de martine roffinella

La nouvelle rubrique solidaire du blog accueille : Jean Claude Bologne

La nouvelle rubrique solidaire du blog accueille : Jean Claude Bologne

©MartineRoffinella

« Les ami·e·s publient ! », tel est le nom du nouvel espace d’accueil solidaire ouvert cet été, où les auteur·e·s sont invité·e·s à présenter leur travail. Vous êtes nombreu·ses·x à le visiter et à permettre aux artistes de résister à la crise. Aujourd’hui, Jean Claude Bologne, pour : Rituaire.

Qui est Jean Claude Bologne ?

Jean Claude Bologne. Pho­to : ©Yves Mar­ty.

Né à Liège en 1956, Jean Claude Bologne est philo­logue de for­ma­tion. Il est l’auteur d’une quar­an­taine de livres pub­liés dans trois domaines dis­tincts : fic­tions (romans, nou­velles, con­tes, apo­logues), essais (essen­tielle­ment d’histoire des sen­ti­ments) et dic­tio­n­naires d’allusions. Spé­cial­iste de l’histoire du cou­ple, de la pudeur, il enseigne égale­ment l’iconographie médié­vale. Il siège depuis 2011 à l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique.

Présentation de Rituaire

« Par un acte, par des mots, le rite nous relie à l’homme pri­mor­dial : en cela, il nous con­cerne tous », nous explique la 4e de cou­ver­ture. « Chaque cul­ture, chaque époque a pro­duit ses rites spé­ci­fiques : en cela, cha­cun est par­ti­c­uli­er. Mais s’il ne s’incarne pas en cha­cun de nous, le rite n’est qu’un folk­lore plus ou moins pit­toresque : pour cela, j’ai voulu vivre à la pre­mière per­son­ne vingt-six rites issus du monde entier et de tous les temps, espérant que chaque lecteur les revivra à sa manière. Car cha­cun nous par­le de l’essentiel : notre rap­port au monde, à la société, à nous, à l’absolu ou au néant. »

Rit­u­aire, let­trine pour « Ambas­sade »*.

Ce qu’en dit l’auteur : Jean Claude Bologne

Pho­to : ©Yves Mar­ty.

J’ai tou­jours été fasciné par les rites, parce qu’ils sont incroy­able­ment vivants, y com­pris dans le regard clin­ique des anthro­po­logues qui les rap­por­tent. Ils me font vibr­er jusqu’au fond de moi, et c’est cette vibra­tion que j’ai voulu trans­met­tre, à ma manière, non pas en me les appro­pri­ant, mais en me lais­sant appro­prier par eux. Sans souci, le cas échéant, de l’authenticité, ni même d’une com­préhen­sion cor­recte : c’est l’écho du rite en moi-même que j’ai traqué, non sa resti­tu­tion fidèle.

La bouche de l’Ogre (Jardins de Bomar­zo, Ital­ie) : l’engloutissement est le pre­mier rite ini­ti­a­tique. Pho­to : ©JCBologne.

Les rites sont au geste quo­ti­di­en ce que la poésie est à la prose.
Le geste (comme la prose) a un but ; quand celui-ci est atteint, le geste (la prose) n’a plus de rai­son d’être. Quand mon­sieur Jour­dain dit « Nicole, apportez-moi mes pan­tou­fles », il ne fait pas seule­ment de la prose sans le savoir : il pose l’archétype de la prose et du geste ! Dès qu’il a enfilé ses pan­tou­fles, l’ordre comme le geste n’existent plus : à quoi servi­raient-ils, une fois le but atteint ?
La poésie et le rite, à l’inverse, n’ont d’autre but qu’eux-mêmes.

« le des­tin est fixé à mon ombre » (Rit­u­aire, « Ombre »). Pho­to : ©JCBologne.

Le rite n’a de sens que parce qu’il est éter­nel et qu’il sacralise l’instant.
En l’accomplissant, on échappe au temps linéaire qui emporte le geste. Les reli­gions l’ont bien com­pris, qui se sont inscrites dans un temps et un espace sacrés ; pour moi, qui suis et me revendique athée, la poésie et le rite sont des voies d’accès à un sacré sans références tran­scen­dantes. Ils me sont d’autant plus pré­cieux, pour ce qu’ils révè­lent d’infini au fond de moi.
Pour célébr­er le rite, j’en ai emprun­té des exem­ples à toutes les cul­tures, dans le temps comme dans l’espace : antiq­ui­té romaine ou égyp­ti­enne, folk­lore grec, cou­tumes turques, indi­ennes, amérin­di­ennes, et bien sûr chris­tian­isme, judaïsme, islam, boud­dhisme… Mais je n’ai pas voulu en faire une col­lec­tion éclec­tique qui se résumerait à l’anecdote et n’éveillerait que la curiosité amusée. Chaque rite, dont l’origine est briève­ment évo­quée pour la bonne com­préhen­sion, fait l’objet d’un court réc­it intéri­or­isé, à la pre­mière per­son­ne.
Le rite ne m’intéresse que si je peux le vivre, et l’écriture peut seule me le per­me­t­tre.

« Je ne vois que la lumière s’étirant vers le ciel » (Rit­u­aire, « Lane de Aque­larre »). Escalier à Pam­pelune. Pho­to : ©JCBologne.

Le choix a lui-même été rit­u­al­isé, puisque ce « rit­u­aire » est com­posé comme un abécé­daire, selon les let­tres de l’alphabet, de l’Ambassade (chez le sul­tan d’Égypte en 1422) au jardin Zen. Mais le choix me révèle à moi-même des pans plus ou moins obscurs de ma sen­si­bil­ité. Cer­tains lecteurs se sont éton­nés de leur vio­lence. Est-ce la mienne, cachée sous un ver­nis pour­tant civil­isé ? Mais cette vio­lence, effec­tive, est tou­jours régénéra­trice. C’est celle du creuset qui broie et fond la matière pour en révéler l’esprit.

Rit­u­aire, let­trine pour « Ombre »*.

D’autres m’ont fait remar­quer le côté char­nel, sen­suel, quand je donne l’image d’un intel­lectuel dés­in­car­né. Quelque chose en moi con­tin­ue à croire qu’on lit en frot­tant un écrit sur son vis­age, qu’on croit en nouant un chapelet à son bras, qu’on boit son men­songe et qu’on mange sa trahi­son. D’aucuns à l’inverse ont souligné la fréquence des os, qui m’avait échap­pé. Écho à une expres­sion qui m’est famil­ière, qui demande à l’écriture de « grat­ter jusqu’à l’os » la pen­sée ?

« Je suis le monde et la méta­mor­phose du monde » (Rit­u­aire, « Intichi­u­ma »). Jeu de racine à York. Pho­to : ©JCBologne.

Pour moi, surtout, le rite, d’où qu’il vienne, me par­le du néant fon­da­teur que j’ai cher­ché toute ma vie dans ce que j’ai appelé un mys­ti­cisme athée.
Il me plaît que les objets sacrés de Rome soient con­tenus dans une jarre close depuis l’origine et qui, peut-être, ne con­tient rien. Que les pen­sées per­son­nelles, dans la mys­tique musul­mane, dis­parais­sent avec les deux cheveux coupés au néo­phyte. Que le khan oghuz soumette sa tente au pil­lage rit­uel pour repar­tir libre au com­bat.
Il me plaît que le point final du dernier rite soit bal­ayé comme un grain de sable et laisse la phrase pour­suiv­re son chemin dans l’esprit du lecteur.

Rit­u­aire, let­trine pour « Yag­ma »*.

Yves Namur, édi­teur du Tail­lis Pré, s’est aus­sitôt intéressé à ces textes qui auraient pu dormir dans la mémoire morte de mon ordi­na­teur. Il m’a demandé com­ment on pou­vait les illus­tr­er.
Je ne suis pas graphiste. Mais j’ai tout de suite pen­sé à des let­trines du XVIe siè­cle, qui enfer­ment la let­tre dans un cadre géométrique mais qui leur don­nent sens par quelques détails. Je les ai retra­vail­lées numérique­ment pour qu’elles impri­ment au texte un rythme pré­cis par la place que pren­nent dans leur ordre d’apparition les out­ils ou les per­son­nages. Elles sont dev­enues par­tie inté­grante de chaque réc­it, mais aus­si, et surtout, du livre.

* Créa­tion J.C.B. d’après Geof­froy Tory, Champ fleury, 1529.

Extrait, pages 94 et 95.

VELATI

 

(« voilés »)
Rome, Antiq­ui­té

 

« On don­nait ce nom à ceux qui, vêtus et sans armes, suiv­aient l’armée et pre­naient la place des sol­dats morts. » (Pom­peius Fes­tus)

 

Nous suiv­ons, mille et mille âmes, les mille et mille sol­dats en ordre de mas­sacre. Nus et sans armes sous le voile qui nous dérobe à l’existence, nous n’avons pas le droit de pren­dre part au car­nage. Un à un tombent les guer­ri­ers, et un à un mes com­pagnons de suaire quit­tent nos rangs. Lorsque Fes­tus perd la vie à son tour, à mon tour je fais gliss­er de mes épaules le linceul sacré. Je m’allonge aux côtés de mon dou­ble et je meurs à sa place. Fes­tus se relève et reprend le com­bat. Dans la fix­ité du regard, peut-être, la con­science d’y repar­tir sans âme.

Rituaire, par Jean Claude Bologne, aux éditions Le Taillis Pré, 15 euros.
Articles sur le livre :

http://www.jean-claude-bologne.com/Dernier.html#articles

Pour vous procurer l’ouvrage :

Pollen dif­fu­sion

Con­tact Tail­lis-Pré : yves.namur(arobase)skynet.be

Ama­zon

Fnac

Cul­tura

Librairie Wal­lonie-Brux­elles : 46 Rue Quin­cam­poix, 75004 Paris

Pour contacter l’auteur Jean Claude Bologne :

Cour­riel : bolognejc(arobase)orange.fr
Site de l’auteur : jean-claude-bologne.com
Face­book
Wikipé­dia
Page à l’Académie royale de Langue et de Lit­téra­ture française de Bel­gique :
arllfb.be/composition/membres/bologne.html

 

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Commentaire(s)

  1. Le rite, voilà un sujet haute­ment philosophique ! Le rite pour sor­tir du cadre spa­tio-tem­porel qui nous enferme tous. Les rites révè­lent tout ce à quoi l’homme aspire. Pou­voir être partout, tout le temps et met­tre de l’ab­solu et de l’in­fi­ni sur nos chemins de vie.
    Observ­er les rites, écouter leurs échos pour décou­vrir une évi­dence, une réal­ité man­i­feste gravée dans le mar­bre de la cer­ti­tude. Les suiv­re pour être cer­tain, uni­voque et ne plus avoir le choix.
    Ne plus être ni avant, ni après, ni même ailleurs.
    Etre là pour tou­jours et en être sûr.
    Même étranges ou étrangers à nos mœurs, les rites nous par­lent de notre human­ité com­mune. Des échos pour se voir tels que nous sommes.

    Mer­ci pour cette décou­verte !

    1. Mer­ci pour cet mots si justes. Oui, le rite entre en réso­nance avec une par­tie incon­nue, ou oubliée en nous-mêmes, et nous frappe comme une évi­dence, même si nous ne le com­prenons pas. Et le temps de cette évi­dence, ne plus avoir le choix… Ce qui remonte en nous d’une human­ité loin­taine nous échappe et nous libère.

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