de ROFFI / martine roffinella

Poèmes d’Yves Navarre : chants matriciels de « toute l’œuvre à venir »

Poèmes d’Yves Navarre : chants matriciels de « toute l’œuvre à venir »

©MartineRoffinella

Est-ce le poète Yves Navarre qui « écrivait des romans », ou bien « le romanci­er » qui « se nour­ris­sait de poésie » ?  Dans sa post­face au recueil « Chants de tout et de rien – Chants de rien du tout », Philippe Lecon­te nous indique qu’il « sera tou­jours dif­fi­cile de tranch­er », les « fron­tières » chez Navarre n’étant pas délim­itées. Rai­son de plus pour nous y promen­er.

D’abord, réga­lons-nous, en guise de mise en rêve, des titres qui nous sont pro­posés pour décou­vrir peu à peu ce que con­ti­en­nent ces Chants de tout et de rien – Chants de rien du tout.

  1. Chants de la mort der­rière, la vie devant
  2. Chant du cha­peau oublié
  3. Chants de la mai­son de tapi­o­ca
  4. Chants de l’heure qui fut exquise

Lec­tri­ces et lecteurs, je vous le demande : même si vous ne goûtez que rarement à la poésie, n’êtes-vous pas attiré.e.s par le délice de ces inti­t­ulés ?
Allons‑y, feuil­letons le livre ensem­ble, si vous le voulez bien – car nous sommes invité.e.s à un partage d’émotions qui nous sont à la fois famil­ières et para­doxales, d’élans qui se fraient en nous et que le poète, ce sor­ci­er magi­cien, nous restitue en tenue de beauté.

Par­le-moi
dis-moi les choses
que je com­prends
rien que les mots
qui sen­tent bon
des mots comme ça
tout sim­ple­ment
avec la force du dedans

En décou­vrant cette facette du tra­vail de l’écrivain Yves Navarre, dis­paru depuis 1994, nous sommes convié.e.s, ain­si que l’espère Jean Per­re­noud dans sa pré­face, à « lire autrement » son œuvre, « à la lire au-delà du texte, au-delà de la trame romanesque », afin que « les poèmes cam­ou­flés » dans tous ses écrits « appa­rais­sent comme par per­co­la­tion ».
La métaphore est à la fois belle et d’une grande justesse, et c’est en effet ain­si que je me suis délec­tée de ces Chants de tout et de rien – Chants de rien du tout, car il y est ques­tion de « rêves, de ren­con­tres, si peu sou­vent abouties, de la douleur de vivre » – « dia­logues avec soi et aus­si avec nous » qui « illu­mi­nent » et « … chantent ».

C’est ma chan­son du dedans
toute en sur­face
apparem­ment
mais à y entr­er
au fil des mots pro­gres­sive­ment
on dou­ble la dame à cheveux blancs
sans dire par­don
ni même adieu
on laisse aux jeunes
le soin d’être vieux
et chaque jour
on raje­u­nit d’un jour
(…)

 À quel moment Yves Navarre, qui, rap­pelons-le, obtint le prix Goncourt en 1980 pour Le Jardin d’acclimatation, écriv­it-il ces poèmes ? « L’aventure de ce petit livre com­mence peut-être à Paris, le 26 avril 1973 », explique Philippe Lecon­te dans sa très intéres­sante post­face – car il est presque mirac­uleux, finale­ment, que ces Chants soient par­venus jusqu’à nous, « retrou­vés en août 2016 » (je vous invite à décou­vrir où et dans quelles con­di­tions ! c’est page 90 du livre).

Navarre a déjà, en ce temps-là, une « vie bien rem­plie ». Il a pub­lié Lady Black (1971) et Évolène (1972) – et dis­pose de dix-sept autres man­u­scrits précédem­ment « refusés par les édi­teurs ». Ce qui fait dire à Philippe Lecon­te que le présent « petit livre s’inscrit par con­séquent dans la fil­i­a­tion navari­enne », prenant place « au côté des Louk­oums et du Cœur qui cogne » – « toute l’œuvre à venir s’y pressent déjà ».

Où que j’aille
je m’éloigne du même fleuve
et du même pon­ton
où que j’aille où
je suis la bar­que-prison à vie
(…)

et plus loin :

Le vent brasse les par­fums
il retrousse les manch­es
se jette dans le lavoir de la vie
et il net­toie tout ça
plusieurs fois il me soulève
je suis amoureux du géant.

Mais s’il est « urgent » que ces poèmes « trou­vent leurs chanteurs », ils ne s’abordent cepen­dant pas « à la légère », et si « on les lit trop vite ils nous échap­pent ».
Alors lisons et relisons-les « douce­ment » afin que, comme l’écrit si bien Philippe Lecon­te, « ils nous tena­cent ».

Chants de tout et de rien – Chants de rien du tout. Yves Navarre, poèmes inédits, avec des calligraphies de Hugo Laruelle. Préface de Jean Perrenoud. Postface de Philippe Leconte. H&O éditions, 12 euros.

Asso­ci­a­tion Les amis d’Yves Navarre : www.amis-yvesnavarre.org
Email : contact[@]amis-yvesnavarre.org
Twit­ter : @AmisYvesNavarre

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Commentaire(s)

  1. Je vous remer­cie pour ce bel arti­cle, cette belle “mise en rêve” rehaussée de ces illus­tra­tions qui m’in­triguent (encres ?)
    Je me com­mande immé­di­ate­ment ce recueil de poésie.
    Belle journée à vous.

  2. Chère eMmA,
    Ce recueil est en effet illus­tré de très belles cal­ligra­phies à l’en­cre (bleue, bien sûr, couleur d’Yves Navarre), du pein­tre Hugo Laru­elle, qui ajoutent à l’en­chante­ment des mots.
    Très cor­diale­ment.

    1. Mer­ci infin­i­ment pour votre réponse Mon­sieur Dhelle­memmes. Je vais me délecter de ces cal­ligra­phies très prochaine­ment (j’aime énor­mé­ment l’as­so­ci­a­tion du bleu/noir des encres)
      Très cor­diale­ment.

  3. La magie de la vie, dans ses méan­dres, offre aux héri­tiers de la lit­téra­ture le droit, et surtout ce bon­heur si pré­cieux d’ex­traire des tiroirs les oeu­vres de cer­tains, par­tis beau­coup trop tôt comme Yves Navarre. Décou­vrir la poésie de cet amoureux du Cana­da et de la vie, après avoir con­nu ses romans et surtout ses jour­naux dans lesquels il se révélait sans pudeur et naturel. Admirable mise en page illus­trée de cal­ligra­phies au plus près de toute l’essence de cet homme. Mer­ci à Mar­tine Roffinel­la pour cet hom­mage mille fois mérité et à l’édi­teur d’avoir per­mis cette belle pub­li­ca­tion.

  4. Oui moi aus­si, j’ap­pré­cie quand les poèmes sont accom­pa­g­nés d’il­lus­tra­tions car ça devient un superbe cadeau à offrir et à s’of­frir ! La poésie ne se vend pas facile­ment, nous le savons, alors l’ob­jet livre doit être très pré­cieux. Mots et cal­ligra­phies, c’est une asso­ci­a­tion par­faite. J’ai des amis qui écrivent des poèmes. Je ne cesse de leur dire 😉
    Mer­ci Mar­tine pour l’ar­ti­cle.

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