de martine roffinella

Alcoolismes pluriels : Nicolas Rey “Dos au mur”

Alcoolismes pluriels : Nicolas Rey “Dos au mur”

©MartineRoffinella

L’alcool crée une sorte de passerelle – ou plutôt de radeau – entre gens qui en con­som­ment sans mod­éra­tion, et c’est pré­cisé­ment pour cela qu’il est si dif­fi­cile de s’en défaire.

Cess­er de boire, c’est couper les ponts, larguer les amar­res, accepter de plein fou­et la soli­tude dans toute son oblig­a­toire sobriété ; accepter aus­si la rup­ture avec le men­songe, pour ce qui con­cerne directe­ment ici Nico­las Rey.

« Depuis mon jeune âge, le men­songe a tou­jours été pour moi comme une sec­onde peau », écrit-il, avant de pré­cis­er le but même son livre : « Il fal­lait que je le fasse. Il fal­lait que je mette mes tripes sur la table. Ce n’est pas joli à regarder, et alors ? C’est ma vie. Mon erreur. Oui, j’ai été un menteur toute ma vie. »

Feuil­letant ces pages, je me suis inter­rogée sur ma légitim­ité à lire cet ouvrage, et sur ce qui m’y pous­sait vraiment.

La curiosité un brin mal­saine ? (Il est tou­jours plus con­fort­able et ras­sur­ant pour soi-même de con­tem­pler les désas­tres d’autrui : cela rel­a­tivise étrange­ment les nôtres.)

La volon­té de décou­vrir si – oui ou non – Nico­las Rey est (ou plutôt a été) un « pla­giaire » ? Lui qui, à l’âge de vingt-qua­tre ans, a pub­lié son pre­mier roman, encen­sé par Frédéric Beigbeder ?…

Se pourléch­er des « révéla­tions » de Rey sur les pra­tiques sex­uelles d’Unetelle dans une célèbre mai­son d’édition parisienne ?

Sont-ce vrai­ment toutes ces raisons qui devaient me don­ner l’envie de goûter aux mots de cet écrivain, à ses errances, à l’immense déc­la­ra­tion d’âme qui jail­lit de son livre tel un geyser ?

La réponse est non, car une men­tion impor­tante orne la cou­ver­ture de cet ouvrage : « Roman ».

Et c’est son « roman » avec l’alcool qui m’a intéressée – étant moi-même alcoolique absti­nente depuis cinq ans (cf. Se trou­ver en quit­tant tabac, alcool et autres peurs de vivre, éd. Le Mer­cure Dauphi­nois, et L’Impersonne, éd. François Bourin).

Je suis donc entrée dans l’univers de Nico­las Rey comme en pays que je pen­sais con­nu, ou au moins familier.

Que nen­ni ! Plus on est d’alcooliques, moins on se ressem­ble ! La dépen­dance à cette drogue en vente libre peut se vivre très dif­férem­ment d’une per­son­nal­ité à une autre : l’alcoolisme est pluriel.

Dos au mur est ain­si le roman d’un homme qui n’a pas gag­né la par­tie face à la dépen­dance et qui actionne le levi­er de sa volon­té seule pour s’empêcher de boire. Cela broie évidem­ment le ven­tre et cham­boule le cœur jusqu’à la nausée.

« Je suis alcoolique absti­nent depuis onze ans. Et j’y pense tous les jours. Et j’ai envie de boire tous les jours », écrit le nar­ra­teur – qui dif­fère en cela tant de ma pro­pre expéri­ence, ce qui me laisse penser que les cures de dés­in­tox­i­ca­tion (que je n’ai pas fréquen­tées, mais l’auteur si) ont un effet, du moins sur le plan psy­chologique, assez limité.

C’est « une expéri­ence bien étrange que de voir les autres picol­er. Le pre­mier verre les calme. Le deux­ième les place à un point d’équilibre tout à fait char­mant. Le troisième les enchante. Le qua­trième les enivre un peu. Le cinquième leur apporte de la joie. Et toi, tu restes là, sur le banc de touche. Toi, tu n’as pas le droit de jouer. »

L’ombre de quelque chose d’indicible plane là.

Ce n’est pas la mort, ni même le dés­espoir. Je pencherais pour une cer­taine inep­tie de vivre.

Mais heureuse­ment, dans toute cette course dés­in­car­née, où sou­vent le nar­ra­teur paraît pile en équili­bre au-dessus de ses pro­pres phras­es, prêtes à l’asphyxier puis à l’engloutir, le digér­er sans pitié jusqu’à l’ultime souf­france d’exister (une aber­ra­tion) – heureuse­ment, oui : il y a l’amour.

Joséphine, cen­tre du texte, point de relais essen­tiel du nar­ra­teur qui à chaque instant place le réc­it sous son regard.

« Avec elle, j’ai décou­vert la marche à pied, les tisanes au gin­gem­bre et les salades de fruits rouges. Avec elle, je la regarde et je ne veux plus mourir. »

La fusion des corps est une explo­sion, elle « perd la tête et je perds la tête avec elle, et à cet instant pré­cis, oui je dis bien à cet instant pré­cis, j’ai même l’impression que Dieu existe ».

L’autre amour qui éclate dans ce livre, c’est celui pour le père, tou­jours là sur tous les plans, qui dit à son fils sur le point de rechuter devant un verre de Jack Daniel’s : « On va s’en sor­tir, mon poussin. Je te jure qu’on va s’en sor­tir, mon chéri. » Ou encore celui pour la « petite sœur », qui fait un enfant à la quar­an­taine avec un jeune artiste de vingt ans de moins qu’elle, et qui elle aus­si est alcoolique.

Alors quelle est donc l’histoire de ce livre ? 

Celle d’un homme qui saute de page en page sans se pro­téger des chocs, tête la pre­mière con­tre les mots, qui dis­ent à quel point il s’est emmêlé les pinceaux ou empêtré dans le fais­ceau com­plexe et impi­toy­able des sen­ti­ments humains – « seul au monde ».

Dos au mur, Nicolas Rey, éditions Au diable Vauvert, 18 euros.
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