de ROFFI / martine roffinella

Anne Fleury-Vacheyrout nous emmène en Adescendance

Anne Fleury-Vacheyrout nous emmène en Adescendance
Se faufiler dans ce récit, c’est entrer en amour. D’abord par tâtonnements sensibles, comme par peur de déranger, puis dans un élan qui peu à peu prend chair – jusqu’au suprême vertige, « dans le cœur, là où ça bat ».

C’est son cousin, il s’appelle Philippe, qui a « atteint la fan­tas­tique ivresse de la désobéis­sance » et « sait fab­ri­quer des his­toires avec ces petites intro­duc­tions lentes, red­outa­bles, pleines de ques­tions dont il détient seul les répons­es ». Encore garçon­net, il sait aus­si que « l’amour élève tout ». Il a le « ven­tre haut » et « toute sa vie, il restera cam­bré dans la lumière » – elle « l’aurait bien vu mata­dor », avec « son goût pour la brèche » : il « aurait dan­sé dans la pous­sière soulevée, éclatée par un jet de feu brûlant et mouil­lée à la fin par ses pleurs, à elle ».
Elle : la cou­sine, « la petite nièce », selon l’expression de « La Landaise » (éton­nant et goû­teux per­son­nage !), mère de ce Philippe qui a du « mal à quit­ter les vagues », tant il aime le surf, et qui « fait ce qu’il veut », pieds nus, tel « un Indi­en dans la ville ».
Philippe a « la grâce innée dans cha­cun de ses gestes, cha­cun de ses sourires », il est comme « un ani­mal de velours, soyeux et félin, libre dans sa nature et généreux ». Quand il entre dans une pièce, il devient « le cen­tre » mais aus­si « le ray­on qui emmène à ce point », et « le cer­cle autour ».
Elle « le regarde venir dans ce sourire » qu’elle aime tant, il marche « léger et sans bagage, au tra­vers des dernières vagues de la foule », sa main droite « reti­rant une mèche » de ses cheveux blonds « pour la bal­ay­er à l’arrière de l’oreille ».
Elle se tient immo­bile « en haut de l’émotion, muette et blanche ».

Or subite­ment Philippe dis­paraît dans le mys­tère d’« une île loin­taine des Caraïbes ». Ne reste plus à « la petite nièce »/cousine qu’une pho­to prise sur place, avec des « bougainvil­liers écla­tants » et de « larges march­es » qui « croisent l’espace et don­nent, à l’ensemble, une allure d’escalier ».
Munie de ces mai­gres indi­ca­tions, elle arrive à Pointe-à-Pitre, « cherche la rue où a été prise la pho­to », alors que « l’air se vide avec lenteur, jusqu’au silence, aspiré, par la gout­tière, le bruit de l’eau ». Peut-être parce que « sous l’effleurement des sables, toute peau parvient à l’amour », alors que « le soleil plonge ses bras sous l’écaille rougie des flots » et « caresse des doigts la mer Caraïbe ».
La « petite nièce » est venue chercher son « tête à tête avec Philippe » qui se cache « quelque part entre Grande-Terre et Basse-Terre », mais au fil de sa quête « la dérive n’en finit pas », elle va « tomber, pro­fondé­ment tomber », alors qu’il n’y a « plus d’hier, plus de futur ; l’instant est là, sur la plage, comme un coquil­lage à ramass­er ».
Le temps « devient nageoire » qui « brasse et avance en ruis­se­lant dans un bruit de cas­cade », le temps « presse et se déchaîne », alors que la petite nièce « agite les bras, pousse des cris, hurlant qu’il revi­enne ».

Revient-il en effet, ce temps en fuite ? Fait-il enfin « demi-tour » pour la petite nièce/cousine qui a « mal à l’endroit qui dort dans sa poche », sur le « papi­er glacé » de la pho­to de Philippe « d’où monte un chant si triste » ?
Philippe « était le plein et il était le vide, après, quand il par­tait et qu’il n’y avait que l’absence pour définir l’état des lieux sans lui ».
La petite nièce va-t-elle « s’effondrer, fléchir, ploy­er, céder et dis­paraître là où s’en vont les mots après leur dis­cours » ?
Les vingt-cinq « tableaux » qui com­posent le livre d’Anne Fleury-Vachey­rout per­me­t­tent pro­gres­sive­ment de résoudre, ou du moins de vis­iter ces inter­ro­ga­tions, faisant altern­er les épo­ques puis se rejoin­dre, jusqu’à ce que les « cour­roies de l’enfance tombent ; les os desser­rent leurs joints ».
Je vous invite vrai­ment à décou­vrir, comme l’écrit Fred For­est dans sa pré­face, « l’invention poé­tique d’une écri­t­ure orig­i­nale », des « per­son­nages bien cam­pés » – l’« enchante­ment inef­fa­ble » de l’émotion qui « dilate l’être ».

L’Adescendance, Anne Fleury-Vacheyrout, préface de Fred Forest, 5 Sens éditions, 13 euros.

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