de martine roffinella

« Habitants fragiles et tenaces de Paris », Fanny Saintenoy vous a sûrement croisés !

« Habitants fragiles et tenaces de Paris », Fanny Saintenoy vous a sûrement croisés !

©MartineRoffinella.

Rien que pour savoir si un jour ou l’autre, « au coin d’un parc, sur un quai, au bord d’un pont », votre silhouette a inspiré Fanny Saintenoy, il faut se plonger dans son livre jubilatoire et malicieux. L’autrice et son éditeur sont mes invité·e·s : venez vous régaler de leur « Parole » !

Imag­inez ma sur­prise quand j’ai vu, ouvrant le livre de Fan­ny Sain­tenoy J’ai dû vous crois­er dans Paris, que la mai­son d’éditions Parole était basée à Artignosc-sur-Ver­don, soit à une dizaine de kilo­mètres du vil­lage où j’habite ! Pour autant, con­fine­ment oblige, nos con­tacts ont eu lieu à dis­tance, et c’est par cour­riel que l’éditeur de Fan­ny, Patrick Cova, m’a racon­té sa ren­con­tre avec l’écrivaine et son texte.

Route de mon vil­lage vers Artignosc-sur-Ver­don. ©Roffinel­la­Mar­tine.

La col­lec­tion « Main de femme » – des livres à ne pas met­tre entre les mains de tous les hommes –, ain­si que le for­mat par­ti­c­uli­er du livre, m’ont égale­ment intriguée (Patrick Cova s’en explique ci-après).
Mais bien enten­du, c’est le con­tenu qui m’a le plus enchan­tée – et je remer­cie Josyane Sav­i­gneau d’avoir attiré l’attention des lect·rices·eurs, sur le réseau Twit­ter, au sujet de cet ouvrage.

Il s’agit de petites enclaves, de seg­ments d’histoires, de micro-tranch­es d’émotions, de lamelles de vies égrenées dans une rib­am­belle de quartiers de Paris – de Bel-Air à Jean-Jau­rès, en pas­sant par Les Halles, Daumes­nil, La Chapelle, Charonne, etc. – et/ou de lieux : le Père-Lachaise, le parc Montsouris, le cen­tre Georges-Pom­pi­dou, la piscine Pon­toise…

Une foul­ti­tude de « je », au féminin comme au mas­culin – l’un « rêve d’Arthur Rim­baud, fatigué et ridé, devant sa chem­inée », l’autre attend un homme qu’elle n’a « jamais vu » mais qu’elle con­naît « par cœur ». Un « je » qui peut pareille­ment se fon­dre en un ani­mal – « une mas­cotte noire avec des yeux jaunes ».

Les sit­u­a­tions sont aus­si divers­es que var­iées : for­cé­ment, lect.eurs.trices, vous vous recon­naîtrez dans tel ou tel micro-scé­nario, et vous vous deman­derez si Fan­ny Sain­tenoy n’était pas là, cachée dans un recoin d’avenue, pour tout not­er de vos aven­tures !

Ce J’ai dû vous crois­er dans Paris est un con­cen­tré agile, revig­o­rant, lucide et poé­tique sur ce qui au fond con­stitue nos vies : un silence ponc­tué d’indicible que juste­ment, par magie, Fan­ny Sain­tenoy parvient à capter.

Extrait, pages 19 et 20 :

J’ai vécu de longues années d’isolement, un peu résignée mais assez heureuse, large­ment occupée. Du tra­vail, des loisirs, des amis. Il faut croire qu’une alerte a son­né, la peur de vieil­lir un peu plus dans le silence peut-être, la peur de par­ler seule un jour en écoutant la radio. Je ne sais plus rien de l’amour, de la sen­su­al­ité. Com­ment s’embrasse-t-on ? Com­ment se désha­bille-t-on ? A‑t-on honte de cette tache sur sa peau, de ce bour­relet, de son pro­pre trou­ble ?…

Je laisse main­tenant la place à l’autrice puis à son édi­teur, qui font vrai­ment plaisir à lire en ces temps anx­iogènes.


Fanny Saintenoy raconte…

Pho­to : ©Gérar­dUferas.

« Des phras­es cour­tes, ma chérie »

C’est un livre de Pier­rette Fleu­ti­aux qui m’avait aidée à repren­dre l’écriture de mon pre­mier roman, Juste avant (éd. Flam­mar­i­on, 2011), et ce titre me remonte sou­vent en tête quand je pense à ce recueil de nou­velles.

J’écris des romans ser­rés, petits, mes amis écrivains proches en ont fait un sujet de moqueries affectueuses et j’en ris aus­si.
Alors quand j’ai com­mencé les nou­velles, je n’ai pas été éton­née qu’elles se stan­dard­is­ent vite à la minia­ture, deux pages et demie, le haïku de la nou­velle. C’est devenu un réflexe, une sorte de jeu.
Il faut un immense tal­ent pour être un écrivain bavard.
J’aime de moins en moins Paris, ma ville, le bruit, le manque de nature, la vio­lence sociale.
Peut-être que ce recueil, pour­tant plein d’affection pour elle, est une façon de lui sig­ni­fi­er mon désamour, une envie de départ.
Je la scrute, tout le temps, entre dégoût et com­pas­sion.

J’ai vécu ces dernières années en con­tact proche avec des pho­tographes, je sais que leurs regards ont influ­encé mes textes. J’ai eu comme pro­fesseur d’université un grand soci­o­logue, Louis Porcher, lui aus­si a façon­né mon obser­va­tion du réel.

Je ne choi­sis pas mes sujets d’écriture, ils me tombent dessus […].

Je ne me suis pas lev­ée un matin en déci­dant d’écrire un recueil de nou­velles sur la ville. C’est venu douce­ment, ça a mis longtemps et cette forme rétré­cie a été un grand plaisir d’écriture, après le casse-tête qu’a représen­té pour moi la con­struc­tion de mon sec­ond roman, Les Notes de la mous­son (éd. Ver­silio, 2015).
Je ne choi­sis pas mes sujets d’écriture, ils me tombent dessus, qu’ils me plaisent ou non d’ailleurs.

Un immeu­ble parisien. ©Roffinel­la­Mar­tine.

Pour le recueil, un per­son­nage s’imposait, vu rapi­de­ment, proche de ma vie ou imag­iné, un lieu s’y asso­ci­ait, bien con­nu ou tra­ver­sé une fois, puis la petite may­on­naise mon­tait.
Quelle sit­u­a­tion ? Quelle scène ? Qui regarde ? Quelle est la chute ? Com­ment crois­er autre chose avec ?
Et comme pour les romans, les thèmes qui comptent se glis­sent dans l’histoire.

Le recueil des­sine un Paris des petites gens, clo­do, femme seule, vieille dame, malade, migrant.
Je ne suis pas encore prête à écrire sur la grande bour­geoisie, la mode ou la finance, man­i­feste­ment… ce côté social je le revendique, cha­cun ses domaines.
J’écris près de ma vie, en lien avec mon milieu, l’histoire de ma famille, mes colères, mes préoc­cu­pa­tions.

La con­cep­tion des nou­velles a été très proche de celle des peu de poèmes que j’ai écrits (avec regret), une sorte de macéra­tion douce, rêveuse et longue, et puis un beau matin, le texte tombe tout chaud, presque sans rien à retouch­er à part le style.
Le con­traire des romans, avec leur struc­ture et leurs ficelles qui tor­turent la cervelle en per­ma­nence.

J’ai aimé pas­sion­né­ment, avec ce recueil, croire vrai­ment Être ces gens. Me gliss­er dans leur peau, comme le ferait un comé­di­en, comme le font les enfants : on dirait que je serais une vieille qui perd la boule sur les quais de Seine, d’accord ?

Un lam­padaire parisien. ©Roffinel­la­Mar­tine.

Je ne change pas de pro­jet à cause des refus.

J’ai eu le loisir de repris­er les petits textes longtemps car aucun édi­teur ne voulait s’aventurer avec cette forme, ni avec ce ton.
On m’a reproché la voix uni­forme, voire mono­corde, la non-pro­gres­sion.
Je ne change pas de pro­jet à cause des refus. J’ai tenu à garder cela, juste­ment, ce flou dans la nar­ra­tion.

Le Je qui racon­te c’est moi, per­son­ne, n’importe quel Parisien, un enfant, une femme dés­espérée, un homme malade, un chat. Et finale­ment c’est un Nous, une petite assem­blée d’humanité. Nous sommes les habi­tants frag­iles et tenaces de Paris.

J’ai com­pris cela tout à la fin, en réfléchissant à la qua­trième de cou­ver­ture ; sou­vent on com­prend ce qu’on a fab­riqué après, quand les gens posent des ques­tions, quand il faut par­ler « sur » le texte. Et à ce moment j’ai aus­si pen­sé au mag­nifique livre Cer­taines n’avaient jamais vu la mer, de Julie Otsu­ka, qui racon­te les his­toires avec un Nous, un chœur de femmes.

Les édi­tions Parole étaient ma dernière ten­ta­tive, heureuse­ment que j’ai pen­sé à eux, grâce à L’Homme semence [Vio­lette Ail­haud, 2013] décou­vert dans ma librairie préférée à Berg­er­ac, en Dor­dogne, sur les lieux de mon pre­mier roman. Les petits textes ont béné­fi­cié de cette longue attente, des cor­rec­tions régulières, du net­toy­age inces­sant, c’est la par­tie que je préfère dans le tra­vail d’écriture, le fig­no­lage de pointe. Et pour cela, l’accompagnement de Claude Fos­se, des édi­tions, a été impor­tant, déli­cat et respectueux, sec­ouant, et tant mieux.

Pho­to : ©Édi­tion­sPa­role.

J’ai tou­jours lu énor­mé­ment, écrit des tas de let­tres, mais la vraie écri­t­ure m’est venue tard, un cadeau de matu­rité, la quar­an­taine. Elle m’a apporté une échap­pa­toire, des pail­lettes dans une vie nor­male, un espace par­al­lèle, et surtout des ren­con­tres, beau­coup, fon­da­men­tales.

Des partages avec des écrivains que j’admire et/ou que j’adore en tant que per­son­ne, et des partages avec des lecteurs qui me touchent telle­ment.
Ces lecteurs qui vous écrivent, vien­nent à vous, vous racon­tent leur intim­ité comme si on se con­nais­sait depuis longtemps, parce que la lec­ture du livre a induit cela, une prox­im­ité immé­di­ate.

C’est cette magie-là qui me pousse sou­vent à con­tin­uer, à per­sévér­er même quand rien ne se présente facile­ment. Sou­vent j’ai encore du mal à le croire, que c’est mon livre, que c’est mon nom sur la cou­ver­ture, que c’est mon prénom en hébreu sur ce livre traduit… et c’est très bien ain­si.

C’est cela qui me sidère le plus dans l’écriture, les croise­ments entre la lit­téra­ture et le réel…

Une anec­dote pour con­clure… la nou­velle qui racon­te une femme assise sur la tombe de sa mère au cimetière du Père-Lachaise, c’est moi, je l’ai écrite au tout début. Elle m’a per­mis d’imaginer qu’un jour, un gar­di­en viendrait m’importuner parce que je ne respecte pas la bien­séance des lieux et que j’aurais le plaisir de l’envoyer balad­er.

Il y a peu j’y suis retournée et la scène s’est pro­duite… exacte­ment comme dans le texte, comme si on tour­nait une scène de film avec un scé­nario respec­té au mot près.
C’est cela qui me sidère le plus dans l’écriture, les croise­ments entre la lit­téra­ture et le réel… brouiller les pistes de la fron­tière.

Mon pre­mier roman était très auto­bi­ographique ; mon sec­ond, pour ce qui est de l’histoire, pas du tout… Aujourd’hui, avec le recul, pas un instant je ne fais de dif­férences entre mes per­son­nages, qu’ils aient été ma grand-mère ou un petit garçon indi­en entière­ment façon­né dans ma tête.

Tous mes per­son­nages, ceux des nou­velles com­pris, même s’ils sont esquis­sés très rapi­de­ment, for­ment une petite troupe de proches dont je ne sais pas exacte­ment où ils se situent entre sou­venir, imag­i­naire, rêver­ies, mais je les chéris équitable­ment.

J’ai dû vous crois­er dans Paris en con­fine­ment. ©Édi­tion­sPa­role.

Et un dernier livre à évo­quer en signe d’affection, bien après l’écriture et la sor­tie du recueil, j’ai repen­sé, en faisant des dédi­caces, à ce titre de Pierre Michon, Vies minus­cules. Il n’y a évidem­ment aucun rap­port entre les deux livres, mais les des­tins de J’ai dû vous crois­er dans Paris sont exacte­ment cela, des vies minus­cules cueil­lies sur le trot­toir. Et Pierre Michon les a aimés, ces petits textes, il suf­fit par­fois d’un mot doux d’une per­son­ne très par­ti­c­ulière pour rem­plir votre besace d’écrivain d’un tré­sor.


Patrick Cova, des éditions Parole, raconte…

Pho­to : ©Édi­tion­sPa­role.

La ren­con­tre entre Parole et Fan­ny Sain­tenoy s’est faite de manière sim­ple et naturelle. Elle con­nais­sait cer­tains de nos livres, dont L’Homme semence [op. cit.], et, sur les recom­man­da­tions de Col­ine, une libraire alors instal­lée à Berg­er­ac et main­tenant en Bre­tagne, elle a pris con­tact avec nous pour nous pro­pos­er le principe d’un recueil « d’instantanés » se pas­sant à Paris.

Nous avons lu ses textes, nous nous sommes « croisés dans Paris » et avons décidé de don­ner vie ensem­ble à ce petit livre, un livre pas si petit que ça d’ailleurs par l’étendue de son human­ité, par le regard acéré et ten­dre à la fois de son autrice, la justesse de sa plume.Mais petit par sa taille oui, puisque nous l’avons pub­lié dans notre col­lec­tion « Main de femme », qui ne pro­pose pas des livres de poche mais plutôt des « livres de sac à main ».
Un livre que l’on sort de son sac à la ter­rasse d’un café, sur un banc pub­lic, assis au bord d’un quai. Et qui nous porte vers l’autre, que l’on soit à Paris ou ailleurs. Un livre qui fait du bien à l’âme.

Ce livre c’est un peu comme un oiseau qui se pose au hasard sur une branche, penche la tête, regarde et écoute les gens qui passent en par­lant au-dessous de lui. Puis il change de branche, voit d’autres gens…

Aujourd’hui nous sommes heureux qu’il prenne un tel envol et que ce petit oiseau parte à la ren­con­tre de tant de lec­tri­ces et de lecteurs. 

J’ai dû vous croiser dans Paris, Fanny Saintenoy, éditions Parole, collection « Main de femme », 12 euros.
> Retrouvez Fanny Saintenoy :

Sur Face­book
Cour­riel : saintenoy(arobase)hotmail.com
Sur le site de Ver­silio (avec seule­ment les livres précé­dents) : https://www.versilio.com/fannysaintenoy/livres

> En savoir plus sur les éditions Parole :

Depuis 2004, date de leur créa­tion, les édi­tions Parole se définis­sent comme des « Éleveurs de livres » qui accom­pa­g­nent les textes dans la durée, avec leurs auteurs, pour leur don­ner le temps de grandir et de trou­ver leur place.
Les pre­miers ouvrages sont ven­dus sur les marchés de Provence.
Au fil du temps, des rela­tions durables avec des librairies indépen­dantes s’affirment sur tout le ter­ri­toire fran­coph­o­ne.
Aujourd’hui ce sont près de 900 libraires qui met­tent en lumière les dif­férentes col­lec­tions du cat­a­logue de Parole.
Toutes les infor­ma­tions sur les divers­es col­lec­tions sont sur le site des Édi­tions Parole.

> Liens utiles !

Lec­ture par Claude Fos­se de J’ai dû vous crois­er dans Paris : voir la vidéo.
Cour­riel : contact(arobase)editions-parole.net
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Site : https://www.editions-parole.net/

 

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Commentaire(s)

  1. Heureuse décou­verte ! Comme vous, je suis sen­si­ble aux cap­ta­tions frag­men­tées du réel, à la nar­ra­tion pho­tographique. La matière devient « minia­ture», mod­èle réduit.
    Le temps qui s’exprime, le temps qui s’écrit est un con­cen­tré de vie, à base de pur jus ! Un max­i­mum dans un min­i­mum.
    J’ai envie de ren­tr­er dans votre micro­cosme parisien et décou­vrir quel « je » pour­rait me ressem­bler !

    Mer­ci à vous !

    1. Chère Vanes­sa,
      Mer­ci. J’é­tais sure que j’avais répon­du, mais man­i­feste­ment je n’ai pas fait comme il faut. J’aimerais bien savoir à quel per­son­nage vous vous associerez, tenez moi au courant.
      Mer­ci de votre atten­tion. Bien sincère­ment.
      Fan­ny

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