de martine roffinella

Claire Fourier, nouvelle invitée de la rubrique Les ami·e·s publient !

Claire Fourier, nouvelle invitée de la rubrique Les ami·e·s publient !

©MR

Créé durant l’été 2020 pour soutenir les auteur·e·s en ces temps de Covid-19, où nombre d’ouvrages ont perdu en visibilité, cet espace solidaire accueille aujourd’hui la talentueuse Claire Fourier pour : Sémaphore en mer d’Iroise.

Qui est Claire Fourier ?

Pho­to par Louis Monier ©Claire­Fouri­er.

Née dans le Fin­istère, Claire Fouri­er a été pro­fesseure de Let­tres et bib­lio­thé­caire, un temps assis­tante de l’écrivain Hen­ri Pol­lès, avant de devenir elle-même écrivaine et de rem­porter plusieurs prix lit­téraires. Elle a pub­lié une ving­taine de romans et des recueils de poèmes aux édi­tions Actes Sud, du Seuil, de La Dif­férence, Dia­logues, Bar­tillat, Jean-Paul Rocher, du Canoë…

Présentation de Sémaphore en mer d’Iroise

« Je suis du Fin­istère. J’ai quit­té le Fin­istère. Le Fin­istère ne m’a pas quit­tée. Ce n’est pas que le Fin­istère me tienne en laisse, au con­traire : le Fin­istère est ma piste d’envol de tous les jours, que dis-je, de toutes les heures. Et il est ma brûlure, et il est mon onguent. Voilà le pays qui m’a vue naître (…) Voilà le pays que j’aurai devant les yeux quand ils se fer­meront à jamais. » 

D’une plume dont de grandes voix ont salué la « per­fec­tion clas­sique », mais avec tou­jours une fan­taisie assumée, nous indique la 4e de cou­ver­ture, l’auteure déroule ici un inclass­able livre d’heures qu’inspire sa terre mêlée d’embruns océaniques.

Cent courts chapitres qui dis­ent avec brio le sens entre­vu des choses et celui, obsé­dant, de l’écriture.

Ver­tige, de Colette Lam­brichs (tech­nique mixte, 2019). Œuvre réal­isée exprès pour la cou­ver­ture de Sémaphore en mer d’Iroise.

Ce qu’en dit l’auteure : Claire Fourier 

Sémaphore en mer d’Iroise ? C’est la recherche du temps per­du, autrement dit, du par­adis per­du. Car le seul par­adis, c’est le temps. Donc il faut savoir « pren­dre » le temps, le retenir. N’ayant pas tou­jours su, j’ai essayé de le res­saisir sous la forme d’un livre d’heures. Cent heures, cent chapitres tra­ver­sés par deux fils rouges : un paysage et la transmission.

Le paysage, c’est la côte nord du Fin­istère. Il y va, non du paysage marin de mon enfance objec­tive­ment décrit, mais d’un paysage-état d’âme – qui a forgé ma vision du monde et ma philoso­phie de la vie. Il y va d’une nav­i­ga­tion intérieure qui ren­voie à une prob­lé­ma­tique fémi­nine vieille comme le monde : les pieds sur terre, le regard en mer ; le corps dans la réal­ité immé­di­ate, le regard soucieux de ce qui peut advenir.

La trans­mis­sion, c’est le fait des « fileuses de des­tin ». Aïeule, mère, fille, voyez-les ici s’affairer à la mai­son, au jardin, à la tâche, en prom­e­nade, à la lec­ture, à l’écriture. Écoutez leur voix (c’est la vôtre) ; elle dit, au gré de moments cueil­lis au vol, le quo­ti­di­en, la rela­tion à l’homme, la mater­nité, le regard sur ce qui va et vient. Ces moments révè­lent un même besoin de lumière, de folie douce, de gai savoir.

Voici donc une grand-mère allè­gre et fan­tasque, une mère frag­ile et mélan­col­ique, un père abrupt et têtu, et la nar­ra­trice, leur héri­tière, qui cherche son chemin entre l’inné et l’acquis, peinant à trou­ver un équili­bre entre des forces con­traires, une voie médi­ane entre l’éternel féminin et le féminisme.

En aïeule. Coll. per­son­nelle Claire Fourier.

Ces femmes vous invi­tent dans leur cham­bre ; elles y ont fait l’amour, elles y ont été chastes ; c’était selon les heures, les humeurs. Car il y a le matin, il y a le soir, les jours qui se suiv­ent, ne se ressem­blent pas ; ce sont les femmes qui se ressem­blent, inquiètes et chan­tantes à la fois, la plus « libre » n’étant peut-être pas la plus libérée. C’est qu’il faut avoir beau­coup vécu, sen­ti, pen­sé, avoir tra­ver­sé l’épreuve du feu pour trou­ver le mot juste et trans­met­tre un enseigne­ment qui tienne la route.

La vie des femmes étant un tour­bil­lon d’actes menus, un flux et un reflux d’émotions, de joies, de cha­grins, le livre devait obéir à ce rythme oscil­lant et ren­dre flu­ide une suc­ces­sion d’instants.

C’est pourquoi, portée par une pal­pi­ta­tion, l’écriture galope ou s’alanguit dans un flux ver­bal qui épouse le trem­ble­ment du temps au cours des cent chapitres comme autant de rafales au bout desquelles le vent d’ouest mur­mure tou­jours la même chose : l’âme fémi­nine est un bateau ivre qui ne coule pas : parce qu’elle marie d’instinct sagesse et fan­taisie, la femme sait don­ner sens et unité à l’errance et à l’éparpillement.

La struc­ture du livre, qui aurait pu s’appeler Vagues, est calquée sur celle de Moby Dick, mon livre-culte, sur le mou­ve­ment de la marée et l’entrelacs. D’où le fon­du-enchaîné des cent chapitres ; l’un entraîne l’autre, bien que cha­cun ait sa sin­gu­lar­ité. Tout se suit, rien ne se suit – comme les heures dans le temps continu.

Sont évo­qués mon exis­tence itinérante pen­dant trente ans et le besoin de logis où me pos­er et me sen­tir bien, les événe­ments qui ont frap­pé ma jeunesse, notam­ment la ren­con­tre à Tbilis­si avec le cinéaste Parad­janov, mes amours lit­téraires et artis­tiques, Simone Weil, Vir­ginia Woolf, Colette, Duras, Rosa Lux­em­burg, Musil, Proust, Mon­ther­lant, Bernard Noël à mots voilés, Debussy, Matisse, les « jeûneurs fous » de l’écriture et les femmes que j’appelle les sui­cidées de l’écriture ou mes grandes sœurs… Sont évo­quées mes amours humaines, heureuses et malheureuses…

Coll. per­son­nelle Claire Fourier.

Appelant une lec­ture buis­son­nière, c’est une longue let­tre frag­men­tée au lecteur, nour­rie par ce qui demeure de mon édu­ca­tion, de mes choix, mes doutes, mes deuils, mes petites vic­toires et mes grandes erreurs (et l’inverse) – par tout ce qui fait la vie d’une femme.

C’est un mono­logue, inspiré du « courant de con­science » cher à Joyce et à Vir­ginia Woolf, pour dire la rai­son et la dérai­son d’une femme qui ressem­ble à toutes les femmes.

C’est un jeu de marelle, laque­lle est un jeu sautil­lant avec l’au-delà. Colette Lam­brichs a illus­tré avec justesse la cou­ver­ture avec un tableau inti­t­ulé Ver­tige, qui représente, au som­met d’un rocher, une petite sil­hou­ette noire, pen­sive et près de bas­culer dans la mer.

Danse au-dessus de l’abîme, mais recherche du bon­heur mal­gré tout, c’est un livre tonique et drôle. Qui marie ten­dresse et déri­sion. Qui traduit le besoin de s’enchanter même sur fond de désenchantement.

Un livre sur­réal­iste, au sens éty­mologique : qui, non con­tent de dire le rêve ou la réal­ité, essaie d’injecter du rêve dans la réal­ité pour la ren­dre sup­port­able et plus belle – en faire une réal­ité supérieure.

Livre-tes­ta­ment, parole intime qui avoue en douceur un secret, Sémaphore en mer d’Iroise est somme toute un livre de rai­son lyrique et fémi­nine, qui, en bous­cu­lant le temps, recon­naît la ver­tu de ce que Quig­nard a nom­mé le « jadis » : la réserve d’avenir que con­tient le passé.

La petite-fille ressent que la moder­nité se goûte sur fond de fidél­ité à la tra­di­tion. Klao­da renaît par Anna revis­itée. La plus jeune s’affermit dans la pen­sée de l’aînée.

Ancien = trem­plin pour demain.

Sémaphore en mer d’Iroise, par Claire Fourier, aux éditions Locus Solus, 19 euros.
Autres actualités littéraires de l’auteure
  • Con­tri­bu­tion à l’ouvrage Le Sel de la Bre­tagne, aux édi­tions Les Press­es de la Cité.
  • C’est de fatigue que se fer­ment les yeux des femmes, paru aux édi­tions Bar­tillat, est de nou­veau disponible.
  • Métro Ciel, qui fit con­naître Claire Fouri­er (et dont Régine Deforges dit, en 1996, qu’elle aurait « aimé écrire ce livre »), béné­fi­cie d’une nou­velle vie aux édi­tions du Canoë.
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Commentaire(s)

  1. Finis Ter­rae, loin­tain de mon enfance … Je m’en vais sans délai com­man­der “Sémaphore en mer d’Iroise” (j’avais adoré “Tombeau pour Damiens”). Mer­ci Mar­tine Roffinel­la, bra­vo Claire Fouri­er et vive la Bretagne !

    1. Mer­ci chère Féli­cie ! Claire Fouri­er est une grande écrivaine — je le dis comme je le pense ! J’ai aus­si beau­coup aimé son “Dieu m’é­ton­nera tou­jours” — un bijou, que j’ai lu deux fois. Vive la lit­téra­ture ! Et comme tu l’écris si bien : Vive la Bretagne !

  2. Mer­ci, chère Féli­cie Dubois. J’e­spère que vous vous trou­verez en ter­ra cog­ni­ta dans Sémaphore en mer d’Iroise. Je vous imag­in­erai lisant. Claire

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