de ROFFI / martine roffinella

Peut-on « survivre et renaître » après l’inceste ? Claudia Robert nous partage le récit de sa mise à mort psychique

Peut-on « survivre et renaître » après l’inceste ? Claudia Robert nous partage le récit de sa mise à mort psychique
« Finalement, je crois que ce qui est le plus dur à vivre avec l’inceste, c’est le cadavre qui reste à l’intérieur de soi », ce « fardeau invisible » qui vient inexorablement alourdir le corps et l’âme, explique Claudia Robert dans son livre « Derrière la porte ». Parcours à vif d’une femme « mutilée mais vivante ».

Au com­mence­ment il y a un père ambitieux, « véri­ta­ble bosseur », « fonc­tion­naire dans les chemins de fer », qui veut « gravir les éch­e­lons pour aller tou­jours plus haut ».
La mère est au foy­er, gérant tant bien que mal sa « famille nom­breuse » (qua­tre enfants, dont un hand­i­capé moteur cérébral).
La vie aurait pu, tout compte fait, être « bercée par un bon­heur sim­ple ».

Mais pour Clau­dia, à l’âge de qua­tre ans tout bas­cule
. « Ton­ton » (frère de sa mère) entraîne celle qui n’est encore qu’une fil­lette dans la buan­derie, pour voir sa « petite culotte » puis « fouiller » son « vagin », pen­dant que de « sa bouche atrophiée », il souille irrémé­di­a­ble­ment la peau de sa jeune vic­time avec ses « résidus de bave visqueuse ».
Te sou­viens-tu du pan­tin que tu as lais­sé der­rière toi en par­tant ? lance Clau­dia à cet oncle « vio­leur d’enfant », cette « bête impure » et « affamée de chair ».

Les années passent, rien ne sem­ble pou­voir inter­rompre la suc­ces­sion des « nuits d’angoisse et de ter­reur » où les « gros doigts » de cet oncle per­vers ruinent le corps de l’enfant, son sexe s’enfonçant dans sa bouche, dévas­tant Clau­dia au point que son esprit n’est bien­tôt plus qu’un « amas fra­cassé ». Elle essaie bien de prévenir sa mère mais ne recueille qu’un rire – qui « n’en finit pas » et qui la « transperce », la lais­sant seule avec « son poignard dans le dos ».
Les « appels au sec­ours restent sans issue ».

Clau­dia subi­ra d’autres out­rages, notam­ment de la part de son frère – au point de se deman­der si elle n’est pas « née pour être un objet sex­uel ». Elle en vient à rester « pas­sive », comme « anesthésiée ». « C’est ain­si, c’est écrit », pense-t-elle.
Est-il pos­si­ble de se recon­stru­ire quand on a été abusée dès l’âge de 4 ans et jusqu’à 16 ans ? Peut-on « sur­vivre » à cette muti­la­tion, cette ampu­ta­tion du « droit au bon­heur » ?
Lisez Der­rière la porte, belle leçon de vie, mes­sage d’amour et d’espoir pour toute per­son­ne passée par cet enfer et qui espère « renouer avec soi-même » – s’emparer du mot lib­erté.

Quatre questions à Claudia Robert

MARTINE ROFFINELLA : Racon­tez-nous la genèse de votre livre – à quel moment de votre par­cours le pro­jet de l’écrire a sur­gi, et com­ment tout cela a pu pren­dre corps, si je puis dire.

CLAUDIA ROBERT : J’ai com­mencé très jeune à écrire mes douleurs au tra­vers de poésies dont moi seule pou­vais en com­pren­dre l’origine. Ces poésies m’ont per­mis plus tard d’être sélec­tion­née au prix Arthur Rim­baud puis d’être con­tac­tée par Hachette pour l’édition d’un recueil. L’idée d’écrire mon his­toire a ger­mé à ce moment, pour dévoil­er les maux que cachaient mes poésies. J’ai écrit des lignes et des lignes. Noir­ci je ne sais com­bi­en de cahiers… Mais je finis­sais tou­jours par les brûler de peur que quelqu’un ne les décou­vre.

Puis en 2005, je suis tombée par hasard sur l’annonce d’une asso­ci­a­tion parisi­enne qui cher­chait une ani­ma­trice pour met­tre en place des séances d’information sur l’inceste auprès des col­lec­tiv­ités et autres acteurs soci­aux. Je suis « mon­tée » à Paris pour les ren­con­tr­er. Ce fut mag­ique. J’ai eu soudain l’impression de faire par­tie d’une famille. J’entendais des per­son­nes racon­ter leurs souf­frances. Elles arrivaient à en par­ler libre­ment ! C’était telle­ment nou­veau pour moi ! Cela a été comme un déclic ! Je voulais à mon tour hurler tous les mots, met­tre mes années de douleurs sur la table. Ça m’a don­né la rage con­tre tous ceux qui d’une manière ou d’une autre étaient respon­s­ables de mes souf­frances. Ceux qui avaient abusé de moi mais aus­si ceux qui ne m’avaient pas pro­tégée. Ceux qui n’avaient rien voulu enten­dre.

Après avoir suivi une for­ma­tion, j’ai ouvert un groupe de parole à Gail­lac, pour per­me­t­tre aux vic­times de libér­er leurs mots comme j’avais pu le faire moi-même. J’ai ren­con­tré des per­son­nes for­mi­da­bles. Au tra­vers de ces groupes, nous nous sommes racon­té nos vies, nos tour­ments, nos blessures. Cela fai­sait un bien fou, même si les sou­venirs étaient sans cesse ravivés.

C’est à ce moment-là que j’ai pris con­nais­sance de la pre­scrip­tion : il était trop tard pour porter plainte. Cela m’a révoltée ! Moi qui étais enfin prête à dévoil­er l’horreur que j’avais vécue : clash, on m’imposait une fois de plus le silence ! J’étais là avec mes mots hurlant dans ma tête, et aus­si avec le témoignage de toutes ces per­son­nes qui par­tic­i­paient à mon groupe de parole… J’ai fini par me dire que ce n’était pas pos­si­ble ! Qu’il fal­lait que les gens sachent. Qu’ils com­pren­nent l’impact psy­chologique de l’inceste. L’inceste, c’est un meurtre. Un assas­si­nat intérieur. Invis­i­ble et sans cadavre. On ne peut pas laiss­er toutes ces per­son­nes dans cette souf­france. Dans cette non-recon­nais­sance.
En pre­mier lieu, ce que l’on attend d’abord en tant que vic­time, c’est l’écoute. Parce que nul n’a jamais voulu enten­dre. Sans cette écoute, une par­tie de soi reste écorchée et isolée du monde : même si en apparence, on mène une vie sociale nor­male, à l’intérieur, il reste tou­jours ce que j’appelle le « cadavre » – celui de l’enfant qui n’a pas gran­di. Tant que ce « cadavre » demeure en soi, les blessures restent à vif et elles vous ron­gent chaque jour. En silence. C’est encore plus per­fide. Parce que vous ne pou­vez pas en par­ler. L’inceste, c’est comme la rouille. Si on ne prend pas soin des vic­times, les blessures devi­en­nent cor­ro­sives et frag­ilisent toute la struc­ture de l’être humain, aus­si bien physique que psy­chologique.
Je crois que c’est à ce moment que j’ai com­pris que je devais racon­ter mon his­toire. Pour moi. Pour les vic­times. Pour apporter ma petite con­tri­bu­tion à la lutte con­tre la pre­scrip­tion de l’inceste.

M. R. : Vous évo­quez de façon très juste la ques­tion de la déf­i­ni­tion du viol à pro­pre­ment par­ler, à savoir que les abus sex­uels sem­blent être con­sid­érés comme moins graves lorsqu’il n’y a pas eu péné­tra­tion, au moyen du pénis, dans le vagin ou l’anus. Pour­riez-vous nous expli­quer votre ressen­ti par rap­port à cela ?

C. R. : Je suis con­tente que vous abor­diez le sujet car cette prob­lé­ma­tique est si peu traitée… En matière de viol, encore trop de per­son­nes sont per­suadées qu’il implique la péné­tra­tion d’un sexe dans un autre sexe. Or le viol, c’est tout acte de péné­tra­tion non con­sen­ti, quel que soit le moyen util­isé : pénétr­er de force avec un doigt con­stitue un viol, tout autant que con­train­dre à la fel­la­tion ! Alors quand cer­taines per­son­nes deman­dent : « Est-ce qu’il t’a pénétrée… avec son sexe ? », j’aimerais qu’elles pren­nent con­science de la vio­lence de leur ques­tion. La présence de ce petit com­plé­ment scabreux implique la con­damna­tion à venir car vous savez que ce « détail » défini­ra le niveau de vic­tim­i­sa­tion auquel vous aurez droit. Le regard inter­ro­ga­teur de votre inter­locu­teur posé sur vous, atten­dant votre réponse, devient lourd. Très lourd. Toute réponse néga­tive amène sur son vis­age une sorte d’expression de soulage­ment, alors qu’une réponse pos­i­tive sus­cite un ric­tus hor­ri­fié. L’image d’un doigt enfon­cé dans le sexe d’une petite fille serait-elle moins choquante que celle d’un pénis s’y intro­duisant ? Il sem­blerait que oui… Pour­tant, en quoi une péné­tra­tion avec un, deux, voire trois doigts est-elle dif­férente d’une péné­tra­tion avec une verge ?

Ces questions/réactions sont blessantes et d’une vio­lence extrême. Elles oblig­ent implicite­ment les vic­times à min­imiser l’impact des faits sous pré­texte qu’elles n’ont pas été vio­lées par un sexe mais par des doigts, des objets. Comme si d’un seul coup, finale­ment, le méchant n’était pas si méchant que cela. D’ailleurs, vous finis­sez même par vous deman­der si ce n’est pas vous la méchante lorsque vous par­lez de viol. Pour­tant, c’est et ça reste un viol ! Quel que soit le moyen util­isé, cela reste un corps étranger dans votre chair. Au nom de quoi le moyen de péné­tra­tion devrait-il créer des « degrés » dans la souf­france ? La douleur psy­chologique est la même.

M. R. : Selon vous, quelle destruc­tion sup­plé­men­taire, à la fois sur le plan physique et psy­chologique, entraîne le fait que les vio­lences sex­uelles soient com­mis­es par un mem­bre de la famille ?

C. R. : L’inceste est une trahi­son com­mise par ceux qui sont cen­sés vous apporter amour et pro­tec­tion. La famille doit en principe être un lieu où puis­er un sen­ti­ment de sécu­rité ain­si que les bases de la social­i­sa­tion. Quelles peu­vent être ces bases si la struc­ture famil­iale est défail­lante ? Quel sen­ti­ment de sécu­rité peut-on dévelop­per alors que c’est au sein même du noy­au famil­ial que le dan­ger réside ? Tous les repères devi­en­nent erronés et la con­struc­tion indi­vidu­elle s’en trou­ve extrême­ment frag­ilisée. Le sen­ti­ment de peur envahit tout et devient seul maître à bord. Peur de ne pas être aimée. Peur d’échouer. Peur d’être seule. Une frayeur vis­cérale aux inévita­bles réper­cus­sions sur la vie d’adulte en devenir – laque­lle portera la teinte et la mar­que de la carence affec­tive. Manque de con­fi­ance, dépen­dance affec­tive, recherche de la per­fec­tion, etc. Autant de patholo­gies qui dévelop­pent une anx­iété per­ma­nente sou­vent liée à une ten­dance à la surac­tiv­ité (obses­sion de tou­jours en faire plus pour exis­ter aux yeux de l’autre). Un com­porte­ment épuisant à terme… physique­ment comme psy­chologique­ment.

M. R. : Le titre de votre ouvrage com­porte les mots « sur­vivre » et « renaître ». Pour vous, il est donc pos­si­ble d’aspirer au bon­heur après cet anéan­tisse­ment qu’implique l’inceste. Pour­riez-vous nous indi­quer quelques points forts de votre recon­struc­tion ?

C. R. : Sur­vivre ne m’a jamais sem­blé insur­montable car pour moi il s’agissait d’une sorte d’espace temps en sus­pen­sion. Comme vivre en sur­face. En apparence. On tente de met­tre en cage ses sou­venirs et on avance avec un cadavre à l’intérieur de soi. Cer­tains par­lent de « déni » mais pour moi ce n’était pas le cas. C’était juste un temps durant lequel j’ai ten­té de main­tenir les sou­venirs à dis­tance.

Et puis un jour, tout cela devient impos­si­ble. On se réveille un matin, fatiguée. Épuisée par le silence qui pèse sur la vie. Épuisée de porter le fardeau. Ne reste alors plus que l’ultime choix entre vivre ou mourir. Pour moi, l’instinct mater­nel a été le plus fort. Grâce à lui, j’ai trou­vé le courage de me bat­tre. J’ai pris con­science que je devais « renaître de mes cen­dres ». J’ai com­mencé par repren­dre mes études. Pass­er mon BAC puis mon BTS. Ensuite je me suis inscrite à l’université. Je me sou­viens de mes larmes lorsque j’ai eu ma carte d’étudiante en main. Moi, la petite Clau­dia, inscrite à l’université ! Ce fut le début d’un long par­cours de renais­sance. J’ai com­mencé à bâtir mon iden­tité, ma per­son­nal­ité, en tant que moi, Clau­dia, sur­vivante de l’inceste. L’autre point fort de ma recon­struc­tion a été l’animation de groupes de parole. Un véri­ta­ble déclic ! Ces moments de partages m’ont été essen­tiels. Venir en aide aux autres, leur ten­dre la main, c’est quelque chose de très fort et qui m’a aidée en retour. On existe pour quelqu’un et on y gagne l’estime de soi. C’est pri­mor­dial pour se recon­stru­ire…

Pho­tos : ©Hélène Rous­tan

Derrière la porte – L’inceste, survivre et renaître, Claudia Robert, Lierre & Coudrier Éditeur (Collection Témoins), 13 euros.

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