram­mée par le gène DRD4, qui active un récep­teur de la dopamine D4, con­nue pour con­trôler les sen­sa­tions fortes et les pris­es de risques. Une vari­ante de ce gène, le 7R+, est présente chez les hommes engagés dans des liaisons brèves ou des aven­tures d’un soir ». De quoi peut-être réécrire la fin de Dom Juan ?

Que d’unions !

L’Athènes antique établit le cou­ple de trois manières : l’hétaïre (la cour­tisane) pour le plaisir des sens mais aus­si la « con­ver­sa­tion » (c’est « l’invitée priv­ilégiée » des fameux ban­quets – l’une des plus célèbres hétaïres fut Thaïs, qui, une fois mar­iée à Ptolémée, devint reine d’Égypte) ; la pal­laque (la con­cu­bine), « com­pagne de tous les jours » ; et l’épouse (gunai­ka), qui « règne » dans le gynécée, « d’où elle ne peut sor­tir que sous cer­taines con­di­tions ». Elle assure la descen­dance légitime en vue des cru­ciales ques­tions d’héritage.
Cela peut nous paraître un brin exces­sif ou com­plexe à gér­er, mais que dire des trois cent soix­ante-cinq con­cu­bines que l’on prête au Perse Dar­ius ? ou des sept cents épous­es du roi Salomon ?…

L’amour réservé aux couples adultères ou homosexuels ?

Les chan­sons de Bilitis.

Selon le mythe de l’androgyne orig­inel, attribué à Aristo­phane dans Le Ban­quet de Pla­ton, le cou­ple a d’abord con­sti­tué un être unique « séparé par les dieux et recon­sti­tué par le hasard des ren­con­tres ». Ain­si, lorsque les deux « moitiés dis­jointes se retrou­vent, leur désir immé­di­at est de s’épouser pour être unies dans l’éternité ».

Pour ce qui con­cerne les homo­sex­uels plus pré­cisé­ment, ils sont donc les deux « moitiés » d’un homme dou­ble et les deux moitiés d’une femme dou­ble. Et lorsqu’elles se retrou­vent, c’est pour l’immense émo­tion de se « réu­nir et se fon­dre avec l’être aimé, au lieu de deux n’être plus qu’un seul ».

C’est la com­posante essen­tielle de l’amour : « la cer­ti­tude vis­cérale d’avoir retrou­vé une moitié per­due de nous-mêmes » – led­it amour étant apparem­ment l’apanage, selon Aristo­phane, des cou­ples adultères ou homo­sex­uels, car, nous explique Jean Claude Bologne, « l’amour con­ju­gal ne lui vient pas à l’esprit, comme s’il était impos­si­ble qu’il existât une forme d’amour à l’intérieur du mariage ».

Des couples d’hommes « plus solides que les mariages officiels »

Dans la Grèce antique, l’on sait que le cou­ple homo­sex­uel clas­sique se com­pose de l’aimé pas­sif (éromène) et de l’amant act­if (éraste). « L’amour entre garçons se serait répan­du, nous explique Jean Claude, parce que la vigueur des jeunes gens s’accroissait par leur ému­la­tion lorsqu’ils com­bat­taient côte à côte. Les érastes préféraient tout souf­frir plutôt que de se mon­tr­er lâch­es devant leurs “mignons”. » Ain­si les généraux les regroupaient-ils pour l’assaut : les célèbres guer­ri­ers amants de Thèbes demeureront invin­ci­bles jusqu’à l’ultime bataille de Chéronée, où on les retrou­vera « tous morts, tous frap­pés par-devant » – car l’éromène ne doit pas trou­ver son éraste frap­pé dans le dos, ce qui serait signe de couardise.

N’idéalisons toute­fois pas la men­tal­ité antique, en apparence si tolérante, car d’un point de vue sen­suel, l’éromène ne doit pas pren­dre de plaisir. En effet, « la rela­tion pas­sive n’est pas con­sid­érée comme hon­teuse si le garçon reste “par­faite­ment froid” ». Une « sim­ple ondu­la­tion de la croupe » est con­sid­érée comme « per­verse », et seul l’éraste doit être en érection.

Du côté des cou­ples antiques célèbres, Socrate et le jeune Alcib­i­ade en for­ment un sin­gulière­ment intense : « J’étais asservi à cet homme, nul ne l’avait jamais été de cette façon à per­son­ne », dit Alcib­i­ade – même s’il n’y a rien de sex­uel entre eux : « Ils passent la nuit enlacés, mais le garçon se lève le matin comme s’il avait couché avec son frère ou son père. »

Amitiés exclusives, échanges de consentements et unions masculines

Des man­u­scrits entre le Xe et le XVIe siè­cle font état d’une prière célébrant des unions entre hommes, de « ser­ments de fidél­ité » emprun­tant « cer­tains rites nup­ti­aux », mais voulant con­sacr­er un « amour de l’esprit » (« ils échangent un bais­er, mais le bais­er de paix qu’ils vien­nent de recevoir du prêtre »…). Il s’agit donc de cou­ples spir­ituels, néan­moins aus­si solides et indis­sol­ubles que ceux con­sacrés par le mariage. L’on cit­era aus­si dans ce reg­istre des cou­ples de guer­ri­ers « liés jusqu’à la mort », comme Roland et Olivi­er, qui relèvent du com­pagnon­nage sacré.
À not­er toute­fois que des « abus du sacre­ment » ont été relevés, et en 1578 des mariages entre hommes « ont ain­si con­duit à un bûch­er col­lec­tif », car des Por­tu­gais et des Espag­nols « s’épousaient mâle à mâle à la messe (…) et puis couchaient et habitaient ensemble ».

Quid de la corrélation entre amour et mariage ?

Les exem­ples de cou­ples homo­sex­uels célèbres, dont les sen­ti­ments plus ou moins enflam­més se sont inscrits dans la durée, ne man­quent pas : trente-deux années de rela­tion entre Michel-Ange et Tom­ma­so de’ Cav­a­lieri, vingt-six, entre Jean Cocteau et Jean Marais, trente-neuf, entre Gertrude Stein et Alice Tok­las, etc. Restait à savoir si le lien amoureux est véri­ta­ble­ment con­tenu dans celui du mariage – ce qui n’a pas tou­jours été le cas, et loin de là ! comme l’explique très pré­cisé­ment, époque par époque, l’ouvrage de Jean Claude Bologne.
Ce n’est donc pas sans quelque éton­nement que nous apprenons que la cor­réla­tion entre amour et mariage est « bien ancrée dans la men­tal­ité mod­erne » : c’est même ce qui a servi de « toile de fond aux dis­cus­sions de 2013 sur un “mariage pour tous” », car « à amour égal, droits égaux au mariage ». Et Jean-Luc Romero, con­seiller région­al d’Île-de-France, d’ajouter : « L’amour homo­sex­uel vaut l’amour hétéro­sex­uel et la République doit recon­naître tous les amours » – d’où le slo­gan : « Amour pour tous, mariage pour tous ».
Mais tout cela ne nous dit pas, quelle que soit notre ori­en­ta­tion sex­uelle, quel est le « but » exact du cou­ple, « mar­ié ou non ».
Si vous désirez être avan­tageuse­ment ren­seigné sur cette brûlante ques­tion, il vous faut déguster avec délices l’ouvrage de Jean Claude Bologne, dont presque chaque page réserve une sur­prise – et qu’il est bien sûr impos­si­ble de résumer ici sans en affadir la portée et la saveur. Un tra­vail colos­sal et mag­nifique, dont il a accep­té de nous parler.

Martine Roffinella : Jean Claude Bologne, vous avez publié jusqu’à présent une trentaine d’ouvrages ayant trait à l’histoire des mœurs (notamment : Histoire de la conquête amoureuse ; Histoire de la coquetterie masculine ; Histoire de la pudeur, etc.). En quoi le sujet du couple vous est-il apparu comme un élément clé de l’aventure humaine au sens large ?

Jean Claude Bologne : Dans toutes les cul­tures qui ont influ­encé la nôtre, le cou­ple est l’élément con­sti­tu­tif de la société, que les mytholo­gies font remon­ter à l’origine. Bien sûr, il y a une néces­sité de repro­duc­tion sex­uelle, mais c’est aus­si d’une vie com­mune qu’il est ques­tion. « Il n’est pas bon que l’homme soit isolé », dit la Bible, et pour le Coran, l’homme trou­ve le repos dans le couple.
Notons aus­si que la pre­mière propo­si­tion de Dieu dans la Bible, n’est pas de créer une femme pour don­ner une com­pagne à l’homme, mais de lui présen­ter tous les ani­maux qu’il a créés ! C’est bien la com­pag­nie, plus que la repro­duc­tion, qui est con­cernée. En cas de stéril­ité, comme chez Sarah, Abra­ham assure dans un pre­mier temps la repro­duc­tion avec une ser­vante, mais le cou­ple, c’est bien avec Sarah qu’il le vit.

Ce binôme priv­ilégié est un élé­ment fon­da­men­tal dans toutes les sociétés. Dans les cul­tures antiques, le mariage per­met l’engendrement d’enfants légitimes, donc la trans­mis­sion de l’héritage, mais ne s’identifie pas néces­saire­ment au cou­ple : Socrate a eu trois enfants de Xan­thippe, mais le cou­ple qu’il forme avec Alcib­i­ade est sans doute plus con­nu que son mariage. Faire cor­re­spon­dre le mariage au cou­ple est bien sûr une aspi­ra­tion anci­enne, mais elle ne s’impose vrai­ment qu’avec les temps mod­ernes et surtout avec le roman­tisme. À toutes les épo­ques, la con­sti­tu­tion du cou­ple a pu pass­er par bien d’autres solu­tions que la béné­dic­tion nup­tiale. Il m’a sem­blé intéres­sant de les étudi­er en tant que telles.

M. R. : Votre ouvrage retrace « pour la première fois » l’histoire du couple, de l’Antiquité à nos jours, nous est-il expliqué dans la présentation de votre travail. Nul ne s’y était donc frotté auparavant. Est-ce parce que la notion même de couple, contrairement à celle de mariage (où l’on « passe brutalement de l’état de célibataire à celui de marié »), comporte une foule d’ambiguïtés dans ses « zones interfrontalières qui n’appartiennent à aucun des deux pays limitrophes, ou qui appartiennent aux deux » ?
Rim­baud et Ver­laine à Lon­dres, par Félix Régamey.

J. C. B. : En His­toire, le mariage a tou­jours été un sujet d’étude pri­or­i­taire, les autres formes de cou­ple étant con­sid­érées comme un domaine mar­gin­al. Ce n’est que récem­ment que les soci­o­logues se sont intéressés au cou­ple en tant que tel : par exem­ple, la cohab­i­ta­tion doit être étudiée con­join­te­ment chez les époux, dans une mai­son de retraite ou dans une cham­bre d’enfants. En His­toire, cette per­spec­tive est stim­u­lante. Cer­tains juristes clas­siques, par exem­ple, ont analysé le mariage comme une forme par­ti­c­ulière de la société, qui elle-même n’est qu’une espèce de la rela­tion con­tractuelle, celle-ci n’étant à son tour qu’un aspect de l’amitié… Il était alors sur le même pied que des com­mu­nautés tacites ou con­tractuelles qui per­me­t­taient à deux per­son­nes de vivre en cou­ple avec des oblig­a­tions légales, notam­ment en matière de succession.

De telles asso­ci­a­tions se fai­saient assez sou­vent entre deux femmes, dont le sort était bien plus pré­caire que celui des hommes et qui décidaient de se soutenir mutuelle­ment. Des « com­pagnon­nages » entre deux hommes pou­vaient être scel­lés par des céré­monies religieuses. Il ne s’agit pas dans ces cas de rela­tions homo­sex­uelles, mais de la con­sti­tu­tion de cou­ples indépen­dam­ment de la forme con­ju­gale traditionnelle.

Lorsque ces formes légales ont dis­paru, ain­si que les divers­es modal­ités de for­ma­tion du cou­ple qu’avait con­nues l’Antiquité, le mariage est resté la seule forme de cou­ple insti­tué. Les autres formes sont dev­enues illé­gales lorsqu’elles débouchaient sur des rela­tions sex­uelles (con­cu­bi­nage, adultère, for­ni­ca­tion entre céli­bataires, homo­sex­u­al­ité…), ou ont per­du leur force symbolique.

On s’étonne aujourd’hui d’un coup de foudre d’amitié tel que l’ont vécu Mon­taigne et La Boétie (dès leur pre­mière ren­con­tre, « nous nous trou­vâmes si pris, si con­nus, si oblig­és entre nous que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre »), ou des déc­la­ra­tions d’amitié adressées par Antoine Favre à François de Sales (« Vous m’avez telle­ment attiré par le désir de jouir de votre com­merce […] que non seule­ment j’ai été pris du désir de vous aimer et d’entrer en rap­ports avec vous, mais encore de nouer des liens d’une per­pétuelle obligation »).

Aujourd’hui, il est devenu dif­fi­cile de définir des critères objec­tifs pour le cou­ple non mar­ié. L’INSEE, qui tente depuis 2004 une approche sta­tis­tique, a adop­té une déf­i­ni­tion déclar­a­tive : « Une per­son­ne vit en cou­ple si, âgée de 14 ans ou plus, elle répond oui à la ques­tion “vivez-vous en cou­ple ?” » C’est le sen­ti­ment de vivre en cou­ple qui con­stitue le cou­ple : ni la cohab­i­ta­tion, ni les rela­tions sex­uelles régulières, ni le partage des dépens­es n’y suff­isent. Non sans humour, mais avec per­ti­nence, Jean-Claude Kauf­mann a même pro­posé de définir le cou­ple par la mise en com­mun du lave-linge.

M. R. : Vous expliquez de remarquable façon les différences à la fois fiscales, administratives et sociales entre concubins, ménages, pacsés, mariés, etc. Globalement vous semble-t-il avoir repéré, au fil des siècles, une sorte de « fil rouge » conduisant l’humain à un mieux-vivre ensemble, ou bien avez-vous plutôt l’impression de tâtonnements sans réelle progression sur le fond ?

J. C. B. : Il n’y a pas de fil rouge en His­toire, sinon celui que l’historien imag­ine en réu­nis­sant des exem­ples qui sem­blent con­stituer une suite logique, mais dont on ne saura jamais s’ils cor­re­spondaient à une ten­dance majori­taire. Bien sûr, l’évolution des cadres juridiques est fla­grante et impor­tante, car le cou­ple devait entr­er de gré ou de force dans les caté­gories légales. Mais les excep­tions sont telle­ment nom­breuses qu’on peut se deman­der si l’inventivité humaine n’a pas été plus impor­tante que les normes simplificatrices.

L’interdiction par l’Église du con­cu­bi­nage, de l’homosexualité, du divorce, de la polyg­a­mie… a boulever­sé les normes antiques et imposé le mariage unique comme un idéal général­isé. Pour autant, la fréquence des pour­suites pour con­cu­bi­nage au Moyen Âge laisse enten­dre que la pra­tique restait impor­tante. La ques­tion du « mieux-vivre ensem­ble » était rarement abor­dée et, dans le cas d’un mariage infran­gi­ble, se résumait à des con­seils à sup­port­er le con­joint ou à mod­ér­er ses pro­pres impulsions.

Mais la vio­lence con­ju­gale témoigne de l’inutilité de ces admon­es­ta­tions, et le « droit de cor­rec­tion » du mari sur sa femme donne froid dans le dos : le mari est con­damnable, dans la cou­tume nor­mande, s’il arrache un œil à sa femme, lui casse un bras, ou la frappe exagéré­ment, fréquem­ment et sans rai­son. Sinon, il fal­lait accepter des formes ban­cales de sépa­ra­tion, qui ne bri­saient pas le mariage et empêchaient le plus sou­vent de recon­stru­ire un cou­ple, le cas échéant par l’emprisonnement d’un des deux con­joints. De ce point de vue, c’est la fin du XXe siè­cle qui a assuré une vie de cou­ple apaisée en réin­tro­duisant le divorce par con­sen­te­ment mutuel.

Para­doxale­ment, celui-ci a per­mis une réelle expan­sion du mariage d’amour, car on ne s’engage pas facile­ment pour la vie sur un sen­ti­ment aus­si frag­ile. Il a aus­si obligé les con­joints à con­solid­er en per­ma­nence leur cou­ple s’ils souhaitaient le voir dur­er. La recon­nais­sance à la fois offi­cielle et sociale d’autres formes de cou­ple est égale­ment récente. Si le con­cu­bi­nage n’est plus pénal­isé depuis la Révo­lu­tion, il n’entre dans un texte de loi qu’en 1912… et bien plus tard dans les mœurs.

L’acceptation de l’homosexualité, la recon­nais­sance d’un viol con­ju­gal, l’indifférence à la légitim­ité d’un enfant né hors mariage sont des acquis récents qui vont dans le même sens : le droit de chercher dans le cou­ple un bon­heur fondé à la fois sur des idéaux per­son­nels et la mise en com­mun des expériences.

M. R. : L’Église, souvent présentée comme castratice en matière de liberté, s’est en fait originellement montrée, dans le domaine du couple et du mariage, d’un grand modernisme. Désormais, les hommes n’ont plus le droit de répudier leur épouse, et « le mari, au moins, est astreint aux mêmes devoirs » que sa femme. Iriez-vous jusqu’à dire qu’il y avait un certain « féminisme » d’ordre politique chez les évêques de cette époque ?

J. C. B. : En imposant l’indissolubilité du mariage, l’Église a dû se pencher sur la durée du cou­ple, ques­tion qui, dans l’Antiquité, ne regar­dait que les con­joints. Saint Paul avait proclamé que l’homme est le chef de la femme. Mais pour autant, répond Jean Chrysos­tome, il ne faut pas « l’enchaîner par la peur et les men­aces, il faut l’attacher par l’amour et la bien­veil­lance ». On voit alors appa­raître chez les pères de l’Église la préoc­cu­pa­tion d’une vie pais­i­ble au sein du cou­ple, que la pra­tique de la con­fes­sion enrichi­ra d’une expéri­ence con­crète. Cela débouchera sur les grandes réflex­ions sur le mariage chré­tien d’Érasme ou de François de Sales.

Par ailleurs, le chris­tian­isme, fondé sur une doc­trine égal­i­taire et une mys­tique de l’unité, a sup­primé bien des injus­tices liées au patri­ar­cat et la hiérar­chi­sa­tion sociale. Cer­taines formes de cou­ple, dans le droit romain ou ger­manique, étaient jus­ti­fiées par la con­di­tion servile de la con­jointe, qui ne béné­fi­ci­ait pas de la solid­ité d’un mariage solen­nel. Le mariage unique a au moins eu l’avantage de sup­primer cer­taines iné­gal­ités dont les femmes étaient le plus sou­vent vic­times. Par ailleurs, l’interdiction du divorce entraîne celle de la répu­di­a­tion, qui se fai­sait le plus sou­vent au détri­ment des femmes.

De même, l’uniformisation de la morale con­ju­gale impose au mari la même fidél­ité qui n’était aupar­a­vant req­uise que de l’épouse. De ce point de vue, l’Église a joué un rôle civil­isa­teur incon­testable. Mais il ne faut pas se faire d’illusion : cet égal­i­tarisme est resté très théorique. L’adultère mas­culin a tou­jours béné­fi­cié d’une tolérance morale, sinon légale, et des formes d’union iné­gal­i­taire, comme le mariage mor­ga­na­tique, ont sub­sisté dans cer­tains cas. Je ne par­lerais pas de « fémin­isme », ce qui serait anachronique, car le but n’était pas d’améliorer le sort des femmes, mais de généralis­er l’idéal de paix et d’égalité, et de traduire dans la vie du cou­ple la mys­tique de l’unité. Et surtout, parce que la fameuse for­mule de saint Paul sur la supéri­or­ité mas­cu­line n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd et a nour­ri des siè­cles de réflex­ion sur la puis­sance mar­i­tale. Rap­pelons que celle-ci est restée dans la loi jusqu’en 1965.

M. R. : Votre livre s’achève sur ce constat : « En fin de compte, on pourra croire au couple tant qu’on croira à l’individu. » Pourriez-vous nous préciser cette pensée ? Implique-t-elle que la constitution même de l’individu passe irrémédiablement par sa rencontre, voire sa fusion, avec l’Autre ?

J. C. B. : C’est une remar­que née des réflex­ions récentes sur les rap­ports entre le cou­ple et l’individu, et en par­ti­c­uli­er sur celles de François de Singly, qui mon­tre com­bi­en le regard de l’autre est néces­saire à la con­struc­tion de l’identité. La plu­part des buts que l’on assig­nait jadis au mariage ont dis­paru à la fin du XXe siè­cle (trans­mis­sion de l’héritage, légitim­ité des enfants, autori­sa­tion d’une vie sex­uelle cul­pa­bil­isée en dehors, acqui­si­tion d’un statut social…).

Le prin­ci­pal but du mariage est désor­mais celui qui était jadis dévolu à d’autres formes de cou­ple : l’épanouissement de l’amour pas­sion­nel. Ce lent ren­verse­ment des valeurs tra­di­tion­nelles a créé une crise du mariage, du moins dans les sta­tis­tiques, car si le taux de nup­tial­ité n’a jamais été aus­si bas, la qual­ité de la vie com­mune est cer­taine­ment bien plus grande qu’auparavant. Mais cette crise du mariage n’est pas celle du cou­ple. On estime à 2 % à peine ceux qui au terme de leur vie n’auront jamais vécu en cou­ple, ne fût-ce que pro­vi­soire­ment. Le « vieux garçon » et la « vieille fille », si fréquents au XIXe siè­cle, qui ter­mi­nent leur vie comme ils l’ont com­mencée, sont devenus exceptionnels.

On a sou­vent lié cette désaf­fec­tion du mariage à la mon­tée de l’individualisme, sen­si­ble depuis le XVI­I­Ie siè­cle. C’est en par­tie exact, mais les soci­o­logues insis­tent de plus en plus sur l’importance du regard de l’autre dans la con­struc­tion de la per­son­nal­ité. Pour que ce miroir dans lequel nous cher­chons notre reflet soit fiable, il faut une cer­taine sta­bil­ité et une bonne con­nais­sance réciproque : les ren­con­tres de hasard, les com­mu­nautés virtuelles, les grandes fêtes n’y suff­isent pas. Cette sta­bil­ité est fournie par les par­ents pour les jeunes gens, par le con­joint pour l’adulte. Cela explique que le cou­ple se porte de mieux en mieux mal­gré la crise sta­tis­tique du mariage.

Arti­cle paru dans la revue Gen­res le 26 févri­er 2018.

Histoire du Couple

Jean Claude Bologne

Éditions Perrin

21 euros