de ROFFI / martine roffinella

A‑t-on tué Zola ? Jean-Paul Delfino débusque les Assassins !

A‑t-on tué Zola ? Jean-Paul Delfino débusque les Assassins !

©MartineRoffinella

Mort en septembre 1902 par asphyxie déclarée accidentelle, « l’homme de l’affaire Dreyfus » avait été la cible d’un « déferlement d’abjections », dans une France où nombre de voix proclament la « nécessité de couper les testicules de tous les Juifs et de Zola, afin qu’ils ne se reproduisent pas ». Delfino enquête – et offre un stupéfiant miroir à notre époque.

C’est peu dire que le livre de Jean-Paul Delfi­no m’a éton­née à de mul­ti­ples repris­es.
Avais-je oublié la façon dont Émile Zola est mort ? Oui pour sûr – je ne vais pas men­tir.
Dès les pre­mières pages, j’ai donc été lit­térale­ment aspirée par l’intrigue, qui mêle très astu­cieuse­ment le réc­it de la vie de l’écrivain et la pein­ture d’une époque inouïe, où l’antisémitisme est une sorte de fierté affichée.

Il y a bien sûr Édouard Dru­mont et la Ligue anti­sémi­tique de France, mais aus­si Charles Mau­r­ras, Mau­rice Bar­rès, Jules Bar­bey d’Aurevilly, André de Boisan­dré et son « igno­ble Petit catéchisme anti­juif », Léon Daudet, « reje­ton du grand poète » – ain­si que tous les « bons Français », issus de « toutes les couch­es de la société », du voyageur de com­merce à l’avocat, en pas­sant par l’étudiant, l’ouvrier, l’ingénieur, le jour­nal­iste…

Entre autres « per­les » totale­ment assumées : « Il faut loger les Juifs dans les tinettes (…), leur admin­istr­er des lave­ments au vit­ri­ol, leur couper les jambes, leur crev­er les yeux, leur fumer les jam­bons (…), leur rabot­er le nez (…), les pass­er à l’huile bouil­lante ou à la chaudière, les con­ver­tir en hâchis (…), les don­ner à dévor­er aux chiens, les inc­inér­er, les rôtir, les far­cir, les flam­ber avec de la paille, les écras­er entre le marteau et l’enclume (…), faire du par­chemin avec leur peau », etc.

Nous sommes à la fin du 19ème et au tout début du 20ème siè­cle !
« On va taper dur, le jour de la Saint-Barthéle­my des Juifs ! » est-il déclaré sans ver­gogne. « Honte à la teigneuse descen­dance de Judas et de Barab­bas qui infecte la France ! »

L’Île du Dia­ble, en Guyane, où Drey­fus a été main­tenu pris­on­nier (coll. per­son­nelle).

Émile Zola, sur son lit qu’il n’imagine pas encore de mort, voit défil­er, en même temps que sa vie, toute la vio­lence d’une époque (dont cer­tains sont pour­tant aujourd’hui nos­tal­giques !), comme en témoigne cette Mar­seil­laise anti­juive :

« Y’a trop longtemps qu’nous sommes dans la mis­ère
Chas­sons l’étranger
Ça f’ra tra­vailler
Ce qu’il nous faut, c’est un meilleur salaire
Chas­sons du pays
Tout’cette bande de Youd­dis ! »

Au jour de sa dis­pari­tion, Zola, âgé de soix­ante-deux ans, a « trans­for­mé en or le plomb qui coulait dans son crâne » : il a été « prési­dent de la Société des gens de let­tres », les tirages de Ger­mi­nal, de Nana ou de L’Assommoir se sont avérés « colos­saux », il a « tout réus­si ». Du moins « presque tout », car l’Académie française l’a « méprisé » – ce qui ne l’a pas empêché de faire graver cette maxime sur son fau­teuil : « Si Dieu veut, je veux. »

Le « petit Ital­ien d’Aix-en-Provence » (avec son cours Mirabeau « qui, depuis deux cents ans, s’imagine être les Champs-Élysées de la Provence »), le « fils chétif » qui, « à sept ans, ne sait ni lire ni écrire », a un « défaut de langue » et « très tôt des prob­lèmes de vue » – lui le « mac­a­roni », le « pau­vre » qui « sen­tait l’ail », le « fils du raté », le « reje­ton » de sa « moitié-folle » de mère, a « apporté son écot à l’humanité » : une œuvre de « vingt tomes » (sans compter les pièces de théâtre, les nou­velles et les mil­liers d’articles qui ont « filé sous sa plume »), riche de « mille deux cents per­son­nages », et « au moins dix mille pages pour une His­toire naturelle et sociale d’une famille sous le Sec­ond Empire.

Sans encore savoir que cette nuit est sa dernière, l’écrivain exam­ine men­tale­ment les dif­férentes étapes de son exis­tence, publiques ou privées, ce qui nous per­met d’ajuster les élé­ments du puz­zle de ces années-là. Côté vie amoureuse, nous nous famil­iarisons ain­si avec Madame Zola, Alexan­drine dite « Coco dans l’intimité », qui lorsque Cézanne la lui présen­ta, était une « fille de la rue, une grisette » posant pour des « bar­bouilleurs mau­dits ou sans tal­ent ». Ils s’étaient aimés, mais « la nour­ri­t­ure de plus en plus riche » au fil des suc­cès des livres de Zola « avait trans­for­mé la syl­phide en mégère » – selon l’écrivain qui aura une dou­ble vie avec Jeanne, une lingère de vingt-sept ans de moins que lui, qui lui don­nera deux enfants nés du « goût déli­cieux du péché et de l’interdit » : Denise et Jacques.

Le dernier apparte­ment aixois où vécut Zola, avant de par­tir pour Paris (coll. per­son­nelle).

Somme toute, exam­i­nant le bilan de sa vie, le « grand homme » s’estime être « le plus heureux du monde » – sauf que plus la nuit avance, plus il com­mence à se sen­tir mal. D’abord une sim­ple nausée, puis des dif­fi­cultés à respir­er… Alexan­drine aus­si est prise de malais­es et de vom­isse­ments.
Mais ce n’est sans doute rien, un ali­ment avar­ié, ça va pass­er.
Jusqu’au moment où Zola com­prend qu’il est en train de mourir.
« Quelqu’un » a voulu sa mort – « Mais qui ? », et pourquoi ? – « il n’abdiquerait pas sans avoir répon­du à ces deux ques­tions ».

Et c’est bien sûr à ce moment de l’ouvrage que Delfi­no nous retient le mieux en haleine – car la liste des « sus­pects » est pour le moins cap­ti­vante – avec cette ques­tion lanci­nante : Zola a‑t-il été, à ce moment-là, en quelque sorte résumé à « l’homme de l’affaire Drey­fus » ?

Si oui, son assas­si­nat ne fait aucun doute : mais alors, qui avait intérêt à le faire pass­er pour un acci­dent – une intox­i­ca­tion au gaz méphi­tique ?

Hé hé, je ne vous en dirai pas plus ! Pour vous forg­er votre pro­pre opin­ion, je vous invite à lire le très per­ti­nent roman de Jean-Paul Delfi­no, qui, sig­nalons-le en pas­sant, a béné­fi­cié d’une bourse d’écriture décernée par le Cen­tre nation­al du livre pour le men­er à bien.
Excel­lent choix s’il en est !

DR. Ouar­da Sil­ly.

Quatre questions à Jean-Paul Delfino

MARTINE ROFFINELLA : Com­ment vous est venue l’idée de vous intéress­er à la mort « acci­den­telle » de Zola ? La ques­tion vous tarau­dait-elle depuis longtemps, ou bien s’est-il pro­duit un déclic qui vous a aus­sitôt poussé à creuser ce sujet ?

JEAN-PAUL DELFINO : Deux raisons fon­da­men­tales poussent à l’écriture. Ou bien l’on part sur les traces de la chose à dire, ou bien celle-ci vous saisit à la gorge et vous pousse à pass­er d’une à deux années dans l’écriture. Dans le sec­ond cas, elle ne vous lâche pas. Pas avant la dernière goutte d’encre, en tout cas.

Pour Assas­sins !, la chose s’est faite en deux étapes. Tout d’abord, lorsque l’on m’a offert, à douze ou treize ans, un exem­plaire de Ger­mi­nal. Mon grand-père mater­nel était mineur de fond. Subite­ment, en lisant Zola, j’ai com­mencé à com­pren­dre ce qu’était la lit­téra­ture. La lit­téra­ture en action, tout comme Cen­drars par­lait de poésie en action. Dans ces pages, il y avait toute mon enfance. Ce n’était ni rébar­batif, ni à mille lieues de mon quo­ti­di­en. C’était mon monde qui s’étalait avec vio­lence sur ces pages. Voilà à quoi ser­vait la lit­téra­ture. Ça n’était pas une chose morte, mais bien un cri gorgé de sève et de fureur.

L’autre étape est éton­nante. Avant de com­mencer la rédac­tion du roman, j’ai vu que des bus emplis de touristes s’arrêtaient tous les samedis, en bas de chez moi. La façade de mon immeu­ble ne pos­sède rien de rare. Et, pour­tant, les touristes mitrail­laient celle-ci avec une fureur et un respect qui m’ont éton­né. Ren­seigne­ments pris, j’ai dû me ren­dre à l’évidence. J’habite chez Zola. En bas du Cours Mirabeau, à Aix-en-Provence, la moitié de mon séjour est la dernière cham­bre de bonne où Zola, sa mère et le père de celle-ci ont séjourné avant de par­tir pour Paris.

M. R. : De quelle façon avez-vous procédé pour men­er à bien cette enquête, notam­ment con­cer­nant la doc­u­men­ta­tion qui vous a été néces­saire ? Selon quelle méth­ode de tra­vail ? Avec quelles aides éventuelles ?

 J.-Paul D. :  Mille grâces soient ren­dues à la Bib­lio­thèque Nationale de France ! Durant un an et demi, je suis resté plongé, via le site Gal­li­ca, dans la presse française, de 1890 à 1905. Presse nationale et presse régionale, bien enten­du. Mais aus­si, bul­letins parois­si­aux, munic­i­paux, sportifs. Revues plus légères, jour­naux intimes des plus divers. J’ai redé­cou­vert des ouvrages écrits par des proches de Zola et qui, aujourd’hui, ne sont plus réédités.

Lorsque l’on cherche, l’on finit par trou­ver. Toutes les infor­ma­tions rap­portées dans Assas­sins ! sont exactes, véri­fiées, analysées, décor­tiquées. Pour celles et ceux qui sont, peu ou prou, passés à la postérité, la chose est rel­a­tive­ment aisée. Pour les autres, les obscurs, les porte-flingues, les bras armés, les mil­i­tants de l’ombre, il faut par­fois batailler des semaines entières. Mais l’on finit par trou­ver. Tou­jours. Le jour­nal­iste Bedel, en 1953, a exhumé le nom de Buron­fos­se, le fumiste qui a bouché la chem­inée de Zola. J’ai voulu savoir, pour ma part, qui avait don­né les ordres. J’ai trou­vé.

M. R. : Au-delà de l’histoire même de Zola, avez-vous eu en tête de plac­er son époque en miroir de la nôtre, par exem­ple à pro­pos de l’antisémitisme et du rejet des étrangers ? En tant qu’écrivain, quel regard portez-vous, juste­ment, sur cette frap­pante récur­rence ?

 J.-Paul D. :  Je ne suis qu’un racon­teur d’histoires, un lit­téra­teur qui livre, bien immod­este­ment, sa vision du monde dans l’espoir qu’elle pour­ra intéress­er le lecteur. Hélas, cette his­toire pré­cise se situe dans une France que j’aurais préféré ne jamais con­naître. Je la savais, certes. Mais je ne la con­nais­sais pas. On est bien loin du siè­cle des Lumières. On est dans les poubelles de l’Histoire.

Donc, oui. Lorsque les pre­miers arti­cles sont sor­tis sur Assas­sins !, j’ai été navré et ravi tout à la fois de con­stater qu’ils s’achevaient tous par une mise en par­al­lèle de notre société d’aujourd’hui avec celle d’Assas­sins ! Repli iden­ti­taire, peur de l’étranger, ter­reur vis-à-vis du migrant, angoisse du lende­main, pau­vreté endémique, théories déli­rantes, jour­nal­istes et lit­téra­teurs pop­ulistes – pour rester poli. Sans par­ler de la bête immonde, la vague de l’antisémitisme. À la façon d’un océan dévas­ta­teur, cette vague érode notre clair­voy­ance et, à la sep­tième, elle se dresse, s’arc-boute et finit par emporter toute rai­son sur son pas­sage.

M. R. : Pour men­er à bien l’écriture de cet ouvrage, vous avez béné­fi­cié d’une bourse du Cen­tre nation­al du livre. Mis à part l’aspect financier, quelle sorte de lib­erté cette aide vous a‑t-elle octroyée ? Qu’aurait été le livre – ou plutôt votre tra­vail à son sujet – sans ce sou­tien ?

 J.-Paul D. :  Sans l’aide du CNL, ce livre aurait existé. Par­faite­ment le même, à la vir­gule près. Mais il serait sans doute sor­ti dans un, deux ou trois ans. Parce que les auteurs, chose que l’on oublie sou­vent, man­gent trois fois par jour, paient des fac­tures, rem­boursent des crédits. Ce ne sont pas de purs esprits ! Avant cette bourse, j’étais sur le point d’aller deman­der de l’aide auprès des admin­is­tra­tions com­pé­tentes et de pass­er à la CMU. En d’autres ter­mes, la bourse du CNL ne donne aucune inspi­ra­tion. Elle per­met à celle-ci d’éclore, de se dévelop­per. Sans que l’on ait à crain­dre les coups de son­nette rageurs des huissiers.

 

Assassins ! un roman de Jean-Paul Delfino, publié aux Éditions Héloïse d’Ormesson, 18 euros.

Jean-Paul Delfi­no sur Face­book

Cour­riel : jean-paul.delfino@wanadoo.fr

Page Face­book des Édi­tions Héloïse d’Ormesson.

 

 

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Commentaire(s)

  1. Je suis venue sur cette page après avoir vu l’émis­sion de Druk­er et la con­fir­ma­tion sur les pages de Berre .Je vais acheter avant qu’il y ait une rup­ture

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