de martine roffinella

Sollers pour tous

Sollers pour tous

©MR

Pour les autodidactes ou quasi dont je suis, l’œuvre de Philippe Sollers peut sembler intimidante, et son invitation concerner d’autres que nous. Grâce à Agent secret, paru dans la collection « Traits et portraits » dirigée par Colette Fellous au Mercure de France, nous sommes tous clandestinement conviés en vie sollersienne – et quel festin pour la joie !

Si quelqu’un parmi vous possède tel ou tel a priori sur l’homme Sollers comme sur ses livres, qu’il ou elle veuille bien se laisser guider par cet élégant Agent secret « tout à fait libre » nommé Philippe Joyaux, et qui a plus d’une vies dans son sac.
Ne comptez pas sur lui – ni sur cet ouvrage, lui aussi un « Joyau » – pour se livrer à un grand déballage susceptible d’attirer l’empathie d’une foule avide d’un vécu à sensation.

Pas de regret larmoyant de ce qui fut, mais un récit alerte, tout en zooms successifs, un peu comme si vous regardiez dans ces jumelles sur colonne disposées devant un remarquable point de vue. À l’œil nu d’abord, l’impression est celle d’un paysage d’exception, le regard embrasse l’ensemble d’une création originale éminemment vivante ; par les jumelles, nous zoomons sur des singularités, des pièces de vie uniques qui chacune sont une sorte d’astre contribuant à ce que la globalité soit solaire.

Ainsi, « en 1936, vers la fin du mois de novembre », naît celui qui prendra pour pseudonyme Sollers – « tiré du dictionnaire latin, il sonnait bien » –, dans un « lieu enchanté, dans le savoir-vivre le plus précis : le sud-ouest de la France », à Bordeaux.
C’est l’époque du Front populaire. Son père, « un homme très doux qui d’ordinaire ne croit pas en grand-chose », dirige une usine – et l’enfant à peine né entend ces cris : « Joyaux au poteau ! »
Sollers décrit cette « époque extrêmement troublée et intéressante » comme s’il montrait des photographies en mots de ce qui fut son enfance, puis sa vie, en ne perdant jamais de vue le goût du mystère et donc de la découverte – « sans secret il n’y a rien ».

S’il y a une émotion à éprouver, à façonner en soi chacun à sa manière, Sollers attire notre attention tout en demeurant digne et héritier de cette élégance, ce « savoir-vivre » en usage « malgré les massacres divers et autres événements dramatiques ».
Par exemple quand la maison de ses parents est rasée et remplacée par un supermarché : « Derrière chaque rayon, il y a la trace de ma vie d’enfant, ma vie enchantée, cela a été très pénible de déchiffrer là où se trouvait ma chambre, le salon, la cuisine, la bibliothèque, et tout le reste. Une blessure qui ne se referme pas. Alors, pour me protéger, encore aujourd’hui je me prends à rêver. »

L’ouvrage Agent secret est ponctué d’images, toutes magnifiques, à partir desquelles l’écrivain se relie à nous et au monde – quelle riche idée que cette collection « Traits et portraits » !
Il y a la mère, « très belle » et qui a des yeux « de différentes couleurs, l’un marron foncé l’autre marron clair » (« très tôt j’ai recherché le dissemblable », écrit Sollers entre parenthèses), qui peut être « à la fois sorcière et fée » mais « en tout cas magicienne ».

Le lecteur, en même temps qu’il est absorbé par ces lignes, fait glisser son regard sur la page de gauche de l’ouvrage, qui montre un portrait de « La Magicienne ».
Et cette double perception transforme subitement Sollers, cet écrivain si impressionnant pour moi, en une sorte d’ami imaginaire, un montreur d’histoire – la sienne – d’une pudeur désarmante.
L’enfance « magique » malgré la maladie (asthme et otites chroniques – « touché au souffle et à l’oreille »), où flotte une « incestuosité » assumée – « ou alors j’ai rêvé », dit Sollers : « Bien sûr que c’était un rêve, mais bien la réalité ». Puis un premier amour, une réfugiée basque de trente-deux ans, alors qu’il en a quatorze : « J’ai connu plutôt des femmes comme ça, réfractaires, anarchistes, ne marchant jamais au pas. » Sollers nous la présente, elle est en photo dans le livre « sur un chemin de Bordeaux, en 1950 ».

Et c’est en cet instant où le regard se pose sur cette éclatante femme que l’émotion se crée délicatement entre l’écrivain et nous. Un infime battement (de cœur, d’âme) spécifique ; une de ces petites vagues qui ne font pas parler d’elles et qui pourtant laissent peut-être davantage de sel sur la peau qu’une tempête impatiente. Sollers ne dit rien, mais nous dit tout : son « Je vous présente mon Eugenia » est une sorte de sésame-ouvre-toi valable pour tout le livre, dont il ne tient qu’à nous de comprendre la magie.

©MartineRoffinella.

L’autoportrait, dans cette formule réjouissante qui consiste à y juxtaposer des photographies très diverses (contribuant, pour l’agent secret Sollers, à brouiller les pistes tout en semant des indices), nous permet d’avoir confirmation ou d’aller à la découverte de ce qui nourrit l’écrivain – « je suis Ulysse, Nietzsche, Baudelaire, Watteau, Rimbaud, Cézanne, Proust, Poussin, et Hölderlin bien sûr », qui écoute Haydn, Bach, Cecilia Bartoli, Monteverdi, Mozart, mais aussi, enfant, ce jazz qui « a gagné la Seconde Guerre mondiale », Armstrong, Charlie Parker, Thelonious Monk : « Cette musique est la liberté même, ma liberté. »

On ne peut être que fasciné par le parcours de ce géant des Lettres, que ce soit du point de vue de son œuvre personnelle que de celui de sa carrière chez Seuil (Tel Quel) puis chez Gallimard (L’Infini).
Ses rencontres sont à la fois de désir et d’admiration : mais quelle chance d’avoir côtoyé Francis Ponge, Georges Bataille (« très touchant »), Antonin Artaud (Sollers a été condamné en justice pour avoir publié sa Conférence au Vieux-Colombier), André Breton (qui lui fit la dédicace suivante en 1962 : « À Philippe Sollers, aimé des fées »), Aragon, Derrida, Roland Barthes (qui déjà constate que « tout va très mal, plus personne ne sait plus rien de la littérature »), véritable ami de Sollers, au point qu’il lui rend hommage dans un livre : L’Amitié de Barthes, et que « sa mort a été un des très grands chagrins de [s]a vie ».
Voilà, c’est ici que la rencontre avec l’agent secret Sollers se fait, dans le mot « chagrin » placé dans cette phrase-là, pour cette amitié-là. Ou encore dans cette autre : « Voici maintenant la photo d’un innocent que j’aime » – ce fils, David, qu’il a eu avec Julia Kristeva, et dont la maladie « s’est déclarée très vite ». Sollers connaît donc très bien les hôpitaux, même si cette facette de sa vie est rarement mise en valeur.

Il serait impossible et de toute façon dommage de dévoiler ici tout ce que contient ce très précieux ouvrage. Les femmes y tiennent bien sûr une bonne place, car elles ont beaucoup compté dans la vie de Sollers : Dominique Rolin, dont certaines lettres sont citées (accompagnées de photos qui personnellement me bouleversent). Il a vingt-deux ans et elle quarante-cinq lors de leur rencontre, « elle est restée ma jeunesse jusqu’au bout », dit-il, « c’est elle qui a enchanté Venise ».
Comment ? Pourquoi ?
Au-delà des sujets polémiques qui enflamment régulièrement les réseaux sociaux, à propos desquels Sollers n’hésite pas à se singulariser (quoi de plus logique pour un « agent spécial de la contradiction maintenue, surmontée, et dialectiquement résolue » ?), je vous invite à vous glisser entre les confidences tues d’un homme qui écrit et dont le fils, encore jeune enfant, disait : « Papa est comme Dieu, il existe mais il ne répond pas. »

Philippe Sollers publie en ce moment un autre livre : Légende, aux éditions Gallimard, que je n’ai pas encore lu (mais paraît-il fameux !).

 

Philippe Sollers : Agent secret, collection « Traits et portraits » (dirigée par Colette Fellous), éd. Mercure de France ; Légende, éd. Gallimard.

 

 

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Commentaire(s)

  1. On peut comprendre aisément ce sentiment d’appréhension qu’exprime Martine en abordant l’oeuvre d’un monolithe de la littérature française, mais ce qu’elle a extrait de la personnalité de l’homme, fait tomber en partie le masque pour en dégager l’humanité, une proximité plus attachante. Une démystification somme toute réussie. “Derrière les visages”, comme le titre d’un livre d’Andrée Chedid, il y a tout ce que l’enfance a tissé…
    Excellent portrait !

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