de martine roffinella

Noémie Renard veut « En finir avec la culture du viol »

Noémie Renard veut « En finir avec la culture du viol »

©MartineRoffinella

Pour qua­tre Français sur dix, la respon­s­abil­ité d’un vio­leur est « moin­dre si la vic­time se mon­tre aguichante » – que recou­vre ce terme ? c’est vari­able et con­testable à l’infini ! – et « pour deux sur dix, un “non” veut sou­vent dire un “oui” ». Une sorte de dis­tinc­tion morale, en somme, entre le « vrai » viol et le viol « cool ». N’a‑t-on d’ailleurs pas lu dans les médias, au moment de l’affaire Dominique Strauss-Kahn : « Il n’y a pas mort d’homme » ; c’est « un trous­sage de domes­tique ». Ou encore : « Un viol, c’est avec un couteau ou un pistolet. »

De façon con­sciente ou non, la « cul­ture du viol » est inté­grée dans nos sché­mas de pen­sées, con­di­tion­nant nos juge­ments et érigeant en « véri­ta­ble sys­tème » des mécan­ismes pour­tant totale­ment erronés voire d’une injus­tice hor­ri­fi­ante. « Banal­i­sa­tion » des vio­lences sex­uelles, « stéréo­types de genre, impunité des agresseurs, cul­pa­bil­i­sa­tion des vic­times » : Noémie Renard souligne, avec une grande justesse, à quel point le viol doit être dépouil­lé de toutes les idées reçues qui en défor­ment la per­cep­tion, générant ain­si une cer­taine forme de lax­isme crasse. En témoigne la tri­bune pub­liée en jan­vi­er 2018 dans le jour­nal Le Monde, signée par 100 femmes revendi­quant la « lib­erté d’importuner » – et tax­ant la vague fémin­iste sus­citée autour des mots-clés #bal­ance­ton­porc et #moiaus­si  de « puri­tanisme », « morale vic­to­ri­enne », « vague purifi­ca­toire », etc.

Dans son bril­lant essai, pré­facé par l’excellente Michelle Per­rot, his­to­ri­enne et pro­fesseure émérite d’histoire con­tem­po­raine à l’université Paris-Diderot, Noémie Renard offre « une somme de savoirs clas­siques (la sex­olo­gie par exem­ple) passés au gril de la décon­struc­tion et des paroles nou­velles, venues des pro­fondeurs d’un silence qui a si longtemps refoulé la souf­france hon­teuse des corps violés ».

Com­mençons par le com­mence­ment : « Les vic­times de viol » sont avant tout les femmes et les enfants : 80 % sont de sexe féminin – et une majorité de 56 % a subi sa pre­mière agres­sion sex­uelle avant l’âge de 18 ans. On notera que pour les garçons, ce dernier pour­cent­age monte à 76 %.

Qui sont les violeurs ? 

Con­traire­ment aux idées reçues, « plus de 70 % des vio­ls et ten­ta­tives de viol » sont com­mis par « un con­joint, un mem­bre de la famille ou un proche ». On est bien loin de la croy­ance selon laque­lle un viol doit être per­pétré par un « incon­nu » sous la men­ace d’une arme !

Par ailleurs, ôtons-nous de l’esprit que les vio­leurs sont issus de milieux « défa­vorisés » : « gen­darme, chanteur, cuisinier, cheminot, médecin, archéo­logue, marin, agricul­teur, etc. », la « vio­lence sex­uelle est présente dans toutes les caté­gories sociales » – et n’est en aucun cas « l’apanage des hommes pauvres ».

Il est égale­ment faux de croire que les vio­ls sont com­mis par des déséquili­brés men­taux (moins 7 % des suspects).

Surtout, surtout : les hommes qui com­met­tent des agres­sions sex­uelles ne sont pas en manque de sexe : « Dans une enquête menée sur 114 vio­leurs con­damnés, 89 % déclar­ent avoir eu des rap­ports sex­uels con­sen­tis au moins deux fois par semaine avant leur incar­céra­tion. » Dans nom­bre de cas, le viol ne relève pas d’une « pul­sion incon­trôlable ». Noémie Renard nous explique que « dif­férents travaux de psy­cholo­gie sociale con­fir­ment [qu’il] est le fruit d’une déci­sion rationnelle, dépen­dant d’un rap­port bénéfices/risques ». C’est majori­taire­ment un « acte cal­culé, sou­vent prémédité ».

Et, last but not least, les « accu­sa­tions » de viol « men­songères » (dans un but mer­can­tile ou celui de nuire) « ne con­cern­eraient que 2 à 10 % des plaintes ».

Le livre de Noémie Renard attire aus­si notre atten­tion sur les con­séquences, sou­vent min­imisées, des vio­lences sex­uelles sur la san­té. Les séquelles psy­chologiques (dont je peux à titre per­son­nel témoign­er – voir le lien ci-dessous*) sont innom­brables : trou­bles anx­ieux ou dépres­sifs, trou­bles du com­porte­ment ali­men­taire, Tocs, syn­drome post-trau­ma­tique, prob­lèmes diges­tifs, gyné­cologiques, mal­adies car­dio­vas­cu­laires, etc. Sans par­ler des addic­tions à l’alcool et/ou aux drogues, notam­ment lorsque l’agression sex­uelle a été per­pétrée durant l’enfance.

Vous l’aurez com­pris : cet ouvrage con­tient mille et une infor­ma­tions pré­cieuses qu’il est impos­si­ble à résumer ici, mais qui sont d’une impor­tance fon­da­men­tale si l’on veut enfin espér­er enray­er cette « cul­ture du viol » col­portée de bouche à oreille de façon fausse et insi­dieuse, par­fois par les femmes elles-mêmes : Cather­ine Mil­let (cf. égale­ment le lien ci-dessous*), com­men­tant en 2011 l’affaire DSK, déclara : « Tant qu’un homme n’est pas muni d’une arme, d’un couteau ou d’un revolver, une femme peut tou­jours se défendre. »

Eh bien ! rien n’est plus faux. La plu­part des vic­times ne « résis­tent pas du tout à leur agresseur et seule­ment 19 % résis­tent tout au long de l’agression. » Il s’agit d’un état de « sidéra­tion » : les femmes sont « frap­pées de paralysie au moment des faits ». « La vic­time se retrou­ve dans la même sit­u­a­tion qu’un lapin tra­ver­sant une route de nuit et qui est pris dans les phares d’une voiture : figé, tétanisé, inca­pable de réa­gir, il se laisse écras­er par la voiture », explique la doc­teure Emmanuelle Piet.

En réal­ité, c’est la total­ité de la vision de la sex­u­al­ité que le livre de Noémie Renard nous per­met de repren­dre, rec­ti­fi­er, refonder. 

Des solu­tions con­crètes sont pro­posées – pour met­tre fin à la cul­ture du viol : « Les enfants devraient recevoir dès l’école mater­nelle et de manière oblig­a­toire une édu­ca­tion à l’égalité femmes-hommes », car aujourd’hui encore, « on demande aux filles d’être dis­crètes, de pren­dre soin des autres et d’éviter les con­flits. Elles appren­nent à plaire plutôt qu’à désir­er. Les garçons, eux, sont éduqués à être com­bat­ifs et à s’affirmer. » L’idée est encore trop sou­vent répan­due que les « vrais hommes » ont des « besoins » sex­uels impor­tants, « qui doivent être satisfaits ».

 L’ouvrage En finir avec la cul­ture du viol, très doc­u­men­té et d’une grande clarté, devrait être sur toutes les tables de nuit et dif­fusé dans tous les étab­lisse­ments sco­laires. Au-delà des pré­cieuses don­nées dont il nous enri­chit, il nous glisse l’espoir d’un jour prochain où les femmes cesseront d’être « réduites à l’état d’objet sex­uel et sys­té­ma­tique­ment ren­voyées à leur apparence physique ». La fin des « mod­èles posi­tifs desquels il faut se rap­procher (la bonne épouse, la bonne amante) ou des con­tre-mod­èles qui ser­vent de repous­soirs (la mégère, la coincée, la frigide) », pour une « bataille plus large con­tre les iné­gal­ités sociales ».

Tout cela com­mence – ici et main­tenant – par la lutte con­tre « la cul­ture du viol » dont Noémie Renard nous donne toutes les clefs. L’excuse de l’ignorance ne pour­ra donc plus être avancée !

En finir avec la culture du viol - Noémie Renard. Préface de Michelle Perrot. Éditions Les petits matins, 12 euros. Noémie Renard anime depuis 2011 le blog Antisexisme.net.

*Pour celles et ceux que cela intéresse, le lien ci-après vous aigu­illera sur ma let­tre ouverte à Cather­ine Mil­let, pub­liée dans la revue Gen­res.

 

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