de ROFFI / martine roffinella

La passion selon Damiens, « égratigneur de roi pour l’amour du peuple »

La passion selon Damiens, « égratigneur de roi pour l’amour du peuple »
« La journée sera rude », dit Robert-François Damiens, dernier condamné à subir l’épouvantable et long supplice de l’écartèlement. Le 5 janvier 1757, il avait « égratigné le roi de son canif », non pour le tuer mais pour « l’amener à prendre conscience de sa conduite odieuse envers le peuple ». Claire Fourier ressuscite avec amour ce « noble cœur », ce « Simone Weil au masculin » dont elle a accueilli « l’âme hardie » dans son « âme craintive ».

« J’ai fait chair en moi de sa chair souffrante et de sa langue affûtée », écrit Claire Fourier qui relate, dans un style époustouflant, presque à vous en étourdir ou à vous en clouer d’émotion, le supplice de Damiens.

Quatorze heures infernales de cruauté, dont « deux heures et quart » pour le seul écartèlement, car il a fallu « s’y reprendre à soixante fois » pour « disjoindre les membres ».

Damiens, « resté conscient » tout au long des tortures qui ont précédé sa condamnation finale, « regardait son corps se disloquer » (« c’est le bras droit qui s’est rompu le dernier ») – et Claire Fourier d’écrire à propos de « son » Damiens, « homme de classe » : « je te prends dans mes bras, je peux puisque les miens sont bien noués au corps (…), je vais recoudre tout ça et te donner fière allure à jamais, tu ne passeras pas inaperçu (…) je suis une bonne raccommodeuse, viens tout contre moi Damiens, la nuit sera douce, pas grave si je suis couverte de sang (…) la pensée de toi me réchauffe ».

Qu’a donc répliqué Damiens, après qu’on lui a signifié sa condamnation à « la question ordinaire et extraordinaire » puis, place de Grève à Paris, à être « tenaillé aux mammelles, bras, cuisses et gras des jambes, sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis le dit parricide, brûlée au feu de soufre, et sur les endroits où il sera tenaillé, jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix-résine bouillante, de la cire et soufre fondus et ensuite son corps tiré et démembré à quatre chevaux et ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendres et ses cendres jetées au vent » ?

« La journée sera rude », a dit Damiens avec panache – et de cette phrase Claire Fourier fait son leitmotiv, la pièce centrale de son récit, le point de jonction, voire de crucifixion, où le lecteur est sans cesse ramené, parfois tétanisé, douloureux souvent, à force de côtoyer une terrible injustice dont le fondement calcine l’esprit et glace les sangs.

Qui était donc Robert-François Damiens, mort à l’âge de 42 ans pour avoir « touché le roi » Louis XV avec un canif, sans vouloir le tuer (« si telle avait été son intention, réfléchissez un peu ! il aurait donné deux ou trois coups et avec la longue lame, en visant plus haut et à gauche, le coeur ! » ) ?

Claire Fourier lève peu à peu le voile sur ce personnage dont la « si belle fêlure » mérite le premier plan de nos attentions. Elle nous convie à partager son amour fou pour cet homme, « détonant mélange de vivacité et d’austérité, mâtiné d’une extrême courtoisie », mû par une « irrévérence parente de la grâce », « impétueux » et sujet au « coup de promptitude » (merveilleuse expression, empruntée à la grand-mêre de la narratrice).

Il a donné sa vie pour « une cause sainte », « pour l’amour du peuple, pour l’honneur ».
Il a voulu « venger les pauvres gens », « rongé » qu’il était par les inégalités et la « conduite royale scandaleuse », la pression des impôts, la guérilla entre jésuites et jansénistes… Sans oublier les mœurs légères de Sa Majesté (ses « maîtresses » que des « rabatteurs » lui fournissent ont entre treize et quinze ans) – ce Louis XV « glouton qui se bâfre, tombe malade par excès de mangeaille », alors que la « misère va croissant, il y a des suicides en nombre ». Dans la rue, les « mendiants sont légion, certains s’estropient (…) on mutile des enfants en leur donnant les  “jambes et bras de Dieu” qui suscitent la pitié » .

Claire Fourier nous retrace tout le parcours d’un homme « stigmatisé qui gratte ses plaies, la détresse du peuple », et dont le geste est, pour des raisons sordides, détourné, enduit de mensonges éhontés, afin de couvrir les agissements de courtisans corrompus (dont Damiens avait, pour certains, été le domestique).

Au travers d’une histoire réécrite en son temps selon de bien glauques intérêts, le geste sans gravité de Damiens est ainsi requalifié de « crime horrible commis par un monstre » contre « un si bon roi » (naguère pourtant vilipendé).

L’on écarquillera les yeux de lire que Voltaire lui-même traita Damiens d’« exécrable fou », de « domestique sans orthographe », d’« âme féroce et ignorante », de « vil fanatique de la populace » (vous irez voir p 235 du livre pour écarquiller vous aussi les yeux – et apprendre la raison pour laquelle Voltaire porte ces jugements inouïs – la narratrice suggère d’ailleurs que le boulevard Voltaire à Paris soit « rebaptisé boulevard Damiens »).

Mais ce que l’on rencontre d’abord dans ce remarquable livre, qui est illustré de 8 peintures du non moins remarquable Milos Sobaïc, c’est une écriture qui vous arrive en pleine chair, se glisse dans vos vaisseaux intimes, vous grise par son souffle, son rythme, la justesse et l’originalité de son expression ; vous émerveille par sa poésie et la diversité des émotions qu’elle traduit. Celles et ceux pour qui la littérature est une question vitale s’y rassasieront avec bonheur et reconnaissance.

       la journée sera rude,
      en d’autres temps tu aurais été un héros, mon cher amour (…), tu étais une sorte de Jeanne d’Arc, tu avais  des voix toi aussi, j’entends la tienne (…), tu deviens mon « amant essentiel ». 

Quatre questions à Claire Fourier

MARTINE ROFFINELLA : Comment avez-vous été amenée à vous pencher sur le destin sidérant de Damiens ? L’idée de lui consacrer un ouvrage vous habitait-elle depuis longtemps, ou bien un événement particulier a-t-il constitué l’élément déclencheur du projet ? Si oui, lequel ?

CLAIRE FOURIER : Au départ, je ne pensais pas à un travail sur Damiens, J’avais à l’esprit un monologue sur la condition humaine, nos misères quotidiennes (métro boulot dodo), à partir de l’observation des gens ; une sorte de complainte (qu’est-ce qu’on est en train de faire de l’humanité ?) scandée par la phrase qui me trotte dans la tête depuis des années : « La journée sera rude », mots fameux prononcés par Robert-François Damiens un matin, après qu’on lui avait lu la sentence le condamnant à être écartelé le jour même, 28 mars 1757, pour avoir frappé (égratigné) Louis XV le 5 janvier.

Au bout de dix pages, je me suis interrogée : où exactement, quand, comment Damiens a-t-il dit cela ? A-t-il vraiment dit ça ? J’ai voulu vérifier quelques points.

Et mon livre a bifurqué. Stupéfaite par les documents consultés, s’est imposée à moi l’idée de rendre justice (et même la vie) à un homme singulier, sinon inconnu, méconnu (des romans ont évoqué son supplice, de manière brève et souvent erronée), et de le faire de façon aussi personnelle que rigoureuse. Cela devenait un devoir, une mission.

Comme j’avais fait un peu d’archivistique, je me suis lancée dans l’étude approfondie des procès-verbaux du procès, de journaux, rapports, etc. Je me suis brûlé les yeux à naviguer sur les petits in-12, écrits en français du XVIIIe, accessibles sur Gallica, le site numérisé de la BN. Un document me renvoyait à un autre, je  recoupais des sources souvent contradictoires, je fouillais, fouillais sans relâche.

Mais je ne perdais jamais de vue l’idée de départ. Ainsi j’ai fait le pari (risqué) de faire se rencontrer deux époques. Dans un va-et-vient continu entre le passé et le présent, dans cette navigation d’un siècle à l’autre, j’ai établi des correspondances et mis en perspective l’écartèlement d’un homme au siècle dit des Lumières et nos menus écartèlements au siècle dit de progrès.

Tombeau pour Damiens n’est donc ni une biographie, au sens courant, ni un roman, c’est à la fois un mnéméion : « tombeau » (colonne de mémoire) pour un homme qui n’en a jamais eu, et c’est, bâti sur des couplets et un refrain (« La journée sera rude »), un hymne à l’arche de Noé, à la Nef des fous où nous errons tous. C’est une sorte d’épopée.

M. R. : Qu’est-ce qui vous a le plus frappée dans la destinée fulgurante et douloureuse de cet homme ? Et de quelle manière votre histoire avec lui a-t-elle pris corps, au point de devenir un véritable amour ? S’est-il agi d’un coup de foudre ?

C. F. : Je n’ai pas eu besoin d’avancer beaucoup dans mes recherches pour m’éprendre de Damiens, valet par fonction, prince par nature. Né dans une famille miséreuse, orphelin de mère à sept ans, quasi chassé par son père, recueilli par un oncle et « placé », Damiens a vite imposé sa forte personnalité et s’est fait remarquer comme un domestique hors-pair recherché par les gens de pouvoir. De la sorte, servant chez les Jésuites à la Sorbonne (seul domestique autorisé à servir à table et à écouter leurs conversations, grâce à quoi il apprit un peu de latin), puis chez les Parlementaires remontés contre le roi (il sillonnait pour eux le cœur de Paris, autour du Palais de Justice), il s’est initié à la politique, s’est passionné pour elle. Peu à peu lui est venue l’idée de donner une leçon à un roi qui méprisait son peuple, à Louis le Bien-aimé devenu le Bien-haï. (Si personne ne le fait, je le ferai !)

Mais décrire les faits ne me suffisait pas. Pour comprendre l’Histoire, il faut être psychologue. Je me suis donc penchée sur la psychologie de Damiens : je me suis glissée dans sa tête pour en saisir le fonctionnement, et dans son cœur pour l’aimer ; j’ai fait chair en moi de Damiens.

Et je suis en effet tombée (élevée ?) amoureuse d’un homme à l’intelligence redoutable, hypersensible, curieux de tout, à l’esprit pétillant, obsédé par la misère du petit peuple, un homme mû par l’abnégation, qui n’avait rien à voir avec le fanatique, le chien, le fou à qui Voltaire a fait une réputation inscrite dans les manuels d’Histoire. Damiens est un aristocrate (être bourgeois rapporte, être aristocrate se paie).

Damiens ne cessait plus (et ne cessera plus) de me hanter. Je vivais avec lui et de lui, je mettais ma propre vie au service de celle que je voulais lui rendre. Je me suis mise très naturellement à m’exprimer au vocatif, alternant le il et le tu pour dire mon amour au condamné : « Mon cœur, qu’est-ce qu’on t’a fait ? Qu’est-ce qu’on a été capable de te faire ? T’inquiète ! J’arrive ! Je vais te recoudre, allons, lève-toi et marche ! » Le fait que Damiens soit aussi un prénom a favorisé le ton familier. Mon travail a tourné au chant d’amour pour un grand vaincu de l’Histoire (puis-je aimer un vainqueur ?). Stefan Zweig disait que le biographe est moins un historien qu’un « recréateur ». J’ai été une « recréatrice » amoureuse de Damiens. 

M. R. : Votre écriture est un enchantement de créativité à tous points de vue, avec des audaces poétiques percutantes et une grande liberté de rythme. Comment écrivez-vous ? Remettez-vous « cent fois sur le métier votre ouvrage », ou bien cette fluidité si musicale vous est-elle totalement spontanée ? 

C. F. : Un écartèlement, c’est triste, mais un livre ne doit jamais être triste ! Il fallait un livre plein de vie pour rendre vivant un mort ! Ma plume est naturellement alerte et enjouée. Par conséquent, j’ai adopté, pour être digne du supplicié, l’humour dont lui-même a fait preuve dans le cachot de la Conciergerie et face à ses juges. J’ai écrit d’une manière lancée, parfois moqueuse, toujours tendre, en prenant ici et là des libertés avec la syntaxe pour que le rythme soit rapide.

Une page doit danser, chanter ; elle doit ressembler à une robe bien coupée, bien cousue, qui se balance au cours de la marche. Il fallait en l’occurrence marier Clio et Orphée, autrement dit, procéder comme dans un tissu : nouer fil de chaîne (l’Histoire) et fil de trame (la musique). Cela m’a paru ne pouvoir se faire qu’au fil, c’est le cas de le dire, d’une langue fluide, mélangeant les genres, inspirée par le « courant de conscience » cher à Virginia Woolf et à Joyce, écriture typiquement celtique, l’art celte étant fondé sur la spirale et l’entrelacs.

Quel travail pour arriver à faire du texte une… œuvre d’art ! Si « le premier jet est donné », quel labeur ensuite ! Oui, je remets cent fois sur le métier mon ouvrage ! Cela dit, je travaillais moins mon sujet que je n’étais travaillée par lui, cela me donnait des ailes ! Somme toute, j’ai écrit dans une sorte d’extase, de transe paradoxalement  maîtrisée.

L’écriture tantôt nous fragilise, tantôt élève autour de nous un rempart qui nous protège. Si nous écrivons vraiment (non pas si nous sommes des fabricants de livres), nous devenons ce que nous avons écrit. J’ai été fragilisée pendant les deux années de travail, mais Damiens est devenu pour moi une force.

M. R. : Damiens est d’une incroyable modernité, y compris dans ce qui a inspiré son geste. Qu’auriez-vous à ajouter, ici et en tête-à-tête avec les personnes qui vous liront, pour que son nom apparaisse en pleine lumière et vive une vraie résurrection ?

C. F. : Eh bien, je formulerais un vœu. Puisque j’ai voulu glisser une très belle figure dans le sang de notre époque et l’y faire circuler, je voudrais que le lecteur, face à l’adversité, au découragement, à la douleur, se dise désormais le matin, comme Damiens : « La journée sera rude », afin que la journée à venir lui paraisse un peu moins rude.

Je précise : creusant le destin de Damiens, je n’ai eu de cesse de descendre au plus profond, là où loge le substrat universel. J’ai souligné à la fois la part noble et la part sauvage de l’homme, et montré que les mentalités changent, non la déraison des hommes. Tombeau pour Damiens retrace ainsi un destin individuel dont la portée dépasse l’individu. Damiens annonce 1789. Les prophètes ne peuvent être reconnus puisqu’ils sont en avance sur leur temps ; il faut une audace folle pour dire ce qui n’a pas été dit, mais qu’on voudrait entendre, pour oser ce qui n’a pas été osé, mais qu’on voudrait voir réalisé. Damiens a osé. « Inconcevable pour son époque », comme a dit plus tard un de ses juges, « homme de trempe », selon Diderot, un des rares contemporains à avoir vu clair en lui, Damiens a été un samouraï et ce qu’on appelle aujourd’hui un lanceur d’alerte.

Un souhait pratique ? Sinon que la place de l’Hôtel de ville, anciennement place de Grève, porte le nom de Damiens (vœu pieux), qu’au moins, elle accueille une sculpture, une plaque commémorative ! Louis XV avait exigé une omerta complète : le nom du maudit ne devait plus apparaître nulle part ; l’Histoire s’est, à peu de choses près, soumise au veto royal : aucun lieu public au nom de Damiens.

Que Colette Lambrichs ait désiré inaugurer sa nouvelle maison d’édition Le Canoë avec mon livre ; qu’un grand artiste comme Milos Sobaïc, qui a vécu les horreurs de la guerre de Yougoslavie, ait lu le manuscrit avec enthousiasme et peint aussitôt huit tableaux pour le livre, m’a touchée.

J’ajouterai enfin : on peut établir un parallèle entre Damiens et Jeanne d’Arc. Ils ont en commun d’être des gens du peuple, des rebelles, des intrépides, de s’être fait une haute idée de la couronne (même si l’une a soutenu le roi, l’autre l’a frappé) et d’être des victimes de l’ordre établi en s’étant conformés à l’exigence qu’induit la prise de conscience et en faisant fi de leur épanouissement personnel. Ils ont en commun la simplicité, la droiture, la vaillance, et de s’être exprimés avec ces qualités lors de leur procès. Ils ont en commun d’avoir subi la moquerie de Voltaire et d’avoir eu Michelet pour avocat. Mais les minutes du procès de Jeanne ont été scrupuleusement conservées, non celles de Damiens. Et Jeanne a eu droit à un procès de réhabilitation. J’ai modestement tenté la réhabilitation de Damiens.

Florence Delay, qui a incarné Jeanne d’Arc dans le film de Robert Bresson et lu mon livre, a senti cette parenté entre les deux suppliciés ; cela fut une reconnaissance.

Tombeau pour Damiens – La journée sera rude, par Claire Fourier, avec 8 peintures de Milos Sobaïc, aux Éditions du Canoë, 21 euros.

Retrouvez Claire Fourier sur Facebook : https://www.facebook.com/claire.fourier.3

Plus d’informations sur les Éditions du Canoë, 152 rue du Chemin-Vert, 75011 PARIS :
https://www.editionsducanoe.fr
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Paon Diffusion (à partir du 31 juillet) : paon.diffusion(@)gmail.com

 


Commentaire(s)

    1. Je suis émue de voir combien Martine R. est une bonne ambassadrice. Merci de soutenir, grâce à elle, la dure réhabilitation que j’ai entreprise. Cl. Fourier

    2. Je me réjouis que cet entretien vous ait “parlé”. Je doute tellement. De tout ce que je fais, quand bien même je travaille avec la certitude que ce que je fais doit être fait. Bonne lecture. Cl. Fourier

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