de ROFFI / martine roffinella

Face au cancer de la matière, Jean Claude Bologne sonde l’Âme du corbeau blanc

Face au cancer de la matière, Jean Claude Bologne sonde l’Âme du corbeau blanc
Nous sommes dans un roman d’anticipation, et pourtant l’affaire qui nous y cloître paraît se dérouler au moment même où elle surgit derrière un mur de diamant expansé. « Prisonniers dedans, prisonniers dehors » ? La Grande Catastrophe est à deux pas.

C’est une époque où il n’est pas choquant d’abandonner ses pro­pres enfants au bord de l’autoroute, quand on est « bien embar­rassé d’eux » pen­dant les vacances. « Un bébé sage, ça s’oublie sur une ban­quette arrière, pen­dant le tra­jet », mais « durant les cours de raft­ing ou de delta­plane, que voulez-vous en faire ? ».

Les « orphe­li­nats touris­tiques » sont « de plus en plus appré­ciés » – et celui que nous nous apprê­tons à décou­vrir est un étab­lisse­ment « con­stru­it voici plus d’un siè­cle, sur les anciens vol­cans d’Auvergne, auprès du lac Pavin ». Les orphe­lins y sont « par­qués comme des réfugiés dans un camp, comme des déchets dans un dépo­toir, loin des villes, loin des plaisirs, loin des ten­ta­tions ».

Mais voilà. Par une de ces pirou­ettes dont le Des­tin (certes un brin manip­ulé) a seul le secret, ces enfants dont les par­ents ont voulu « oubli­er l’existence » vont être sauvés de la Grande Cat­a­stro­phe : la « mer d’amertume qui, peu à peu, s’est éten­due sur toute la planète ».

Pourquoi ? Com­ment ? Impos­si­ble de vous le révéler ici sans trahir tout l’art du sus­pense que manie admirable­ment Jean Claude Bologne !

Sachez tout de même que la folie des hommes et leur « com­péti­tion per­ma­nente » dans tous les domaines ont fait se « ren­vers­er » le monde.

La « matière » elle-même s’est mise de la par­tie, vers une « crois­sance » jugée « infinie », vers « des records à bat­tre à tout prix » et se mul­ti­pli­ant de façon mon­strueuse.
« Pro­liféra­tion anar­chique des cel­lules », « grand can­cer de la matière dans l’emballement du monde » : l’eau amère s’est éten­due sur toute la planète, engloutis­sant les villes et par­tant à l’assaut des mon­tagnes.
Une eau « acide dans laque­lle toute vie s’est dis­soute avant même qu’on ait le courage de se noy­er ».

Pein­ture : Cas­par David Friedrich.

Un seul endroit échappe à la Grande Cat­a­stro­phe, mirac­uleuse­ment (ou plutôt sci­en­tifique­ment) pro­tégé par un mur de dia­mant expan­sé : l’orphelinat et ses lais­sés pour compte.
La vit­re est inde­struc­tible. Des gens, à l’extérieur, vien­nent ici se noy­er dans un ultime espoir, agrip­pés à la paroi, « lam­beaux de chair, orbites vides, mâchoires décrochées ».
Le mur est bien étanche, et le monde « s’effrite » autour des orphe­lins, les cadavres s’accumulent con­tre cette cloi­son de dia­mant, « le bas rongé d’acide, le haut livré aux cor­beaux, à tous les stades de putré­fac­tion » : « C’est instruc­tif, de voir ce qu’il y a à l’intérieur d’un homme. On com­prend mieux où frap­per pour faire mal. »

Le roman nous place quinze ans après la Grande Cat­a­stro­phe.
La com­mu­nauté de rescapés (les « emmurés de dia­mant ») est organ­isée de façon à éviter toute « fix­a­tion sur le passé ». Les enfants ont été éduqués avec « l’obéissance dans le sang ». Ils savent « compter, chas­s­er au boomerang, allumer du feu, faire des enfants » – mais pas lire, car « les livres abî­ment la mémoire et ébrèchent la docil­ité ».

À la tête de la com­mu­nauté (et détenant notam­ment le secret de l’accès à l’eau potable) : Orsant. Wer­sant, lui, est chargé de la « dis­ci­pline » (« Orsant et Wer­sant passent leur temps à se con­tredire, mais le préfet de la dis­ci­pline a l’âme molle et cède tou­jours le pre­mier »). Mer­sant le Tac­i­turne apprend aux orphe­lins « les rudi­ments néces­saires à la survie ».
Il y a aus­si Seu­ranne la domes­tique, Seu­rol­ga l’infirmière, et le Con­sis­toire, entre autres gar­di­en du « Texte » et ayant soin « de ne pas trans­met­tre le savoir inter­dit ».

Pein­ture : Turn­er.

Les lect.rices.eurs se régaleront de la minu­tie avec laque­lle Jean Claude Bologne installe cette société emmurée par le dia­mant, occa­sion de vis­iter remar­quable­ment nos fonc­tion­nements actuels, ren­dant d’une effroy­able réal­ité ce qui se pro­duit – au point de devoir se pin­cer pour s’éveiller de cet avenir en marche, où la nour­ri­t­ure se résume aux cor­beaux noirs attrapés par les enfants à la chas­se.

Des assas­si­nats y sont soudain per­pétrés, le passé se dénoue peu à peu, nous devenons vite très proches de Mau­rine et de Lau­rent, per­son­nages cen­traux du livre qui nous tien­nent en haleine jusqu’aux derniers mots (lesquels ne m’ont per­son­nelle­ment pas ras­surée !).
Quant au cor­beau blanc dont l’âme résonne dans tout l’ouvrage, je vous invite, non sans quelque insis­tance, à faire sa con­nais­sance sur-le-champ. Car qui sait s’il n’a pas votre pro­pre secret à vous révéler ?

Quatre questions à Jean Claude Bologne

MARTINE ROFFINELLA : Pour­riez-vous nous racon­ter de quelle façon l’idée de cet ouvrage a pris corps dans votre imag­i­naire de romanci­er, et pourquoi le genre du « roman d’anticipation » vous est-il apparu comme son meilleur écrin ?

JEAN CLAUDE BOLOGNE : J’aime détourn­er les gen­res lit­téraires : j’ai pra­tiqué à ma manière le roman polici­er, le roman his­torique, le roman éro­tique… Je n’avais pas encore essayé le roman d’anticipation. Or nous vivons depuis une ving­taine d’années une trans­for­ma­tion de nos sociétés dans tous les domaines qui donne envie d’en pro­jeter l’évolution dans un futur que j’espère loin­tain.

Bien sûr, on peut suiv­re ces trans­for­ma­tions dans l’écologie, la poli­tique, les rap­ports soci­aux… Mais elles sont peut-être plus engagées dans la cul­ture que dans les autres domaines, et nous risquons avec beau­coup plus de cer­ti­tude de con­naître l’apocalypse cul­turelle avant la « Grande Cat­a­stro­phe » écologique annon­cée.

L’apocalypse pou­vant d’ailleurs être com­prise comme une destruc­tion (igno­rance, aban­don, destruc­tion ou remise en cause volon­taire du pat­ri­moine cul­turel) ou comme une révéla­tion, un « dévoile­ment », au sens pro­pre du terme (accès à une autre cul­ture, numérique, virtuelle, fan­tas­tique, mon­di­al­iste). Cette coupure entre deux univers cul­turels me sem­ble dan­gereuse.

Dans mon roman, la maîtrise du « Texte », le réc­it fon­da­teur et mythique, donc de l’imaginaire par lequel se struc­ture une société, est une arme de pou­voir. De même que la maîtrise de l’écriture (inter­dite aux enfants) et celle de l’enseignement. Le dessin trans­met sans s’en douter des infor­ma­tions qui don­neront la clé de l’énigme. Des mes­sages apparus sur le mur de dia­mant expan­sé révè­lent un autre monde, non seule­ment physique, mais spir­ituel (le mot « Dieu », ban­ni, y reparaît), psy­chologique (que traduisent ces mes­sages ?), moral (le seul fait de les cacher fait naître le men­songe dans un monde trans­par­ent). C’est de cette image que l’idée du livre est par­tie : des mots tracés sur un mur, à l’envers, qui boule­versent la con­cep­tion du monde.

M. R. : De quelle façon avez-vous procédé pour vous doc­u­menter d’un point de vue sci­en­tifique – car tout se tient admirable­ment dans votre réc­it, et c’est pré­cisé­ment ce qui fait froid dans le dos…

J. C. B. : Un autre point de départ de ce roman a été la décou­verte d’un petit guide de survie dans un bac de livres d’occasion. On se dit d’abord que ça peut tou­jours servir pour se débrouiller en cas de cat­a­stro­phe : trou­ver sa nour­ri­t­ure, puri­fi­er son eau, iden­ti­fi­er les dan­gers… Puis on est effrayé, non par la pos­si­bil­ité de la cat­a­stro­phe, mais par le piège de la survie. Le sur­vival­isme est à la mode aux États-Unis. Mais quel plaisir peut-on trou­ver à s’entraîner à man­quer de tout durant toute une vie pour sur­vivre un jour dans un abri nucléaire coupé du monde ? La survie devient l’inverse de la vie, je n’en voudrais à aucun prix !

Ce livre a été à la source de pré­ci­sions tech­niques, par exem­ple la con­struc­tion d’un puits solaire, mais aus­si d’une réflex­ion sur l’inanité de la survie. Quel espoir reste-t-il à ce petit groupe enfer­mé der­rière un mur ? Sont-ils rescapés ou pris­on­niers ? Puis il a fal­lu trou­ver le lieu. En cher­chant un endroit où l’eau pou­vait ne pas avoir été (trop) con­t­a­m­inée, j’ai décou­vert par Inter­net le lac Pavin, dont le sys­tème hydro­graphique est très par­ti­c­uli­er et qui m’a inspiré le sys­tème de régu­la­tion grâce auquel Orsant main­tient son pou­voir : la ges­tion de l’eau sera sans doute un atout majeur dans les années qui vont suiv­re. L’eau amère m’a été inspirée par l’acidification des océans, dont on par­lait beau­coup voici une demi-douzaine d’années quand j’ai conçu ce roman.

Ce sont des arti­cles et des reportages qui m’ont alerté sur la diminu­tion du pH des océans, mais les effets en seront lents, et il me fal­lait une « cat­a­stro­phe » plus bru­tale. J’ai alors repen­sé aux craintes qui cir­cu­laient dans ma jeunesse autour de l’eau lourde, dont on croy­ait, à tort, qu’elle serait capa­ble de con­ver­tir en elle-même la total­ité des eaux de la planète ! Je me suis aus­si intéressé à l’impression en 3D, à par­tir de laque­lle j’ai imag­iné la mul­ti­pli­ca­tion de la matière.

Mais la toute pre­mière ver­sion de ce roman, où j’essayais de tout expli­quer sci­en­tifique­ment, était illis­i­ble… et en fin de compte peu vraisem­blable, puisque le roman ne se passe pas aujourd’hui. Je devais plutôt me met­tre dans la peau de savants qui vivront dans quelques siè­cles avec d’autres pos­si­bil­ités tech­niques. J’ai donc ôté une bonne par­tie des expli­ca­tions com­plex­es au prof­it de ter­mes qui ne cor­re­spon­dent pas à des con­nais­sances actuelles, mais à des décou­vertes plau­si­bles dans trois ou qua­tre cents ans. Il ne faut donc pas trop crain­dre pour un futur proche la con­t­a­m­i­na­tion macro­molécu­laire ni la dupli­ca­tion expo­nen­tielle… Mais les élé­ments sont là pour les inven­ter un jour et il me paraît impor­tant d’imaginer, par la fic­tion, les con­séquences pos­si­bles et les rap­ports de force que tout cela va induire entre les hommes.

M. R. : En quoi la thé­ma­tique des orphe­lins vous tenait-elle spé­ciale­ment à cœur, autant d’un point de vue social qu’humain ? Qu’ils soient les sur­vivants de l’ancien monde est-il por­teur d’un espoir/message spé­ci­fique ?

J. C. B. : Dans toutes les cul­tures, l’orphelin, l’enfant exposé, le fils d’une vierge… tous ceux, en gros, qui sont en rup­ture avec leur passé, sont les fon­da­teurs. Le mythe de Moïse jeté dans un couf­fin sur le Nil est le même que celui de Sar­gon d’Agadé ou que Romu­lus et Remus. Le mythe de Jésus né d’une vierge se retrou­ve dans celui de Boud­dha ou de Pythagore. C’est une réflex­ion anci­enne chez moi, née de l’idéologie du bâtard chez Gide et nour­rie des recherch­es d’Otto Rank sur la nais­sance du héros. Le mythe est séduisant, mais cela ne fonc­tionne pas de la même manière dans la réal­ité.

Dans mon roman, c’est l’idéal d’Orsant, qui entend créer une société nou­velle avec des âmes vierges de toute influ­ence. Il se heurte d’une part à d’autres adultes qui enten­dent rebâtir le monde ancien avec ses tra­di­tions religieuses et ses droits de pro­priété, et d’autre part aux jeunes, curieux de ce qui leur a été ôté, soucieux de leurs racines, et qui repro­duisent sans le savoir des sché­mas cul­turels ou soci­aux révo­lus. L’intérêt pour moi est de faire s’opposer ces men­tal­ités, de voir en quoi elles sont ou non com­pat­i­bles, sur quels points vont se cristallis­er les rébel­lions.

Pour des orphe­lins, qui sont en fait des enfants aban­don­nés, les rap­ports de par­en­té sem­blent n’avoir aucun sens, et pour­tant, s’il y a un espoir de retrou­ver leur père, ils s’y accrochent, mus à la fois par le désir de recon­nais­sance et la haine d’avoir été aban­don­nés. Pour ceux qui n’ont pas con­nu l’ancien monde, les titres de pro­priété, qu’ils ne savent pas lire, n’ont aucune valeur, mais ils ont la curiosité des mes­sages dess­inés qui leur sem­blent des­tinés… C’est pour cela que j’ai lais­sé agir mes per­son­nages selon leur car­ac­tère et selon les événe­ments sans ten­ter de théoris­er leurs réac­tions.

M. R. : Vous abor­dez dans cet ouvrage un per­son­nage qui revient sou­vent dans votre œuvre : Dieu, ban­ni dans la com­mu­nauté de rescapés, « gros mot qu’il ne faut pas employ­er » – mais aus­si « le dernier espoir quand il n’y avait plus rien à espér­er, la dernière réponse quand les ques­tions se heur­taient à un mur ». Pour­riez-vous nous en dire plus sur votre approche ?

J. C. B. : Pour l’athée que je suis (mais je sais que je partage en grande par­tie cette approche avec cer­tains mys­tiques chré­tiens), le mot « Dieu », ain­si que toutes les man­i­fes­ta­tions, incar­na­tions, représen­ta­tions iconiques ou men­tales qu’il sus­cite, est effec­tive­ment un « gros mot » : je me suis amusé à en faire un juron ban­ni du nou­veau monde, mais cela va plus loin pour moi. C’est un obsta­cle à la quête spir­ituelle, à toute ques­tion exis­ten­tielle, dont il con­stitue la réponse toute prête. La réponse est la mort de la ques­tion, et c’est la ques­tion qui nous fait avancer : c’est ce que j’ai ten­té d’exprimer dans des livres précé­dents, Le mys­ti­cisme athée ou Une mys­tique sans Dieu.

En même temps, une grande par­tie de la vie spir­ituelle de l’humanité, depuis ses orig­ines, s’est focal­isée autour de ce mot, et le médiéviste, en moi, s’est nour­ri davan­tage de maître Eck­hart ou de Mar­guerite Porete que du Roman de Renart ou des Cent nou­velles nou­velles… Je ne peux pas faire l’économie de toute cette his­toire, et mes per­son­nages non plus. Plusieurs de mes romans posent effec­tive­ment la ques­tion d’une manière ou d’une autre, parce que seule la fic­tion me per­met de don­ner une réponse pro­vi­soire.

Le con­cept de Dieu est comme un appel d’air dans lequel nous nous engouf­frons pour échap­per à une con­cep­tion pure­ment matéri­al­iste de notre exis­tence. Mais un appel d’air est une dépres­sion atmo­sphérique : du vide qui attire le vent. Le Dieu Néant de maître Eck­hart me par­le plus que le bon-papa à barbe blanche.

Pour mes per­son­nages, le rap­port à Dieu est mul­ti­ple. Orsant ne peut oubli­er que la Grande Cat­a­stro­phe a été causée par des ter­ror­istes au nom de Dieu, c’est pour cela qu’il ban­nit le mot et toute forme de reli­gion. Mais ce n’est pas ten­able. Les sœurs de ce qui avait été, avant la Grande Cat­a­stro­phe, un orphe­li­nat religieux, ne peu­vent aban­don­ner leur foi pat­ri­mo­ni­ale. Lau­rent, élevé dans l’ignorance de toute forme de reli­gion, ne peut se détach­er du mot « Dieu » apparu à l’extérieur du mur dans lequel il est enfer­mé et dont il ne con­naît pas la sig­ni­fi­ca­tion. Toutes ces atti­tudes sont légitimes, mais entraî­nent des malen­ten­dus autour d’un même mot.

L’âme du corbeau blanc, Jean Claude Bologne, éditions maelstrÖm reEvolution, 18 euros.

Retrou­vez Jean Claude Bologne sur son site.

 


Commentaire(s)

  1. Mer­ci infin­i­ment, chère Mar­tine, pour cette excel­lente présen­ta­tion d’un roman for­mi­da­ble (au sens pre­mier du mot : red­outable) qui ne cesse de me hanter depuis que je l’ai lu. Jean Claude Bologne a ce pou­voir ter­ri­ble de créer des images men­tales comme autant d’an­ti­dotes à la médiocratie ambiante ; si “la réponse est la mort de la ques­tion”, la fic­tion est une renais­sance per­pétuelle, autrement dit un espoir — telle une aigrette de pis­senlit qu’un sim­ple souf­fle env­ole au vent (et là, je pense au dic­tio­n­naire Larousse de mon enfance !)

  2. J’avoue ne pas être trop friande des romans d’an­tic­i­pa­tion en général mais à tra­vers ce que je lis dans cette présen­ta­tion, mon appétit est aigu­isé. Force est de recon­naître que les ger­mes de ce pos­si­ble futur sont déjà là.

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