de ROFFI / martine roffinella

Les Regards paranoïaques de Martine Ravache sont un éblouissement

Les Regards paranoïaques de Martine Ravache sont un éblouissement

©MartineRoffinella

Quand « La photographie fait des histoires », ça vous en bouche un coin ! On en reste coi – quoi ? De Julia Margaret Cameron à Laurence Sudre, en passant par Doisneau, Cartier-Bresson, Gisèle Freund, Lartigue et Markus Hansen, chaque « Regard » ici livré se fait « chrysalide » et « renaît Psyché ».

Ah, mais que vivent les « Regards para­noïaques » !
Feuil­letant d’abord le livre de Mar­tine Ravache, je tombe sur mon adorée Vir­ginia Woolf – un por­trait (à Lon­dres en 1939) signé Gisèle Fre­und, la « por­traitiste attitrée des écrivains », une des pre­mières à « avoir fait de la pho­togra­phie un objet amoureux de la lit­téra­ture ».
(Soit dit en pas­sant, elle réal­isa le por­trait offi­ciel de François Mit­ter­rand en 1981 et deman­da pour « seul paiement le tarif syn­di­cal ».)

C’est tout ? m’objecterez-vous.
Non ! la grande affaire (puisque « la pho­togra­phie fait des his­toires ») ne s’arrête évidem­ment pas là. Car côtoy­ant cette image, je décou­vre avec stu­peur celle mon­trant Julia Duck­worth – c’est-à-dire la mère de Vir­ginia –, faite en 1867 par Julia Mar­garet Cameron, « l’aïeule de toutes les pho­tographes remar­quables des années 20–30 » et qui n’est autre que… la grand-tante de Vir­ginia Woolf !

Le texte de Mar­tine Ravache m’absorbe aus­sitôt – le chapitre s’intitule : « La ressem­blance intime – Une femme peut en cacher une autre ».
Et en effet, ce qui frappe dans ce « por­trait de famille », c’est le fait que Vir­ginia, la fille, « a l’air d’être la mère de sa mère, Julia », cette dernière ayant l’âge, sur cette image, d’être « la fille de sa fille ».

« Si l’intuition de la ressem­blance est bien fondée », écrit Mar­tine Ravache, « elle ne tarde pas pour autant à débouch­er sur les ténèbres d’un monde à l’envers ».

Voilà bien l’un des enjeux de ce for­mi­da­ble livre, que tout écrivain et tout pho­tographe devraient impéra­tive­ment avoir lu !

Dans sa pré­face, que j’ai dégustée deux fois tant elle est pas­sion­nante, Mireille Calle-Gru­ber explique qu’une « pho­togra­phie en appelle une autre, une autre encore, sus­cite inter­pré­ta­tions et fab­u­la­tions en chaîne » : c’est juste­ment cette « lib­erté d’interprétation que se donne Mar­tine Ravache », « choi­sis­sant d’afficher le proces­sus para­noïaque dans sa démarche » – qui cepen­dant « débride plus qu’elle ne délire, et s’il y a dé-lire c’est dans la façon qu’elle a de lire autrement, de déli­er les trames con­v­enues qui s’attachent aux pho­togra­phies les plus célèbres ».

Ain­si le fameux cliché de Robert Dois­neau : Le Bais­er de l’Hôtel de Ville – « réc­it-gigogne et par suite pho­to-gigogne », nous dit Mireille Calle-Gru­ber, qui invite à suiv­re Mar­tine Ravache, ou plutôt « à faire le chemin avec elle, à avancer en alliant le raison­nement logique de l’enquêteur et l’intuition fab­u­la­trice du vision­naire ».

C’est ce que j’ai fait – dévo­rant lit­térale­ment « L’hypothèse du bais­er volé ». Comme tout le monde ou presque, je con­nais­sais bien sûr la polémique – et surtout le procès qui, entre 1993 et 1996, opposa M. et Mme Lavergne à Robert Dois­neau (qui décédera sans con­naître le juge­ment défini­tif de cette affaire).

La pho­to inti­t­ulée Le Bais­er de l’Hôtel de Ville a été faite en 1950, à Paris, et Mar­tine Ravache dit avoir « ren­con­tré, en chair et en os, les vrais amoureux » en scène sur cette image, à savoir les époux Lavergne – alors que Dois­neau a, lui, con­fessé à la barre « avoir engagé des comé­di­ens ». Celui qui était surnom­mé « le bra­con­nier de l’image » n’a donc pas « volé » cette pho­to à la rue mais opéré une mise en scène.

Le chapitre explique dans le détail chaque étape de cette étrange his­toire – mais ce qui cap­tive le plus dans ce réc­it, c’est le « par­cours » même de cette pho­togra­phie, depuis la série réal­isée pour le mag­a­zine Life en 1950 – nous décou­vrons ain­si d’autres séries de bais­ers : Le Bais­er de l’Opéra ; les Amants aux poireaux ; les Amoureux aux jon­quilles ; les Amoureux aux oranges… – jusqu’au 13 novem­bre 2015, où elle réap­pa­raî­tra sur les murs à la suite de l’attentat du Bat­a­clan, les amoureux étant « poignardés » et le sang coulant « de leur flanc », avec la légende suiv­ante : « Même pas mal ».

DR. Anonyme

La bataille juridique, morale et affec­tive autour de cette image échafaude un « scé­nario para­noïaque » qui n’a « aucun équiv­a­lent dans l’histoire de la pho­togra­phie » – car qui peut croire que « l’amour de l’art puisse vous met­tre dans d’aussi sales draps » ?…
Qui a rai­son ? Qui a tort ? « On ne sait jamais avec Dois­neau s’il se moque ou s’il aime les gens qu’il pho­togra­phie. S’il est méchant ou s’il est gen­til. Sans doute un peu des deux à la fois. Il est tou­jours très ambigu. C’est son tal­ent d’artiste », dit la célèbre Agathe Gail­lard.

Mar­tine Ravache nous livre ici un remar­quable tra­vail de recon­sti­tu­tion, dont je me garderai bien de vous indi­quer le résul­tat – mon petit côté espiè­gle, certes, pour vous don­ner la furieuse envie d’aimer ces Regards para­noïaques.

Vous y ren­con­tr­erez aus­si, pour votre plus grand plaisir, out­re Julia Mar­garet Cameron et Gisèle Fre­und déjà citées, Carti­er-Bres­son, Lar­tigue, Lau­rence Sudre… – 7 his­toires au total « racon­tées avec une verve d’enquête poli­cière où sont impliqués des pho­tographes célèbres ou qui vont le devenir ».

Pour con­clure, j’attirerai vrai­ment votre atten­tion sur le chapitre inti­t­ulé « L’oscillation des con­tours – Le désir avoué d’entrer dans la peau d’un autre », où arrive en scène le fab­uleux et sidérant tra­vail de Markus Hansen, lequel « pra­tique les lim­ites et les per­for­mances artis­tiques de façon mag­ique » et répond à la « honte par l’empathie ».

©Markus Hansen, in Oth­er people’s feel­ings are also my own, 2001–2017.
©Markus Hansen : « Markus & Mar­tine », in Oth­er people’s feel­ings are also my own, 2001–2017.

La scène des Citoyens de Weimar con­vo­qués pour être témoins des atroc­ités du camp de con­cen­tra­tion de Buchen­wald, le 16 avril 1945 (par Mar­garet Bourke-White) est inouïe.
Je suis restée – et suis encore – sans mots pour vous décrire ici mon émo­tion quand Markus Hansen, sur le « chemin de la résilience », a « réin­car­né », ou plutôt, selon la méth­ode stupé­fi­ante qui est la sienne, s’est « accou­plé avec cha­cun des cinq témoins oblig­és de l’horreur ».
Pourquoi ?
C’est à lire d’urgence – croyez-moi – dans le livre de Mar­tine Ravache, qui, comme l’écrit si bien Mireille Calle-Gru­ber, « impres­sionne car il a la force d’aller jusqu’au bout de son désir : para­dox­al désir de vivre et désir de mourir qui déchire l’humain ».

Pho­to : ©Car­olleBen­i­tah

Quatre questions à Martine Ravache

Diplômée de l’École du Lou­vre, Mar­tine Ravache est his­to­ri­enne de l’art, cri­tique et spé­cial­iste de la pho­togra­phie ayant col­laboré avec tous les titres de presse spé­cial­isés en art.

MARTINE ROFFINELLA : Com­ment vous est venue l’idée de ce livre ? Y a‑t-il eu une sorte de déclic ou d’élément déclencheur pré­cis ? Ou bien le pro­jet d’ensemble mûris­sait-il en vous depuis longtemps ?…

MARTINE RAVACHE : Les deux. Ce livre est un long proces­sus de mat­u­ra­tion qui s’est nour­ri d’une foul­ti­tude de déclics. Trois des nou­velles ont été écrites (ou du moins seule­ment un pre­mier jet), l’anniversaire de Gisèle Fre­und, l’hypothèse du bais­er volé (Dois­neau) et « la ressem­blance intime » (cita­tion de Nadar) entre Vir­ginia Woolf et sa mère. J’ai écrit cette dernière nou­velle en quelques jours pour me remet­tre du choc du départ de ma fille lorsqu’elle a pris son envol après l’adolescence. Je ne fai­sais rien de ces nou­velles, je les aimais bien, c’est tout. Je les dor­lotais en les cou­vant du regard. Par con­tre l’écriture est tou­jours liée à un déclic, à un événe­ment vécu, à un trop-plein d’émotions que je tem­père ain­si. Et puis je me suis mise à écrire et à accu­muler, encore pour le plaisir, des apho­rismes sur le fonc­tion­nement du regard en général et sur la pho­togra­phie. J’avais entretemps créé, inven­té même (c’est un autre déclic), il y a une dizaine d’années, des work­shops inti­t­ulés « Appren­dre à voir », un mod­ule de for­ma­tion au regard sur quelques jours. C’est en regar­dant les autres regarder – exer­ci­ce absol­u­ment pas­sion­nant et angle de vue hyper pointu – que j’ai eu cette prise de con­science con­cer­nant le regard. Je l’ai résumée à tra­vers cette for­mule de « regards para­noïaques » qui est dev­enue le titre du livre. Ce con­cept (car c’en est un) est devenu le fil rouge qui m’a aidée à réu­nir les nou­velles, à en écrire d’autres dans lesquelles quelques apho­rismes ont « naturelle­ment » pris place pour devenir des prob­lé­ma­tiques liées au regard. La struc­ture du livre s’est donc lente­ment mise en place sur plusieurs années mais au départ de l’écriture, il y a tou­jours eu un déclic émo­tion­nel.

M. R. : Vous est-il pos­si­ble de nous expli­quer ici le fil rouge qui a pu se tiss­er entre les 7 his­toires que vous nous racon­tez ? De quoi est-il com­posé ? D’un ressen­ti ou d’un chem­ine­ment intel­lectuel ? Les deux ? Et où vous a‑t-il con­duit ?

MARTINE RAVACHE : Le fil rouge, autrement dit le côté para­noïaque du regard, m’est apparu dans le cadre de ces work­shops, en con­statant et en décou­vrant que per­son­ne ne voit la même chose, que notre regard extérieur est au final très « intérieur », autrement dit très per­son­nel, mais que cette don­née, somme toute très rel­a­tive, doit se partager col­lec­tive­ment. Que voit-on tous ensem­ble ? C’est ain­si, dans ce petit décalage entre per­cep­tion per­son­nelle et col­lec­tive, que peu­vent s’engouffrer tous les prob­lèmes, malen­ten­dus, con­flits mais aus­si ren­con­tres, décou­vertes, éblouisse­ments et dia­logues. Je crois tout à fait réu­nir, dans ma démarche, une approche à la fois intel­lectuelle – un raison­nement ser­ré, même – et une approche pure­ment sen­si­ble et intu­itive. C’est dans cet équili­bre que je me sens bien. Je dis sou­vent à mes étu­di­ants que pour bien regarder, il faut se fier à ses émo­tions et à son instinct. On a beau­coup plus à dire et des choses net­te­ment plus intéres­santes sur ce qu’on aime. En un mot, l’émotion et l’intuition, la sen­si­bil­ité ren­dent intelligent(e) alors que, a con­trario, elles sont sou­vent présen­tées et vécues néga­tive­ment ou en tout cas rarement val­orisées. J’ai provo­qué, pour rire, cer­tains de mes amis en dis­ant que j’avais un rap­port médi­um­nique à l’image, mais, à ma grande sur­prise, per­son­ne ne s’est moqué de moi et tout le monde m’a prise au sérieux. C’est vrai que j’écris ou j’avance un peu en som­nam­bule. J’ai une intu­ition, ou une image déclenche quelque chose en moi, je vais jusqu’au bout et il arrive plein de choses, je vais de révéla­tions en révéla­tions … Voilà ça se passe comme ça. Je ne m’arrête jamais en route.

M. R. : Com­ment décririez-vous l’expérience que vous avez vécue, d’un point de vue à la fois humain et artis­tique, avec Markus Hansen ? Avez-vous par exem­ple ressen­ti une sorte de dédou­ble­ment ? Ou de décolle­ment de votre per­son­nal­ité pro­pre ?

MARTINE RAVACHE : Non pas du tout et je suis même éton­née de la ques­tion. Ni décolle­ment ni dédou­ble­ment. J’ai vécu cette rela­tion comme une « vraie » ren­con­tre, autrement dit comme la pos­si­bil­ité de faire un bout de chemin et d’avancer ensem­ble, autrement dit d’apprendre beau­coup l’un de l’autre. C’est ce qui s’est passé. Je trou­ve même, au con­traire, notre rela­tion éton­nam­ment sim­ple, cela tient, je crois, à la très grande hon­nêteté qui nous habite ou qui nous ronge (comme on veut) l’un et l’autre. Cela tient beau­coup à cette qual­ité (ou ce défaut ?) en com­mun, une absence de ruse qui nous car­ac­térise l’un et l’autre. Nous sommes tous les deux assez « trans­par­ents », mais très solides aus­si, et nous l’avons sen­ti et sans doute recon­nu chez l’un et chez l’autre immé­di­ate­ment. La con­fi­ance et le respect sont néces­saires pour aller le plus loin pos­si­ble avec quelqu’un, et tous les deux, nous sommes tou­jours allés plus loin que prévu, de déclic en déclic, de ren­con­tre en ren­con­tre. Markus ne s’est jamais dérobé et je le trou­ve très fort là-dessus. L’autre chose forte qui m’a attachée à lui, c’est de décou­vrir la valeur péd­a­gogique de son for­mi­da­ble tra­vail pho­tographique. En le présen­tant séance après séance dans le cadre de mon work­shop, j’ai pu con­stater la teneur pas­sion­nelle des débats et la fan­tas­tique capac­ité de son œuvre à ouvrir les yeux des spec­ta­teurs. C’est un critère de qual­ité qui en vaut large­ment un autre pour éval­uer l’importance d’une œuvre et que je suis con­tente d’introduire dans un débat plus général. Qu’est-ce qui compte ? Le prix d’une œuvre d’art ? Sa place au musée ? Les com­men­taires cri­tiques des intel­lectuels à son pro­pos ? Le désir qu’elle sus­cite d’être accrochée dans votre salon ? Les ques­tions qu’elle pose aux spec­ta­teurs ? Tous ces critères ne se cumu­lent pas for­cé­ment mais tous ont leur intérêt.

M. R. : Cha­cune des his­toires – et donc cha­cun des Regards para­noïaques – que vous nous livrez avec brio a un rap­port avec vous-même. Pour­riez-vous nous décrire ce lien, et à quel(s) registre(s) il appar­tient ?

MARTINE RAVACHE : Mon lien à la pho­togra­phie est un mys­tère à moi-même. Qu’elle soit une source d’inspiration per­ma­nente me pose ques­tions. Prob­a­ble­ment depuis tou­jours car le pre­mier sou­venir de mon exis­tence est aus­si une pho­togra­phie. Je me revois à deux ans et demi, absol­u­ment ter­ror­isée par une petite chèvre. Ma tante (qui avait une impor­tance vitale pour moi) m’a prise en pho­to. J’ai gardé le cliché et je me sou­viens encore aujourd’hui de ma peur devant l’animal. Le col­lage a été prob­a­ble­ment défini­tif, entre une émo­tion intense, la pos­si­bil­ité (grâce à ma tante) d’échapper au regard de la mère et enfin, grâce à la pho­togra­phie, d’accéder à une exis­tence pro­pre. La vie, la pho­togra­phie, l’écriture ne feraient ain­si plus qu’un et c’est ce que je ressens. Bien sûr, le pre­mier homme de ma vie était pho­tographe, c’est d’ailleurs lui qui m’a appris à regarder une image… Voilà la pho­togra­phie ne m’a jamais quit­tée depuis tou­jours et elle est dev­enue une source d’inspiration quand j’ai eu les mots pour le dire.

Regards paranoïaques – La photographie fait des histoires, par Martine Ravache ; préface de Mireille Calle-Gruber, aux Éditions du Canoë, 24 euros.

Plus d’informations sur le site : www.editionsducanoe.fr
Con­tact : editionsducanoe@gmail.com
Dif­fu­sion-dis­tri­b­u­tion : Paon diffusion.Serendip
« Appren­dre à voir » / VU EDUCATION.

 

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Commentaire(s)

  1. Repouss­er, étir­er, tor­dre les dimen­sions… pour que l’homme puisse, passé à la lessiveuse de l’ac­tu­al­ité, essoré et réchauf­fé, rêver et espér­er encore.
    Mer­ci pour ces recherch­es dans notre monde invis­i­ble…

  2. Cette porte ouverte sur la cou­sine la plus proche de l’écri­t­ure, la pho­togra­phie, est un bel éloge de la métaphore. Quelle belle famille con­sti­tuée sur ce blog où les sen­si­bil­ités, les émo­tions au ren­dez-vous, récon­for­tent avec monde ce désta­bil­isant ! Laiss­er des traces, surtout laiss­er des traces de ce qui est pal­pa­ble… Mer­ci et bon vent aux auteurs de cette oeu­vre et à la “prêtresse de ces lieux de ren­con­tres” désor­mais incon­tourn­ables.

  3. Excel­lent ! Mille mer­cis ! Décidé­ment, après le for­mi­da­ble “Tombeau pour Damiens” de Claire Fouri­er, les édi­tions du Canoë sont dans le sil­lage de la Dif­férence — et c’est réjouis­sant !

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