de martine roffinella

Un été en Canoë avec : Gil Ben Aych

Un été en Canoë avec : Gil Ben Aych
L’escapade estivale en littérature se poursuit à bord des Éditions du Canoë !
Aujourd’hui : La Découverte de l’amour et du passé simple – I Simon, de Gil Ben Aych, premier volume d’une saga retraçant l’histoire de l’émigration, en 1956, d’une famille juive algérienne.

Qui est Gil Ben Aych ?

©GilBenAych.

Né en 1948 à Tlemcen en Algérie, Gil Ben Aych arrive en France à l’âge de sept ans. Après quelques années passées à Paris, il s’installe en banlieue parisienne, à Champigny. Il devient ensuite professeur de philosophie et commence une œuvre largement autobiographique, qui a le pari ambitieux de transformer en littérature la culture essentiellement orale du pays dont il est issu. On lui doit notamment Le Chant des êtres (Gallimard), Le Livre d’Étoile (Seuil), Le voyage de Mémé (École des Loisirs).

Présentation éditoriale de :
La Découverte de l’amour et du passé simple – I Simon

Cette saga – La Découverte de l’amour et du passé simple – en plusieurs volumes retrace l’histoire de l’émigration, en 1956, d’une famille juive algérienne en France, et de sa vie jusqu’à la fin des années soixante.
Simon, le héros, a sept ans lorsqu’il quitte Tlemcen pour habiter Paris, puis Champigny, la « banlieue rouge » tenue dans ces années-là par le Parti communiste.
On découvre à travers ses yeux l’appartement de Champigny, le collège et ses profs hauts en couleur, les bandes d’amis sans nationalité fixe, la vie fourmillante d’un quartier et de ses « personnalités », la nourriture, le porc, les filles, les parents exilés : la conscience encore embryonnaire que Simon pénètre dans un monde inconnu qu’il faudra bien faire sien s’il veut transgresser l’interdit implicite de sa culture : écrire.

Ce qui m’a régalée

La grande réussite de ce livre, c’est de produire le miracle de la re-transformation, non dans le sens du retour mais dans celui de la réappropriation, de notre regard d’enfant.
Rares sont les livres qui nous re-créent novices et encore intacts, buvards d’images toutes inconnues – enfants dont la mémoire est, par définition, encore extrêmement courte.
Gil Ben Aych réussit cet exploit-là. Fille ou garçon, nous sommes tous Simon débarquant en 1962 à Champigny, en banlieue dite « rouge », après avoir vécu depuis 1956 (date du départ de Tlemcen en Algérie) à Paris – « aux Batignolles, entre Le parc Monceau et La place Clichy ».
Il habite pour le moment chez ses grands-parents maternels, Hanna et Salomon, le temps que ses propres parents, Jeannette et Joseph, s’installent à leur tour, en 1963.
Il y a avec lui sa sœur : « Étoile-la-sœur et Simon-le-frère, quatorze ans, dormirent ensemble de septembre à décembre : nuptial, ou presque. »

La quasi totalité de la famille, soit « plus de cent cinquante personnes », est venue s’installer à Champigny « après l’indépendance de l’Algérie ».
Simon – pour une raison que nous tiendrons secrète, mais sur laquelle repose toute la structure malicieuse du livre – a deux (ou trois ! la controverse subsiste !) prénoms : « Simon-Paul, plus Gilbert ». Mais il faut le prénommer « Gil » : une singularité qui est en fait le noyau du texte : « L’Algérie, pays sans roman, monde sans romans, aux romans du colonisant, colon romançant, romancé, roman-colon (…) l’Algérie de papier de l’Algérien Français en France. Un lieu, le non-lieu, l’utopie, l’utopie de Simon, son non-lieu, son “nom-lieu.»

« L’utopie de Simon » ©MartineRoffinella.

Quand Simon regarde, il le fait avec la spontanéité de son jeune âge, la complexité des différents terreaux qui le nourrissent, tout en témoignant d’un « passé simple », « cœur d’un monde sans cœur » – « Abraham, Swann, Simon ! » – et incarnant cette Recherche du temps perdu dont il diffère toujours la fin, car peut-être que « le temps perdu aime à l’être toujours ».
Ainsi le « goût pudique, hésitant, retenu » de l’orange-lime de Tlemcen (ou orange douce), que Simon associe aux « années passées de la dernière maison tlemcénienne », « orange de nos amours et d’Algérie cuivrée (…) fruit du passé ».

Le livre tient donc en équilibre – et c’est une prouesse d’écriture – entre hier et aujourd’hui, alors même que cet aujourd’hui-là est pour le lecteur affecté au passé, bien qu’il s’y sente présent. La nouvelle vie de Simon « en banlieue, chez les communistes » suscite à chaque page une saveur, un sourire, une interrogation – un pic à l’âme quand Simon constate qu’un de ses camarades a fait disparaître le « ben » (« fils de ») de son nom, car cela « faisait trop arabe ».

La Découverte de l’amour et du passé simple est aussi, et avant tout, une ode à la tendresse, à l’attention portée à l’Autre dans toutes ses dimensions, en tant qu’existant, membre ou non du « clan », à la vie qui s’enracine et se déracine sans rien sacrifier de sa mémoire originelle, au travers du respect des ancêtres, des anciens vivants comme morts et de la terre où ils sont nés ; où ils vivent.
Cette observation minutieuse, souvent drôle mais d’une précision toute poétique, vient nous rappeler que c’est peut-être cela qui nous élève au rang d’humain : voir, considérer « Monsieur Kérouac », professeur de français aux allures de « clergyman de banlieue » qui « bégayait, zozotait » (« un Niagara palabrant ») mais ne « faisait plus rire », « l’inénarrable Albert Alcouf », professeur de mathématiques qui « semblait être venu au monde à l’âge de soixante ans », « Die Dame » Günter, « préposée à l’enseignement germanique »… sans oublier la belle, « vraiment très belle, blonde, vraiment très blonde, très désirable et très élégante » femme qui « perdait deux heures par semaine » à « essayer de faire dessiner une trentaine de garnements » – lesquels « passaient plus de temps à la dessiner, elle, qu’à exécuter les travaux demandés ».

« Orange de nos amours » ©MartineRoffinella.

Le livre nous offre également une peinture épatante de la vie commerçante de ce quartier de Champigny où Jeannette, Joseph et leurs cinq enfants, Abram, Étoile, Jonas, Jacob et Simon, s’installent. Parmi les figures qui la composent, Trotzky, chirurgien-dentiste (« était-il membre de la famille du Trotski russe ? »), ou le marchand de couleurs et « homme à tout faire » qui « se piquait de poésie », dont le métier « n’en était pas un » mais qui « travaillait comme quatre », un coiffeur « que Jeannette seule fréquentait, et Étoile-la-sœur, mais plus tard », et dont l’entrée était, « par pudeur, aussi étrange et interdite que le franchissement d’une mosquée » – et surtout, « le morceau de choix, l’apothéose du commerce capinois, le maeslsröm boutiquier » : Garcia, le charcutier, l’Espagnol qui vend du cochon – passage hilarant où il est aussi question de triffa (viande non-casher) et de savoir si Simon aime le porc ou pas (« cela plaisait à Joseph mais déplaisait à Jeannette, et un enfant, même adolescent, est toujours encombré d’un conflit parental »), etc.

Pour conclure ma dégustation de La Découverte de l’amour et du passé simple, de Gil Ben Aych, un extrait d’une scène qui m’a attendrie et fait rire – d’un bon rire émerveillé :

« Mon fils, je ne comprends rien dans ce pays de France, je ne sais pas quel temps fait-il, voilà : dehors il fait beau et à la télévision il pleut ! (…) figure-toi que j’ai fait la lessive toute l’après-midi (…) vers six heures j’ai étendu le linge sur le balcon… ici on n’a pas les belles terrasses de Tlemcen, où le linge venait propre et sec avant même qu’on finisse d’étendre (…) j’ai allumé la télévision (…) À ce moment-là, on a vu dehors, mais à la télévision, le dehors montré par la télévision, machine des images, on voit l’extérieur, alors j’ai dit à Salomon : « tu te rends compte, que moi je viens d’étendre le linge (…) et… là… regarde, à la télévision comment il pleut beaucoup ! (…) Alors ton grand-père me demande d’enlever le linge, vite (…) je ne sens pas les gouttes, il pleut à la télévision dehors mais il ne pleut pas dehors ici à Champigny. »


Aux Éditions du Canoë : Gil Ben Aych, La Découverte de l’amour et du passé simple – I Simon.
https://www.editionsducanoe.fr/livres/la-decouverte-de-l-amour-et-du-passe-simple

Site des Éditions du Canoë : https://www.editionsducanoe.fr/
Contact : editionsducanoe@gmail.com

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Commentaire(s)

  1. Merci Martine pour cette découverte. Le dernier passage est d’une telle poésie, de cet esprit lié à celui de l’enfance, avec la précieuse naïveté qui nous rattache à l’être nettoyé de toutes les pollutions. La vision de cette femme dans ce contexte mérite davantage d’empathie à l’encontre de toute moquerie puérile. Comment ne pas penser à Elie Kakou, à son personnage de Mme Sarfati…
    J’aime cette simplicité autour de ces différences, quand les choses sont ainsi exprimées comme l’a fait cette mère soucieuse de son linge à sécher, perturbée entre le réel depuis sa fenêtre et le virtuel animé dans sa lucarne de télé, sans détours, à l’essentiel comme font les enfants, en les rendant plus attachants encore.

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