de ROFFI / martine roffinella

En apnée passion(s) avec Danièle Saint-Bois dans Trois amours de ma jeunesse

En apnée passion(s) avec Danièle Saint-Bois dans Trois amours de ma jeunesse
« Pour écrire ces lignes, je suis obligée de me charcuter un peu au fer rouge ; sans une once de courage, je serre les dents et les paupières, je hurle avant d’avoir mal. Plus j’avance dans la chair du passé plus me brûle le cœur », nous dit le « je » de Danièle Saint-Bois, dont le style protéiforme nous plonge en incandescence – le souffle coupé.

La mort d’un amour puis­sant et dévas­ta­teur peut provo­quer divers­es réac­tions, surtout lorsqu’il fut, dans une jeunesse déjà loin­taine, « ce trem­ble­ment qui vous prend les entrailles, cet éclair de désir qui vous zèbre le corps, vous sabre, vous enveloppe, vous age­nouille, vous cru­ci­fie, vous emporte » mais aus­si « vous exalte, vous exé­cute, vous détru­it ».

Ici, dans Trois amours de ma jeunesse, la nar­ra­trice apprend par télé­phone « un soir de mai 2015 » que « Mia est morte. Oui. Bon. Inutile d’insister, je ne souf­fre pas ».

Mais alors de quoi s’agit-il ?

Celle qui par­le, « vieille pomme dans [son] lit devant [sa] télé allumée », décrit pour­tant un « afflux de sang au cœur » à l’annonce de la nou­velle, avec aus­si « des larmes plein les yeux », et « un grand vide » qui se glisse en elle pour « rem­plac­er tout de [sa] chair, de [ses] os, de [ses] organes ». Elle flotte, hési­tante sur ce qu’elle sait encore – ou pas – du passé et qui « cepen­dant stagne » en elle comme « une eau croupie qu’il fau­dra bien écop­er, écop­er jusqu’à la mince pel­licule qui fini­ra par s’évaporer pour qu’enfin appa­raisse le pré­cieux sédi­ment ».

Voilà nous y sommes. Et en effet le livre de Danièle Saint-Bois nous donne à voir, ou plutôt à absorber bouche bée, ce « pré­cieux sédi­ment » que vient révéler la mort de cet incom­men­su­rable amour que fut Mia – con­nue à l’âge de 17 print­emps (alors que la nar­ra­trice a 26 ans, un mari et plusieurs enfants). « Elle est entrée en moi d’un coup, sans effort, sans autori­sa­tion », nous est-il expliqué, « elle a rongé mes mus­cles, mon cerveau, mon foie, mes reins ». Sans par­ler du séisme famil­ial. « Mia m’a tuée. Elle ne l’a pas fait exprès. Je plaide l’acquittement », lisons-nous encore, alors qu’une vie se détri­cote ou s’éparpille là sous nos yeux écar­quil­lés, et que nous tirons, nous lec­tri­ces et lecteurs, les mêmes fils entor­tillés, les mêmes débris d’une exis­tence cabossée de toutes parts.

pho­to ©Roffinel­la­Mar­tine

« La vie n’est que strates empilées d’amours et de désamours, d’amour et de silence. » Ain­si, de la dis­pari­tion de Mia sur­gis­sent Frankie et Lin­da, autres attache­ments qui ponc­tuèrent forte­ment l’adolescence puis la jeunesse de la nar­ra­trice, le monde dont elle est issue et qu’elle qual­i­fie de « sous-classe sans chauffage, sans eau chaude, sans fri­go, sans godass­es, sans espoir, cette classe des plus pau­vres que pau­vres qui bizarrement votaient à droite parce que des cocos, on en con­nais­sait qui étaient pleins aux as, qui s’étaient enrichis pen­dant la guerre ».

Frankie (et « son assur­ance, sa beauté, sa joie de vivre, son espiè­g­lerie ») fascine la nar­ra­trice, qui se sent « comme asphyx­iée par la notion de dif­férence de classe, de mis­ère », mais lui inflige simul­tané­ment « les pires tour­ments que l’amour secret fait endur­er ».
Lin­da est une rela­tion « pla­tonique, irréelle » – « on échangeait des let­tres et des bais­ers fur­tifs, de coins de bouche », alors que : « Mon alliance bril­lait à mon doigt. »

Le mys­tère ne sera pas dévoilé ici du développe­ment de ces Trois amours de ma jeunesse – pré­cip­itez-vous sur le livre pour en savoir plus, et vous ne le regret­terez pas, foi de Roffinel­la !

Quatre questions à Danièle Saint-Bois

MARTINE ROFFINELLA : Votre con­cep­tion de l’autofiction est de toute évi­dence très per­son­nelle – puisque l’intitulé « roman » fig­ure sur la cou­ver­ture de votre livre. Pour­riez-vous nous expli­quer, s’agissant d’un texte à la pre­mière per­son­ne, quelle est votre posi­tion en tant qu’écrivaine face au déroule­ment des faits ?

DANIÈLE SAINT-BOIS : Dans la mesure où l’histoire racon­tée ici à la pre­mière per­son­ne est mon his­toire ou tout au moins une par­tie, le noy­au incan­des­cent de ma vie, il ne s’agit évidem­ment pas d’un roman à pro­pre­ment par­ler, cepen­dant, dès que l’on écrit son his­toire, on en fait autre chose qu’un réc­it auto­bi­ographique, on la romance ne serait-ce que par la mise en pôle posi­tion de cer­tains événe­ments. Je par­le d’autofiction dans la mesure où les sou­venirs, qui sont le moteur, les rouages du réc­it, sans être gravés dans le mar­bre ni dans un cerveau qui n’a pas tout imprimé et qui a beau­coup oublié, se trou­vent par­fois incer­tains, flous, réin­ven­tés peut-être ; je m’autorise à écrire ce qui vient, comme ça vient, sans rechercher l’exactitude dans le temps, la vérité dans les atti­tudes, les dia­logues, les com­porte­ments ; par exem­ple, ici, j’avance que Mia et moi n’avons jamais dépassé le stade du bais­er mais qu’en était-il réelle­ment, je lève les paumes vers le ciel, je les regarde comme si j’avais la fac­ulté de lire le passé dans les lignes de ma main et je dis : je ne sais pas. Je ne sais plus. Je cherche et je ne trou­ve pas. J’auto-fic­tionne en quelque sorte tout en restant per­suadée que ce que j’avance est juste l’écume d’une réal­ité dis­parue. Je m’efforce main­tenant d’aller au plus près de l’os, là où ça fait mal. Sans masque.

M. R. : Com­ment avez-vous con­stru­it la trame de votre réc­it ? La mort de Mia a‑t-elle été l’élément déclencheur per­me­t­tant une recon­sti­tu­tion voire une iden­ti­fi­ca­tion des liens entre les dif­férents événe­ments ? Aviez-vous toute la toile de vos sou­venirs en tête ou bien les his­toires ont-elles sur­gi au fur et à mesure de votre avancée en écri­t­ure ?

 D. S.-B. : Au début de l’écriture d’un livre je ne me pose aucune ques­tion de con­struc­tion, de forme ; pas de plan, pas de chapitres, pas de début, et en général pas de fin surtout lorsqu’il s’agit d’un vrai roman ; j’ai tou­jours un prob­lème avec la fin, je sais rarement com­ment l’histoire va finir, sauf bien enten­du dans le cas de ce réc­it dont l’élément déclencheur en effet a été l’annonce de la mort de Mia.

Mon pre­mier roman pub­lié, Galá­pa­gos, Galá­pa­gos, (édi­tions Stock, 1979), racon­tait déjà l’histoire de Mia, sans doute très dif­férem­ment, écrite en quelque sorte sur des cen­dres encore fumantes. Les deux autres amours de ma jeunesse étaient là, aus­si, dans ces pages assez explo­sives. Je me suis bien gardée de remet­tre le nez là-dedans. Le livre que je décidai d’écrire, en un instant, pra­tique­ment sans réflex­ion, le soir de l’annonce de la mort de Mia, serait la recherche dans ma mémoire et dans mon corps d’un amour dévas­ta­teur, alors que la jeunesse s’est irrémé­di­a­ble­ment enfuie.

J’ai écrit qua­tre lignes qui sont au début du livre, pou­vant faire office d’introduction et de con­clu­sion : « Où donc s’en vont les amours qui nous ont mis les tripes en feu ? Dans quel gouf­fre ont-ils elles som­bré ? Qui sommes-nous aujourd’hui, nous qui avons tant aimé ? » J’ai lais­sé pos­er comme de la pâte à crêpes.

Quelques jours plus tard j’ai écrit la pre­mière phrase : Les cen­dres de Mia ont été éparpil­lées dans un jardin mont­martrois qui porte un nom étrange que j’ai déjà oublié, et tout a suivi, je savais que le livre était là tout entier, un peu vague et informe mais il m’habitait, il n’y avait plus qu’à le cracher, l’expulser, je pour­rais même dire le vom­ir pour en finir avec toutes ces douleurs qui ont bien rem­pli ma vie, je l’avoue.

Je ne savais pas trop où j’allais, la seule cer­ti­tude c’était que cette sorte de recherche archéologique dans le sous-sol de mes jeunes années n’allait pas me faire que du bien. C’était un peu comme si je n’en finis­sais pas d’ouvrir des boîtes ou des poupées russ­es, de l’une nais­sait la suiv­ante. Comme si Mia et Lin­da étaient nées de Frankie, et dans le livre Frankie et Lin­da de Mia. Un petit arti­cle sur le livre dans Point de Vue avait d’ailleurs titré : « Boîte de Pan­dore. » Un fil tiré en ame­nait un autre automa­tique­ment. Et ça, cette façon d’écrire, d’emprunter plusieurs routes, ça ne se décrète pas, ça ne se pré­pare pas, ça s’élabore au fur et à mesure dans l’innocence la plus totale, et pour­tant dans un ordre que le cerveau a sans doute pré­paré en douce.

M. R. : De quelle façon ressort-on de pareille explo­ration intime ? Et d’ailleurs, com­ment y entre-t-on ? Existe-t-il une porte dérobée ou une fenêtre qui per­me­tte d’y voir clair sur soi et sur sa pro­pre vie de manière aus­si stupé­fi­ante qu’authentique ?

D. S.-B. : On ressort épuisé d’une telle intro­spec­tion, soulagé dans un pre­mier temps, puis mal­heureux. Oui, c’est après que le mal­heur re–commence. Quand on a expul­sé le trop-plein de tout ce qui vous a tenu dans un état de frus­tra­tion douloureuse et qu’on se retrou­ve avec la preuve qu’on a tout fait à l’envers.

Quand j’écris, je ne suis jamais con­sciente de ce que je fais, com­ment je le fais, c’est comme si ce n’était pas moi ou alors un moi, une moi inno­cente de toute arrière-pen­sée, une moi habitée par un mys­tère qui me fait explor­er les routes et les chemins de tra­verse de l’écriture un peu comme si j’écrivais sous influ­ence mais de qui, de quoi ? J’ai de plus la cer­ti­tude que depuis le début, j’écris tou­jours le même livre, sous toutes les formes pos­si­bles et imag­in­ables, le même livre depuis tou­jours. Depuis mes pre­mières pub­li­ca­tions, et même mes non pub­li­ca­tions, j’exécute des vari­a­tions sur le même thème, j’ai peur, par­fois, de me répéter.

Ici, la porte dérobée pour ten­ter de démêler enfin l’écheveau d’une exis­tence « cabossée » est celle par où Mia est sor­tie. Je me suis engouf­frée dans la faille car j’avais quelque chose de plus à dire, je devais enfin met­tre des mots sur ma bombe à retarde­ment per­son­nelle, dire sim­ple­ment l’intime, longtemps occulté. C’est pourquoi ce livre est celui que j’attendais de moi. Celui dans lequel explose mon secret, enfin expul­sé de ma tête.

M. R. : Con­cer­nant plus pré­cisé­ment votre style, à la fois si sin­guli­er et pro­téi­forme – per­cu­tant comme une colère ou un cri, hale­tant comme une con­fi­dence faite en urgence, et poé­tique dans sa réso­nance au monde et dans sa resti­tu­tion écorchée des émo­tions –, pour­riez-vous nous expli­quer ici votre façon de tra­vailler ? Remet­tez-vous « cent fois sur le méti­er votre ouvrage », ou bien jail­lit-il qua­si­ment tel quel ?

D. S.-B. : Je prends sou­vent l’exemple de la may­on­naise pour expli­quer et m’expliquer à moi-même com­ment de l’idée de départ, des pre­miers mots, d’une phrase sou­vent banale – comme par exem­ple la pre­mière phrase de mon prochain livre à paraître chez Jul­liard sans doute en octo­bre : « Ceux du pre­mier, gauche, ont apporté des frites, des vraies, c’est ce qu’ils ont pré­ten­du… » – va naître un livre.

Donc j’ai le jaune d’œuf, c’est bien, c’est un bon début, c’est trois lignes ou dix, ou, mir­a­cle, une page. Je regarde un peu la con­sis­tance du jaune, j’ajoute la moutarde entre les lignes, entre les mots, du sel, du poivre, j’émulsionne, j’ai trois pages, voyons à quoi ça ressem­ble, où ça me mène… c’est le moment de met­tre de l’huile, un filet, j’émulsionne, et là si la may­on­naise prend, je con­tin­ue, j’ajoute de l’huile, mais tou­jours en repar­tant de la pre­mière phrase. Une fois la may­on­naise mon­tée, le tra­vail com­mence. Avec les doutes, les ques­tion­nements, le pourquoi du com­ment, les à quoi bon ? Je retourne vers le jaune de l’œuf, oui il était frais, la moutarde, le sel, le poivre, et ça recom­mence. En route pour la ver­sion deux.

Au bout de qua­tre ou cinq ver­sions avec des retraits, des ajouts, des déplace­ments de para­graphes, de chapitres, c’est presque fini. Mais jamais com­plète­ment. Ça prend du temps. Et ce n’est jamais par­fait. Mais tant pis. Les livres par­faits seront écrits par des intel­li­gences arti­fi­cielles. Ils s’adresseront à des intel­li­gences super­fi­cielles qui com­pren­dront tout cepen­dant.

Mon style, c’est ce qui plaît ou qui heurte, je ne fais pas dans la demi-mesure, je ne peux pas, je fonce, je n’ai pas le temps de con­ter fleurette dans la sobriété ; la ligne droite ce n’est pas pour moi, je ne peux pas, je n’ai pas envie de me per­dre dans des joliess­es, de m’enfermer dans un cadre sus­cep­ti­ble de plaire au plus grand nom­bre. De toute façon, étant très timide, j’aime bien provo­quer, la provo­ca­tion n’est pas mon but, c’est comme l’humour ça vient tout seul, on l’a ou on ne l’a pas. Ce serait trop bête de brid­er l’animal.

Bizarrement ce que j’écris plaît davan­tage aux hommes qu’aux femmes qui se sen­tent agressées. Je me sou­viens que lors de la sor­tie de Mar­guerite, Françoise et moi (Jul­liard, 2009), de jeunes blogueuses avaient été choquées par la cou­ver­ture, alors vous pou­vez imag­in­er les réac­tions au con­tenu. Par­fois je me dis que je fais de l’art brut parce que je suis moi-même à l’état brut et que je n’ai jamais eu envie de sauter dans l’état de grâce…

pho­to ©Yvette Coud­ert
Trois amours de ma jeunesse, roman, par Danièle Saint-Bois, aux éditions Julliard, 18 euros.

Commentaire(s)

  1. Il n’y a pas d’al­ter­na­tive. Après lec­ture de ce bel arti­cle, on ne peut que com­man­der le livre… Mer­ci pour ce tra­vail et pour tes propo­si­tions de lec­ture…

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