de ROFFI / martine roffinella

Érik Poulet-Reney, poète à « Fleurs de peau »

Érik Poulet-Reney,  poète à « Fleurs de peau »
Dans sa belle préface au recueil, la talentueuse Sylvie Germain dit des poèmes d’Érik Poulet-Reney que certains sont « brefs et denses comme des haïkus », alliant « la justesse des images et la sobriété des mots ». Elle évoque aussi « les frissons du présent en suspens au bord du vide », un ailleurs qui est « ici, intensément ici et maintenant dans la simplicité des choses, dans le nu du temps, de l’attente, du désir ». À déguster sur-le-champ.

Mais quoi de plus « ten­dance », au fond, que la poésie ?
On nous dit que « les gens », hap­pés (voire broyés) par la vie en mode accéléré, n’ont plus le temps de rien. Ils sautil­lent d’une activ­ité à une autre, en équili­bre sur leur plan­ning, con­traints à la rapid­ité.
Eh bien ! lisons des poèmes ! Ils racon­tent cha­cun une his­toire en quelques mots, et ils nous trans­portent dans un imag­i­naire haute­ment éner­gisant. Quoi de mieux pour refaire une san­té à nos rêves chronométrés ?

Le recueil d’Érik Poulet-Reney, Fleurs de peau, est de ceux qui invi­tent à oser pren­dre une res­pi­ra­tion – à se pos­er en lisière des émo­tions puis à laiss­er une bouf­fée de bien-être nous viv­i­fi­er.

Mieux qu’aimer
je vous con­jugue
à tous les sens.
Au cœur uni­versel
qui vous reçoit.

Mieux qu’un homme
être un arbre
au cœur des éner­gies

le fil
pour me coudre à l’univers.

©E.Poulet-Reney

Venez donc vous asseoir là une minute, ou bien restez debout là où vous êtes, et lais­sez ceci vous imprégn­er :

D’abord on aime
à la craie sur les murs
puis avec une lame sur les écorces
et enfin avec les doigts sur une peau. 

Les murs tombés,
les arbres coupés,
n
e reste plus sur la peau
que l’ombre tatouée du soleil couchant.

©E. Poulet-Reney

Dans ses remer­ciements, l’auteur cite l’Institut Français de Tanger, qui l’a accueil­li en rési­dence d’écriture en 2017, ain­si que l’Institut Français de Fès, qui l’a égale­ment invité en 2018.

Ain­si retrou­vons-nous dans le texte une « pause à Fès autour des hommes, dom­inée par les murs reliés au ciel. Léchés par le bleu. À l’heure où l’amour tran­scende les douleurs et la soli­tude de ceux qui n’en par­lent pas ».

Et aus­si :

En marge des toits,

pointés comme des calames
les minarets atten­dent des nuages
la pluie pour cal­ligra­phi­er.

Mais ne lev­ons pas tous les secrets de ce savoureux ouvrage, dont les gourmand.e.s lec.trices.teurs apprécieront égale­ment les belles encres de Judith Wolfe.

Comme nous le sug­gère si bien Sylvie Ger­main, lire les poèmes d’Érik Poulet-Reney, c’est « se don­ner la chance de bondir au cœur tou­jours mou­vant » d’un ailleurs qui est bel et bien « ici ».

©E. Poulet-Reney

Quatre questions à Érik Poulet-Reney

MARTINE ROFFINELLA : De quelle façon avez-vous com­posé cet ouvrage ? Quelle en a été l’étincelle pri­mor­diale ? Avez-vous eu, dès le départ, l’idée de la glob­al­ité du recueil ? Ou bien avez-vous regroupé des textes exis­tants ?

ÉRIK POULET-RENEY : Ce recueil de poésie a été écrit sur une base à « géométrie vari­able », j’explique. Il a été nour­ri aux humeurs du moment, aux émo­tions pas­sagères, et aux saisons des lieux, entre la Bour­gogne où j’habite, et le Maroc où j’aime m’évader, deux ter­res essen­tielles et com­plé­men­taires pour moi. L’une de soli­tude, sauvage, et l’autre, solaire, vivante, ryth­mée, imprégnée de couleurs et de par­fums d’épices.

Ces con­trastes ali­mentent mes vagabondages lit­téraires, s’harmonisent à mon car­ac­tère de Gémeaux, et l’écriture naît de tout cela, s’engage mal­gré moi à laiss­er des empreintes, des arrêts sur images. Comme au temps des appareils pho­tos Polaroid, où les pre­mières images instan­ta­nées pro­longeaient nos états d’être de l’adolescence, au meilleur de l’espace et de soi.

Dans Fleurs de peau, comme des tatouages imprimés par la lumière sur moi, j’ai réu­ni une à une ces fleurs des jardins de ma mémoire revis­ités pour en faire un bou­quet en prévi­sion de par­fums qui ne pour­ront s’éteindre…

M. R. : Com­ment écrivez-vous ? Avez-vous des moments réservés à l’écriture ? Besoin d’une immer­sion spé­ci­fique ? Si oui, laque­lle ?

É. P‑R . : Il est dif­fi­cile de don­ner ren­dez-vous à l’écriture. Elle est capricieuse, se fait par­fois désir­er. La con­vo­quer est mal­adroit, n’est pas hon­nête, pas du tout naturel. J’ai besoin cepen­dant de créer un cli­mat, une ambiance pour la séduire. Une tasse de thé, une bougie allumée, musique de fond, encens, des lieux com­muns en fait, de l’ordre du spir­ituel, pour reli­er l’inconnu de l’écriture à moi-même, à ce « véhicule » d’émotions.

Par­fois elle s’invite seule, à l’improviste, quand je suis au volant ou engagé dans une autre mis­sion, elle arrive en paque­ts de mots nerveux, vise un tiroir vide de mon cerveau, s’y love jusqu’à ce que je me rende disponible pour elle, le soir en ren­trant.

Quand je vis à Fès, en revanche, tout se prête à l’harmonie d’écrire, à cette fameuse inspi­ra­tion. Le temps là-bas est sans mesure, sans con­trainte, élas­tique, dans le vif des mots et dans l’observation intérieure et extérieure. Aucun cli­vage, on est dans le Vivant, dans le Tout en Un.

M. R. : Quelle est selon vous la place de la poésie dans le monde actuel ? Peut-elle encore soulever ent­hou­si­asme et pas­sion ? Agir sur le monde et inspir­er l’amour ? La paix ? La fra­ter­nité ?

É. P‑R . : La poésie est au cœur de la vie de cha­cun comme la res­pi­ra­tion, à qui sait la décrypter, la recon­naître, lui laiss­er sa place dans le quo­ti­di­en. Elle divise, encore et tou­jours. Cer­tains parta­gent l’avis de Car­olyn Carl­son, qui m’a dit un jour : «  Il n’y a que la poésie pour sauver le monde ! » – elle n’hésite d’ailleurs jamais à l’incarner dans son tra­vail de choré­graphe.

Et puis il y a les autres, qui, sim­ple­ment, à l’énoncé du mot « poésie », se rident d’une gri­mace et se fend­ent d’un rire moqueur et sar­cas­tique en l’affublant de ringardise, sans même l’avoir une fois définie à son sens orig­inel et selon sa ver­tu essen­tielle de panser le moral de l’Être. La poésie est dans ce monde, coif­fée de con­trastes.

En mai dernier, j’ai par­ticipé au Marché de la poésie, place Saint-Sulpice à Paris. J’ai pu y con­stater la mul­ti­tude d’éditeurs exposants, l’étendue des pub­li­ca­tions à en per­dre haleine, et un grand nom­bre de vis­i­teurs don­nant l’impression pre­mière d’être « deman­deurs », à la fois curieux, s’interrogeant, feuil­letant, redé­cou­vrant peut-être un sens à la poésie et son évo­lu­tion à tra­vers les généra­tions de poètes, et aus­si l’audace d’une écri­t­ure délivrée, plus libre et engagée ?

Cepen­dant, per­son­ne ou telle­ment peu d’entre eux auront acheté sur ce marché, ne serait-ce qu’un recueil pour lui ren­dre hom­mage et lui éviter de mourir sous l’avalanche tech­nologique, où les tex­tos ont davan­tage d’emprise aujourd’hui sur les bat­te­ments de cœur que les vers libres, en prose ou encore rimés.

On n’achète plus la poésie. Ou bien on la vole sur un mur au détour d’un trot­toir, quand elle accom­pa­gne des œuvres de street art. Trop, encore, l’imaginent ou la qual­i­fient de « désuète ». Alors que cer­tains mots, cer­taines métaphores en ces poèmes, selon leur agence­ment, sont les fruits d’une alchimie délivrée par des êtres ani­més d’une sen­si­bil­ité sou­vent broyée dans l’explosion d’une ère de for­matage au ren­de­ment, à la vitesse, à l’indifférence.

Pour­tant on aime encore à espér­er que l’amour s’avère telle­ment mieux vécu, quand la poésie s’immisce selon son lan­gage, entre les gestes et au bout du regard.

M. R. : Com­ment définiriez-vous votre style, votre tra­vail de poète à pro­pre­ment par­ler ? Quels sont vos ter­ri­toires créat­ifs de prédilec­tion ? Vos gise­ments d’inspiration ? Vos poètes préférés ? Vos influ­ences ?

É. P‑R . : Mon style ? Cette ques­tion a été posée à Sylvie Ger­main dernière­ment dans le pub­lic, lors d’une ren­con­tre autour de son dernier roman, dans une librairie d’Auxerre, à laque­lle j’assistais. Elle a répon­du « com­bi­en un auteur ne pou­vait jamais être objec­tif de son pro­pre style d’écriture ».

C’est indéfiniss­able en soi, si ce n’est qu’un fidèle lecteur pour­ra, quant à lui, tou­jours attribuer une iden­tité, la manière d’écrire à Mar­guerite Duras, en par­al­lèle de celle de Gilles Leroy, par exem­ple… Je peux juste repren­dre des pro­pos de jour­nal­istes, qual­i­fi­ant sou­vent mes ouvrages (romans, recueils) de poé­tiques, sen­suels, citant mon exi­gence des mots justes…

Mes « ter­ri­toires créat­ifs » ? Je l’ai dit, chez moi, dans mon bureau, à l’étage de ma mai­son en Bour­gogne, comme une « hune », dis­ait Jacques Lacar­rière, un autre poète de ma région, au pied des coteaux viti­coles qui m’isolent du reste du monde, pour mieux me con­cen­tr­er.

Et puis la ville de Fès, que Bernard Giraudeau m’avait recom­mandée avant que je ne con­naisse le Maroc : « Va à Fès, tu seras cap­tivé et tu seras obligé d’y retourn­er ! » La méd­i­na où j’aime assem­bler les couleurs aux mots, les gestes aux épices.

Mes poètes préférés ? Andrée Che­did inévitable­ment, l’essentiel des choses dans la con­ci­sion, mais aus­si Eugène Guille­vic, qui m’avait si gen­ti­ment reçu chez lui à Paris, Hélène Cadou (Hélène ou le règne végé­tal), qui, à Orléans, aimait tant me par­ler de son mari René-Guy mort si tôt, puis Max-Pol Fouchet (poète de Véze­lay), pour son human­isme et ses images de pho­tographe-voyageur.

Tant d’autres encore au fil d’une vie, et des moins con­nus, mais qui ont toute ma recon­nais­sance, ma grat­i­tude, et peut-être davan­tage ma ten­dresse, comme Chris­tine Del­court ou ma belle-mère, Denise Mar­ty.

Des « influ­ences » ? Aucune. Je suis déjà bien assez « per­ché » et com­plexe sans avoir à rajouter d’autres signes par­ti­c­uliers. Si influ­ence il y a, peut-être celle d’Andrée (Che­did) qui m’a accom­pa­g­né dans l’amitié durant plus de trente ans et donc dans l’écriture, mais cette influ­ence demeure alors qua­si incon­sciente.

Fleurs de peau, poèmes, par Érik Poulet-Reney, préface de Sylvie Germain, encres de Judith Wolfe, aux éditions Rhubarbe, 12 euros.

Commentaire(s)

  1. Une superbe présen­ta­tion. Un échange qui provoque cette envie soudaine de se ren­dre chez son libraire. Mer­ci pour cette belle décou­verte.

    1. Mer­ci à vous pour vos mots stim­u­lants et com­mu­ni­cat­ifs à votre tour. Bien à vous, cor­diale­ment. Erik Poulet-Reney

  2. C’est vrai, on n’achète plus la poésie. Mais cette chronique, les quelques vers livrés, les pho­tos épous­tou­flantes suff­isent à déclencher l’en­vie.

  3. Même si elle n’est pas “tar­ifée”, la poésie n’a pas de prix ! Mer­ci à Mar­tine Roffinel­la et à Érik Poulet-Reney de nous le rap­pel­er de si belle manière.

    1. Mer­ci Chère Féli­cie pour ce témoignage qui va sous le sens, donc à l’essen­tiel ! Fidèle­ment en pen­sée (tangeroise), Erik Poulet-Reney

      1. Je relis à l’in­stant une phrase de Baude­laire qui vous va à ravir, cher Érik : “Je con­sid­ère le poète comme le meilleur de tous les cri­tiques.” Ami­tiés, Féli­cie

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