de martine roffinella

Ella Balaert et son fantastique bestiaire

Ella Balaert et son fantastique bestiaire

©MartineRoffinella.

Que peuvent bien nous réserver ces Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces ? Sont-ils-et-elles susceptibles, au gré de nos petites ou grandes vies, de semer le désordre parmi nos inébranlables perceptions du réel ? Quel est le point de vacillement entre ce que nous tenons pour sûr et le fantastique ? C’est l’affaire de l’écrivaine Ella Balaert.

Georges-Olivi­er Château­rey­naud, grand nou­vel­liste devant l’Éternel, signe la Pré­face du recueil d’Ella Bal­aert, Pois­sons rouges et autres bêtes aus­si féro­ces, qui m’a forte­ment impres­sion­née – peut-être davan­tage encore, non pas dans ce qui fut nom­mé à tort le « monde d’après-Covid », mais bel et bien dans celui d’aujourd’hui, fausse­ment com­pas­sion­nel, plus égo­tiste et rem­pli de vides que jamais.

S’il ne faut, afin de con­serv­er intacte la curiosité gour­mande des lect·rices·eurs, rien révéler des intrigues pro­pres à chaque nou­velle, il est per­mis de situer le livre « en forme de bes­ti­aire » sous « l’invocation d’Edgar Poe » – qui est, sup­pose Château­rey­naud, « en par­tie à l’origine de [l]a voca­tion de “fan­tas­tiqueuse” » d’Ella Bal­aert. Une « reven­di­ca­tion de par­en­té » on ne peut plus évi­dente, elle « crève les yeux », dit-il, « car l’ange du bizarre est présent à chaque page ». Ce qui ne sig­ni­fie pas pour autant que le réel en doive être chas­sé : bien au con­traire ! Car, comme il le con­clut, « le réel, afin de le don­ner à voir il faut d’abord lui tourn­er le dos, fein­dre de l’ignorer, le sur­veiller dans le miroir d’une fic­tion (…) et révéler son imposture ».

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

« Impos­ture » est le mot juste. Et pour ce qui est d’utiliser la fic­tion pour en témoign­er, Ella Bal­aert est une red­outable experte, autant dans la con­struc­tion de l’intrigue que dans un style d’une pré­ci­sion et d’un cachet hors pair.

Extrait, page 15 :

Aus­si, à présent, marche-t-elle dans son apparte­ment, Andréa, elle tourne en rond dans le ven­tre douil­let de son apparte­ment sans le quit­ter depuis plus de deux semaines, sans pass­er la tête par l’embrasure, sans sor­tir les pieds en pre­mier non plus, se présen­ter par le siège est dan­gereux, ce sont les morts qu’on fait quit­ter les maisons les pieds devant pour éviter qu’ils revi­en­nent, aus­si Andréa ne sort-elle de chez elle, ni pieds, ni tête. Depuis quinze jours.

Depuis qu’Alain est par­ti, depuis qu’Alain me délaisse au gué vive la rose, pour s’en aller voir une autre qui est bien plus tout que moi (…). 

« Les Pois­sons rouges », « La Chi­enne de chas­se », « La Mou­ette », « Le Bernard‑l’ermite »… dix-sept nou­velles, plus fasci­nantes (et donc inquié­tantes) les unes que les autres, com­posent ce recueil dont chaque per­son­nage pour­rait être tout ou par­tie de nous, l’une de nos bizarreries, l’un de nos acci­dents, une erreur, un songe – et soudain ce point, pas for­cé­ment de rup­ture, qui nous trans­fère d’un monde à un autre, lequel peut paraître si dif­férent de celui dont nous rêvions, mais qui en fait est nous, tels que nos pen­sées et nos actes nous ont recréés.

Ella Bal­aert, douée de cette fac­ulté d’observation rare pour repér­er les minus­cules non pas failles mais inter­stices de nos egos, con­cré­tise ce que notre présence au monde induit – elle « fan­tas­ma­tique » de sorte à nous faire pren­dre le réc­it pour une extrap­o­la­tion dra­mati­co-bur­lesque, jusqu’au moment où ce qui se passe nous arrive : c’était écrit dans le livre, et l’événement survient, c’est nous ce per­son­nage télé­porté, c’est sous cette impos­ture du réel.

Ain­si Andréa, secré­taire médi­cale désor­mais cloîtrée chez elle, « bien au chaud dans la cham­bre matricielle », et qui a pour­tant « essayé de faire les choses et de les faire bien », mais qui ne peut plus – « comme ce serait drôle si les hommes étaient aus­si trans­par­ents que les pois­sons », ces pois­sons rouges dont la femelle a « lâché ses œufs par salves », alors qu’elle-même n’a pas pu voir son enfant mort : « je l’aurais vu si les femmes étaient aus­si trans­par­entes que vous, mes jolis ». Et de pos­er là cette ques­tion charnière : « Et si vous inverse­ment deviez don­ner un nom comme nous à cha­cun de vos œufs, com­ment feriez-vous ? »

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Avec son mari, pour le « né mort », ils avaient pen­sé à Ronan « si c’est un garçon », Léonie « si c’est une fille » – Andréa d’en déduire, ce qui con­stitue le micro-détail autour duquel la nou­velle tisse sa toile : « pois­son tu es plus heureux que moi ».

La fin con­firme-t-elle ce sentiment ?

Chez Ella Bal­aert, les choses ne se tranchent pas si aisé­ment, même si elles peu­vent se révéler d’une cru­auté pro­posée comme inéluctable et d’autant plus mor­dante (terme appro­prié en l’occurrence).

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Toutes les nou­velles de ce remar­quable recueil m’ont plu et fascinée par l’extrême qual­ité de leur con­struc­tion lit­téraire, la présence, même quand elle est absence, de chaque per­son­nage auquel immé­di­ate­ment on s’attache, pour l’adopter ou le rejeter, mais dans une forte préhen­sion morale et physique. Les présen­ta­tions faites, nous lisons non pas plus vite, mais en ser­rant les doigts sur les pages. Quelque chose se crispe en nous, la sen­sa­tion d’un bas­cule­ment que nous souhaitons devin­er, anticiper pour pou­voir l’éviter, empêch­er en quelque sorte l’opération trans­par­ente que la « fan­tas­tiqueuse » Ella Bal­aert va pro­duire à notre insu : eh bim ! rien vu venir ! c’est arrivé, il faut respir­er de nou­veau – elle nous a bien eus.

Le livre refer­mé, je me suis demandé de quelle femme je me sen­tais la plus proche dans ce recueil.

Johan­na ? qui lutte « con­tre une envie d’envers des choses », comme par exem­ple « de se retourn­er comme un gant », rêve de « chang­er de peau » car la sienne est « ten­due à cra­quer sur l’amas des chairs, dernière digue avant le sur­gisse­ment de la houle », et à qui il est juste­ment pro­posé « une nou­velle peau pour une vie meilleure » ?

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Ou Madame Yvette Ducharme ? qui, « trop bonne », accueille toutes sortes d’animaux errants alors qu’une sévère froidure sévit cette année-là – d’abord un « vieux matou, avec une vieille tête, l’œil voilé, la mous­tache iné­gale, le poil ras et pelé couleur gris sale, une bête usée », puis six chats au total, et ensuite un chien blessé, un canard aveu­gle, un cou­ple de héris­sons, une oie nerveuse… Au départ les voisins admirent le dévoue­ment d’Yvette – « heureuse­ment qu’ils vous ont, hein, pau­vres bêtes » –, mais au fil du nom­bre crois­sant la pop­u­la­tion goûte de moins en moins cette « inva­sion pos­si­ble de tous ces errants » (migrants ?) – « et vous comptez en ramass­er encore beau­coup de ces infor­tunés, mère Yvette ? (…) y a pas écrit Noé sur les pan­neaux de la ville tout de même ils pour­raient bien nous amen­er des mal­adies, vous penserez à bien les enfer­mer chez vous, hein ».

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

J’espère bien, par ce compte ren­du très frus­trant – car com­ment tout cela se finit-il ? bien ? mal ? entre-deux ? –, provo­quer ici une furieuse envie de dévor­er séance ten­ante ces nou­velles, car il faut lire Ella Bal­aert – et tout de suite.

Urgence à pren­dre le réel « sur le fait », comme l’écrit si bien Georges-Olivi­er Château­rey­naud, « en pleine tricherie, pour lui arracher dans un éclair son masque du moment », ce par le biais du fan­tas­tique qui le con­tient tout entier.

Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces, par Ella Balaert. Préface de Georges-Olivier Châteaureynaud. Publié aux éditions des femmes-Antoinette Fouque ; 15 euros.

Site de l’autrice : https://ellabalaert.com/

 

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Commentaire(s)

  1. Touché-coulé comme on dit… Bra­vo Mar­tine, vous avez sus­cité l’envie de lire ce recueil de nouvelles…
    Vous avez dévoilé juste ce qu’il faut pour attis­er le désir d’entrer dans ce bestiaire…et de partager votre enthousiasme…Merci…

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