de martine roffinella

Le roman choral de Félicie Dubois

Qui n’a pas un jour rêvé de rompre avec la « marche accélérée » du monde ? Qui n’a pas souhaité s’extraire de la « densité » citadine et « se poser » en paix « sur un rocher pastoral » ? Une Parisienne et sa compagne franchissent le pas et s’installent dans une « petite commune de deux cents âmes ». Félicie Dubois nous livre leurs Joies (pas si) simples.

Que sont nos cam­pagnes dev­enues – est-il pos­si­ble à deux femmes en cou­ple, issues de la grande ville, de s’y trans­planter ? La greffe entre « rur­bains » (avides de qual­ité de vie) et locaux (dont « le passé survit encore au présent ») a‑t-elle pris, à l’ère de la mon­di­al­i­sa­tion et de l’addiction à Internet ?

Bien­v­enue à Sainte-Barbe, « entre mer, marais et bocages », où se déroulent Les Joies sim­ples que Féli­cie Dubois nous invite à partager. Un quo­ti­di­en cam­pag­nard, par­fois extrait ou tombé d’une autre réal­ité (planète ?), qui vient ici nous rap­pel­er avec quelle bru­tal­ité la logique des puis­sants s’exerce sur les jugés  « rétro­grades ». C’est le roman « incar­né et souri­ant » de la rural­ité intime que Féli­cie nous offre, avec toute la pudeur à la fois ten­dre et dis­tan­ciée, mais jamais angélique, du style inim­itable qui est le sien, ciselé au quart de mil­limètre de mot près, visant juste à tous coups.

Pho­to : ©Dubo­is­Féli­cie.

« Au début du troisième millénaire après Jésus-Christ, le monde a considérablement rétréci »

C’est le con­stat que dresse la nar­ra­trice. Den­sité humaine, (« sur­charge immé­di­ate »), fron­tières kilo­métriques abolies, vie à marche for­cée en mode accéléré… il fal­lait donc trou­ver « le Lieu », se « fix­er en un point pré­cisé­ment local­isé », dégot­ter un vil­lage ayant « con­servé toute sa place ». C’est Sainte-Barbe et ses deux cents Bar­ben­chons. Le cou­ple pose ses valis­es là, dans « une mai­son tri­cen­te­naire à quelques enca­blures du bord de la mer », avec un jardin « découpé en qua­tre car­rés délim­ités par de petites bor­dures de buis ». George, la com­pagne de la nar­ra­trice, « per­pétue le mou­ve­ment de bal­anci­er entre lieu de nais­sance et lieu de rési­dence », soit entre Paris et le vil­lage d’adoption. Tan­dis que le « je » qui par­le se « séden­tarise peu à peu, pas à pas » et « tra­verse les heures dans l’espoir d’observer ce qui d’habitude est caché ».

« Tout a changé, ça change tout l’temps »

Après leur instal­la­tion, les (ex) Parisi­ennes auraient pu se con­tenter, comme c’est sou­vent le cas, de vouloir recon­stituer à la cam­pagne leur con­fort urbain, c’est-à-dire élim­in­er, sou­vent sans ménage­ment, ce qui dérange. À l’image par exem­ple des procé­durières « dames Charnier » (le nom n’est pas anodin), qui déclar­ent n’être « pas du même monde » que le paysan à qui elles ne cessent de chercher des nois­es con­cer­nant, entre autres, son trou­peau de vach­es. L’homme finit par en mourir.
« Des murs sont tombés tan­dis que d’autres se dressent », note la nar­ra­trice qui, elle, cherche à s’insérer à la vie locale – avec suc­cès, comme en témoigne la resti­tu­tion savoureuse du déroulé du Con­seil munic­i­pal. On y débat de « l’attribution d’une prime de fin d’année à made­moi­selle Leclerc », mais aus­si « de faire tra­vailler quelqu’un de chez nous plutôt qu’une grosse boîte inter­na­tionale » (c’est pour­tant cette dernière qui rem­porte le marché, car « les gros man­gent les petits »), de la dis­pari­tion pro­gram­mée des petites com­munes en France par le sys­tème com­plexe des regroupe­ments, alors que les hautes instances sem­blent tout faire pour que « les gens ils soient con­fu­sion­nés » – « Ce n’est plus de la démoc­ra­tie, c’est de l’oligarchie ! ». Nous sou­ri­ons jaune.

Pho­to : ©Dubo­is­Féli­cie.

Des voix pastorales sauvées de l’extinction

Par le biais de sa descrip­tion minu­tieuse de toutes les activ­ités du vil­lage (l’épisode relatif au cimetière est un pur délice), Féli­cie Dubois nous présente, sans l’annoncer comme tel, à tous les habi­tants du vil­lage, dont peu à peu, au détour d’une remar­que, nous décou­vrons l’histoire. Et c’est bien là toute la magie de ce livre, qui l’air de rien nous émeut aux larmes, quand le voile est levé sur les chemins de vie par­fois trag­iques de ceux taxés d’« arriérés ». Ce ne sont pas des per­son­nes qui débal­lent leur vie sur Inter­net, et pour­tant que de des­tinées âpres et rugueuses !
Plus nous avançons dans le roman, et plus nous nous atta­chons à ce petit monde dont nous avons beau­coup à appren­dre, notam­ment dans le domaine de l’abnégation. En témoigne le per­son­nage de La Mouche, qui nous touche en un endroit que nous pen­sions peut-être oublié ou désuet : pas celui, très en vogue, de la com­pas­sion, mais peut-être sim­ple­ment ce petit lieu près du cœur où l’affection sans a pri­ori ni intérêt luit.

Chaque élé­ment de cette « chronique d’un vil­lage français » est à déguster sans mod­éra­tion, même si (et juste­ment à cause de cela !!!) par­fois, comme lors de la séquence de « la ven­due à Nicol » (fon­cez au chapitre 12 du livre, et vous saurez ce qu’est une « ven­due »…), l’ambiance est celle d’une « nou­velle de Guy de Maupassant ».
Autant de mer­veilles lit­téraires qui parais­sent répon­dre à la ques­tion, pas si anodine que cela, soulevée par la nar­ra­trice : « Que restera-t-il de George et moi quand nous ne serons plus là ? »
Mais c’est sans doute La Mouche qui a le dernier mot : « Quand tu comptes tous ceux qu’ont rejoint le Seigneur depuis la créa­tion du monde, hé ben ils sont plus nom­breux qu’les vivants » – et un com­père d’ajouter : « Nous sommes minoritaires. »

Martine Roffinella : Félicie Dubois, comment décririez-vous le chemin parcouru entre la parution, en 1989, de votre premier roman Maria Morena (éd. Lieu Commun), qui connut un fort retentissement, et ces Joies simples ? Existe-t-il selon vous une logique d’écriture dans ce cheminement, ou bien est-ce la vie qui a forgé votre inspiration au fil de ses aléas ?
Félicie Dubois. Pho­to : ©MoulaiGh.

Féli­cie Dubois : Ma vie se con­fond avec ce que j’écris : qui de la poule ou de l’œuf ?

Mes cinq pre­miers romans jusqu’à Pun­to Final (paru en 2010, mais com­posé entre 1999 et 2003), sont des enquêtes d’identité — je voulais savoir « qui je suis » (née sous X, j’ai longtemps cher­ché ce qui se cachait der­rière ce X, sym­bole de l’inconnue en math­é­ma­tiques) ; les derniers (et notam­ment le recueil de nanoro­mans inti­t­ulé De l’Ange à l’huître) sont en quête d’une terre promise — j’espérais me pos­er quelque part. Il m’a fal­lu égale­ment ren­dre hom­mage à mes par­ents en lit­téra­ture : Ten­nessee Williams et Jane Bowles. Comme Jane et Ten­nessee, je suis un écrivain organique. Écrire est une fonc­tion vitale.

Errance ou cohérence ? Une tra­ver­sée de trente années (mon Dieu !) dont une dizaine de livres, romans et biogra­phies, est la trace.

M. R. : Comment avez-vous conçu la structure si originale de votre livre ? Avez-vous d’abord récolté les scènes campagnardes puis construit la trame autour ? Ou bien tout s’est-il imposé simultanément, avec vous, auteure, en cheffe d’orchestre pour assembler les voix de ce roman choral ?

Je suis la cadence d’une petite musique capricieuse, obsédante.

C’est de la mar­que­terie, un tra­vail en mosaïque, une composition.

Le texte reste ouvert jusqu’à la fin (dans Pun­to Final, par exem­ple, il n’y a pas de point final), il est poly­phonique (comme ce roman choral), il n’impose aucune con­clu­sion — sinon une impression.

Je prends beau­coup de notes que j’assemble ensuite tel un puz­zle dont l’image appa­raît au fur et à mesure des cor­re­spon­dances. Je vois le texte autant que je l’entends, guidée par une tonal­ité (de couleurs et de sons) et soutenue par un rythme (une ponctuation).

Pho­to : ©Dubo­is­Féli­cie.
M. R. : Dans votre ouvrage, vous évoquez assez peu le quotidien de la narratrice avec George, et pourtant tout est dit : « (…) je vis des noces d’or. George me pousse toujours vers le beau, le bon, le bien, en faisant mine de me laisser une totale liberté. » Vous évoquez avec amour « les joies simples de l’esclavage ». Pourriez-vous nous en dire plus sur ce clin d’œil au titre ?

F. D. : George appa­raît pour la pre­mière fois — et en détails — dans Une mouche vole, un des qua­tre nanoro­mans du recueil inti­t­ulé De l’Ange à l’huître (éd. Jean Paul Bay­ol). Je ne peux résis­ter à la ten­ta­tion d’inviter le lecteur à plus de plaisir de lec­ture encore en se référant à cet ouvrage injuste­ment négligé…

Quant au clin d’œil au titre… Je vais vous faire une con­fi­dence : le livre s’appelait ini­tiale­ment Les Joies sim­ples de l’esclavage, mais l’éditeur a pen­sé avec per­spi­cac­ité que l’expression, trop équiv­oque, pour­rait prêter à con­fu­sion — n’est-ce pas ? — étant don­né qu’il n’y a pas mais alors pas une seule scène d’intimité explicite entre les deux femmes, si ce n’est leur com­mu­nion à chaque page.

M. R. : En lisant votre roman, on a l’agréable impression de dévorer plusieurs livres à la fois, dans une pluralité de strates temporelles simultanées que ne renierait pas Virginia Woolf (notamment dans Mrs Dalloway). Est-ce finalement la narratrice qui fait la jonction entre toutes les vies ? Ou l’inverse ?

F. D. : La réponse jail­lit de votre ques­tion ! C’est une combinaison !

Je vous remer­cie infin­i­ment pour cette référence à Vir­ginia Woolf, peut-on rêver plus déli­cieuse compagnie ?

M. R. : De son chien, Attila, la narratrice écrit : « Il est, pour moi, un genre de greffon ; je suis, pour lui, une sorte de station d’accueil. Nous réalisons le vœu des adeptes du transhumanisme. » N’est-ce pas finalement la définition de l’amour – en tant que « station d’accueil » – qui fait de l’intégration de ce couple de femmes une réussite ?

F. D. : Oui, l’amour est un abri. Tant que la porte est ouverte.

https://www.francebleu.fr/emissions/france-bleu-et-vous-l-invite/normandie-rouen/felicie-dubois-pour-son-roman-les-joies-simples

 Arti­cle paru dans la revue Gen­res le 10 avril 2018.


Les Joies simples

Félicie Dubois

Éditions François Bourin

16 euros