de martine roffinella

Poétiquez-vous !

Poétiquez-vous !
L’acte poétique n’a jamais eu autant d’importance et de nécessité.
Mais en quoi consiste-t-il exactement ? Quelle responsabilité implique-t-il ? Est-il même possible de le définir ?
J’ai demandé à Anne Ropion et à Jean Claude Bologne de venir dialoguer ici et partager leurs points de vue.

 

« La poésie se donne souvent avec déflagration »

Par Anne Ropi­on

©Ropi­on, col­lec­tion per­son­nelle.

Par­ler de poésie est dif­fi­cile. De la sienne encore plus, car il s’agit for­cé­ment de par­ler un peu de soi, ce qui est à mes yeux impudique. La poésie se vit avant de s’écrire, de se lire, de s’écouter, de se don­ner… Comme la pein­ture ou la musique, la poésie se ressent, elle ne s’explique pas. Ne pas se pren­dre au sérieux, surtout. Jamais. Mais… écrire sérieuse­ment.

Mar­tine Roffinel­la a dev­iné ma prox­im­ité avec la vision de Jean Claude Bologne, dont j’apprécie en effet l’ouverture à l’idée d’une mys­tique sans oblig­a­toire­ment pass­er par une case religieuse. Il est un lecteur récep­tif, priv­ilé­giant l’écoute du silence. Et qu’ajouter de plus quand il écrit : « Définir la poésie est un non-sens. Je dirais même que la poésie est par déf­i­ni­tion tout ce qui échappe au con­cept de poésie. »

« Laver la tôle de notre suffisance »

Il n’est pas ques­tion de dire ce que représente la poésie pour moi. L’expliquer est impos­si­ble. Elle se situe bien au-delà d’une ques­tion de survie.
C’est aus­si et sou­vent une façon de voir la vie, de la ressen­tir, de l’accueillir, de la sen­tir, de l’observer, de la respir­er tout sim­ple­ment.
C’est en tout cas l’intention la plus forte, la plus fon­da­men­tale, et indé­ni­able­ment mon prin­ci­pal moyen d’expression. Avec l’utopie sous-jacente de laver la suff­i­sance de notre human­ité.

Ce que cette forme d’écriture apporte n’a pas à être expliqué autrement que comme une évi­dence. Ce que dégage la « poésie » regarde cha­cun. Et je ne sor­ti­rais que des banal­ités si je devais faire la liste qual­i­ta­tive des sen­ti­ments qu’elle pro­cure au poète.
Mais pour remerci­er Mar­tine de son invi­ta­tion, voici une petite ouver­ture.

Dia­logue avec une mou­ette. Pho­to : ©AERo­pi­on.

« La poésie est bien plus qu’un art majeur »

Vis­cérale­ment, la poésie me per­met de pré­ten­dre être heureuse dans ce monde de fous. Et de rester LIBRE. Il ne peut y avoir de « démarche » de ma part, terme bien pré­ten­tieux. La poésie est toute ma vie, un point c’est tout. C’EST UN ÉTAT. Une façon d’être et de penser dont la sève est un savant mélange. Ce n’est même pas une pos­ture, on ne s’en rend pas compte.

En revanche, notre sen­si­bil­ité, con­fron­tée à l’autre, est néces­saire­ment forte­ment ressen­tie et donc recon­nue comme telle. La grav­ité n’empêchant pas l’humour, je ressens cette hyper­sen­si­bil­ité un peu comme le sparadrap qui « pour­suit » le Cap­i­taine Had­dock et dont il a du mal à se débar­rass­er. Elle est gênante, elle nous colle, mais on doit vivre avec.

Pour nour­rir cet état poé­tique, j’ai besoin de soli­tude et de silence total, espérant pou­voir effleur­er quelques min­utes de transe – surtout ne rien atten­dre. De vagabon­der à la fois en soi et hors-sol jusqu’à me sen­tir reliée, prête à recevoir l’invisible ful­gu­rance et lui creuser un sil­lon où met­tre des mots en vers de terre.

Oui, la poésie est bien plus qu’un art majeur. Sa nature se place ailleurs. Oh ! bien sûr, on peut tous poé­tis­er, avec l’agréable sen­sa­tion de faire des rimes, en ayant l’impression d’être le roi ou la reine du monde. Mais cela reste pure­ment intel­lectuel.

“Les démangeaisons intel­lectuelles
sont autant de voilages
pour qui veut s’animer de poésie.”

« Un cri silencieux, mais plus vibratoire que jamais »

En revanche, met­tre ses tripes sur la table pour dis­cuter avec elles, expulser sa vision brute du monde sans se men­tir est une autre his­toire. C’est flirter avec un monde éthérique alors même que la con­di­tion est de puis­er en soi en lais­sant l’eau couler. C’est un cri silen­cieux mais plus vibra­toire que jamais, comme une « défla­gra­tion égo­tiste » où tout est per­mis. Y com­pris dans le style. Le poète est sou­vent son pro­pre psy, et selon, le sig­nifi­ant de sa prose aura évidem­ment plusieurs niveaux.

Per­le de vague à Kervillen. Pho­to : ©AERo­pi­on.

Ma ren­con­tre avec la poésie s’est d’abord faite à tra­vers la pein­ture, et notam­ment celle de mon papa ; puis par la façon de vivre de mes par­ents avec leur sen­si­bil­ité, leur cul­ture. J’ai gran­di comme une plante dans un envi­ron­nement artis­tique tout en con­ver­sant fréquem­ment et silen­cieuse­ment avec la nature.

« Je lis de la poésie depuis que je sais lire et j’en écris depuis que je sais écrire »

M’étant tou­jours pro­fondé­ment ennuyée sco­laire­ment, les clas­siques me lais­saient de mar­bre. Il me man­quait une dimen­sion, indi­ci­ble. Or, à 18 ans, dans la bib­lio­thèque de la mai­son famil­iale, je suis tombée sur un petit livre de René Char : La nuit tal­is­man­ique. L’indicible était donc pos­si­ble ! Char est tou­jours allé plus loin.

Dans un autre reg­istre, Guille­vic, Eugène de son prénom, le poète de mon enfance, de la terre où j’ai gran­di. Une sen­si­bil­ité, un rap­port au monde imbibé de res­pi­ra­tion, qui fait bien plus que m’émouvoir. On peut croire qu’il est dans la sim­plic­ité – voire dans la descrip­tion –, or comme les poètes chi­nois, il est à la fois récep­tif et com­plice, sans aucune redon­dance. La vie et rien d’autre, mais juste­ment, toute la vie ; même écorchée, comme un genou qui aurait ren­con­tré un rocher…

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Depuis, les mots de beau­coup de poètes du monde ont défilé sous mes iris en demande. Avec un vrai pen­chant pour deux univers (deux cul­tures, diront cer­tains) : d’une part celui des anciens poètes chi­nois et leur sobriété dans l’observation qui dit tout, et d’autre part celui de la poésie per­sane aux couleurs mul­ti­ples, déli­cieuse­ment poé­tique chez Saa­di et mag­nifique­ment poli­tique chez Simine Behba­hani.

« La poésie, c’est supporter de se tromper, supporter d’avoir mal, supporter de voir la réalité »

Même si l’on pense que la poésie se révèle à mots cachés, c’est tout le con­traire, elle se donne sou­vent avec défla­gra­tion. Comme pour sor­tir ce qui fait saign­er les yeux, le souf­fle, l’esprit. Ce qui rend sere­in aus­si.

Le galet n’attend per­son­ne
pour rouler sa bosse.
Tu n’as rien enten­du,
tu dor­mais sous le vent.

La poésie coule de source. Elle a tous les droits, c’est ce que j’aime en poésie, le fait d’avoir tous les droits : d’écrire ce qu’on veut, comme on veut, avec pour seule éven­tu­al­ité, celle de souf­frir, et encore. On pos­sède une lib­erté décu­plée avec la pos­si­bil­ité de rêver que tout soit éva­sion, pureté sans amé­nage­ment.

Défrag­men­ta­tion subie,
Croix dessus incisée
Aus­si com­plexe que le type
Tra­ver­sant les hori­zons
Où les mesas dévalées
Ne se mesurent
Qu’au point d’appui.

Le temps défèque
Des bouts de patience
Jusqu’au point de fuite du rocher
Où la squaw écrit à la craie
La rec­ti­tude de son abné­ga­tion.

Claude Ropi­on, Le silence, 1993 © Col­lec­tion privée.

« À fleur de poésie, le poète prend le pouls du monde »

Pour moi, la poésie représente absol­u­ment tout, j’entends par là tout ce qui compte réelle­ment. On par­le par­fois de son âme, mais je la vois d’abord comme un cœur. Per­son­ne n’entend les bat­te­ments inces­sants de son pro­pre cœur, pour­tant il cogne fort à l’intérieur ; son écho nous parvient unique­ment via un stétho­scope.
La poésie est pareille, elle frappe, elle tape, elle fait beau­coup de bruit silen­cieuse­ment, sub­rep­tice­ment. À fleur de poésie, le poète prend le pouls du monde, l’ausculte et le mon­tre à enten­dre, en silence. C’est ce qui fait sa force.

D’âme et de pous­sière
Fix­er le vivant intem­porel
Pris dans les branch­es du vent,
À quoi se retenir.

Quand on écrit de la poésie, il n’y a pas d’espace temps, on vibre dans un bat­te­ment spa­tial rel­e­vant davan­tage de la théorie des cordes. Graviter jusqu’à émet­tre un son qui aurait la couleur de sa vérité.

Claude Ropi­on, Le souf­fle, 2006. © Col­lec­tion privée.

Dif­férentes formes me font tran­spir­er en poésie, accom­pa­g­nées d’une jouis­sance extra­or­di­naire à jon­gler avec cette mer­veilleuse langue française : cela peut aller de la petite pirou­ette, avec jeux de mots dont je n’ai même pas honte, jusqu’à des choses plus pro­fondes. Ces allers retours me plaisent assez et me per­me­t­tent peut-être de garder un sem­blant d’équilibre men­tal dans un envi­ron­nement socié­tal où vivre poé­tique­ment est une lutte de chaque instant.
Car il en faut des bouées pour par­venir à trac­er la route de nos con­séquences.
D’ailleurs, je ne dirai pas mieux que Rober­to Juar­roz : « La poésie est un sable si sen­si­ble qu’il enreg­istre l’âge de notre ombre. »

La seule ambi­tion qui m’anime est celle de plac­er une vir­gule au bon endroit à la fin d’un vers, ou de choisir de ne pas en met­tre… Rien que cela.

L’être dans l’herbe

 

Les chevaux sont loin
Dans la plaine vide
De lende­mains
Qui ont trop couché
Dans le foin.

 

Alors l’être ne rêve
Que de s’asseoir de tout son âge
Dans l’herbe qui sur­nage
Pour boire ce qui reste de sève.

Je con­sid­ère la poésie comme le sum­mum de l’expression pour absorber la vie, ten­ter de se reli­gar­er à elle, avec une façon de percevoir, de trans­gress­er, de tran­scen­der ses con­tours et motifs…
Le monde des hommes est sans pitié ; la vio­lence de la société est si incon­cev­able que les âmes, sen­sées comme insen­sées, ont besoin d’oxygène, besoin de déc­la­ra­tions d’amour à la planète, seule façon de se sen­tir vivantes.

La femme que je suis, vive­ment écorchée depuis l’enfance à la vue de la Nature ago­nisante sous l’action d’une bande de bipèdes suff­isants, n’a trou­vé qu’à ver­si­fi­er sa rage pour accom­pa­g­n­er et respecter le reste du vivant.

Mar­tine sait ma nature secrète peu encline à la démon­stra­tion. Pub­li­er ou être éditée n’a jamais été une inten­tion, encore moins un but. C’est par hasard que j’ai décou­vert par­fois la pub­li­ca­tion de mes vers ici et là – dans le jour­nal Le Vilain petit Canard (années 90) ou dans le livre Les Fontaines de Paris, éd. du Chapitre Douze (page 227).

Certes, j’aime énor­mé­ment le papi­er, mais sur un sup­port fixe, l’encre est défini­tive… Si une relec­ture ultérieure sur­pre­nait la per­fec­tion­niste que je suis à vouloir ôter un mot ou en rem­plac­er un, com­ment ferais-je ?
Cela me rap­pelle une anec­dote : une expo­si­tion tem­po­raire d’œuvres impres­sion­nistes se tenait au musée du Lux­em­bourg, sous la sur­veil­lance de gar­di­ens. Un jour, l’un d’eux vit un homme le nez sur un tableau, en train d’intervenir avec un pinceau ! « Mais enfin, mon­sieur, que faites-vous ? » « Il man­quait quelque chose », répon­dit Bon­nard… Pour lui, un tableau n’était jamais fini.

Page d’ac­cueil de Poé­sizanie.

En savoir plus sur Anne Ropi­on
Née à Boulogne-Bil­lan­court en 1966.
Son enfance se passe dans le golfe du Mor­bi­han.
Puis elle revient vivre à Paris pour des études de jour­nal­isme, « car il faut bien choisir quelque chose à défaut de pou­voir pass­er son temps à rêver comme les Indi­ens ».
Mais exigeante et curieuse de tout, elle ne peut se résoudre au for­matage et préfère pass­er à autre chose.

À 24 ans, elle passe plusieurs mois en Angleterre dont elle appré­cie l’art de vivre et certain·e·s auteur·e·s. La poésie ne nour­ris­sant pas, et après quelques années de piges, elle se met alors à son compte dans le domaine de la rédac­tion.
Proche du Club des Poètes, de la rue de Bour­gogne (Paris), elle con­tin­ue de vivre sa poésie autant que les con­di­tions réu­nies le lui per­me­t­tent.

Pour lire cer­tains de ses poèmes :
Sur son site : poesizanie.com
Sur son blog : lep­o­et­e­moody
La retrou­ver sur Twit­ter : @poesizanie


« La poésie est évidente, la prose court après la certitude »

Par Jean Claude Bologne

Par­ler de poésie sup­pose que l’on puisse la définir. Avant même de s’exprimer, la pen­sée achoppe. Définir la poésie est un non-sens. Je dirais même que la poésie est par déf­i­ni­tion tout ce qui échappe au con­cept de poésie.

Quand je voguais encore dans les idées nébuleuses, sur les bancs de la Fac’, un pro­fesseur a risqué cette déf­i­ni­tion que je ne peux que tran­scrire en lan­gage phoné­tique : « La poésie est le [∫ ã], la prose est la [vwa]. » J’ai fail­li lever le doigt, j’ai fail­li aller après le cours pos­er la ques­tion qui tue : le chant et la voix ? le champ et la voie ? Puis j’ai com­pris que les deux inter­pré­ta­tions offraient trois déf­i­ni­tions de la poésie, dont la troisième est la plus juste. Elle chante quand la prose par­le, sans doute. Elle se par­court à l’infini dans tous les sens comme le champ que tra­verse le mince sen­tier de la prose, dont le pro­pos est d’aller d’un point à un autre. Mais surtout, elle ne se définit que par l’impossibilité de préfér­er une déf­i­ni­tion à une autre.

Je ne saurai jamais com­ment mon pro­fesseur définis­sait la poésie, mais c’est pré­cisé­ment dans cette impos­si­bil­ité à la cern­er que je peux en par­ler.

« Pourquoi alors avoir accepté l’invitation de Martine Roffinella à dialoguer avec Anne Ropion ? »

Parce que je retrou­ve dans son approche, dans ses mots de poète, des échos à ceux du lecteur de poésie que je suis. Les mots « bon­heur », « évi­dence », « lib­erté », d’abord, com­muns à tous les mys­tiques, avec ou sans Dieu.

Je me suis longue­ment expliqué, dans Une mys­tique sans Dieu, sur les rap­ports entre le mys­tique et le poète. S’ils utilisent les mêmes ter­mes, c’est que leur démarche est sim­i­laire : le témoignage de l’un, le poème de l’autre, ne sont que la trace en mots (et sou­vent déce­vante) d’une expéri­ence qui se vit au-delà du dici­ble.

« Oui, l’important est d’avoir vu, non d’avoir écrit »

La poésie comme la mys­tique est une atti­tude face à la vie. Qu’elles débouchent sur l’écriture (comme Vic­tor Hugo ou Thérèse d’Avila) ou sur le silence (comme Lut­garde d’Aywières ou le Rim­baud d’Abyssinie) n’enlève rien à la puis­sance de ce qui a été vécu.

Le poète se con­tente de ce qu’il a vu, con­state la Let­tre du voy­ant : « Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il fini­rait par per­dre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! » Oui, l’important est d’avoir vu, non d’avoir écrit : le poète ressent les forces de la nature, écrit William James, et il parvient à y ménag­er « des per­cées d’où s’échappe le verbe ». Le soleil ne se résume pas aux per­cées à tra­vers les nuages ; leur exis­tence témoigne au mieux de sa force.

En cela, je suis poète, même si, après les essais puérils de l’adolescence, la poésie pour moi ne passe plus par les vers alignés sur une page. « La poésie se vit avant de s’écrire, de se lire, de s’écouter, de se don­ner », dit Anne Ropi­on ; elle peut aus­si se vivre sans s’écrire.

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

« Alors Mallarmé vint »

Le champ de la poésie s’est ouvert, pour moi, autour de mes dix-huit ans.

Depuis longtemps je brico­lais des mots en lignes iné­gales, je me croy­ais poète et donc je ne l’étais pas. Mon pre­mier sou­venir d’enfant est de poète : j’ai voulu appren­dre à écrire, avant l’école pri­maire, pour fix­er des vers qui trot­taient dans ma tête. Puis j’ai écrit du Ron­sard, chevil­lé du Vil­lon, déclamé du Hugo, plag­ié Rim­baud, Ponge ou Prévert. J’ai même risqué l’aventure de recueils auto-pub­liés. C’était l’époque des cer­ti­tudes, qui sont l’inverse des évi­dences.
Alors Mal­lar­mé vint. Un poème — « Brise marine » — un vers — « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être par­mi l’écume incon­nue et les cieux ! » — un mot — « je sens ». Au moment où j’y arrive, « je sens », réelle­ment, une sec­ousse élec­trique. Les mots se sont brouil­lés, la page a dis­paru, et avec elle la table, la chaise, la pièce, le monde et moi-même. Le monde, réduit à une tache blanche, au cen­tre d’une couronne noire, la tache dimin­ue, jusqu’à dis­paraître dans un foudroy­ant et bien­heureux néant. Un infime moment d’absence, et une évi­dence qui a bal­ayé toutes les cer­ti­tudes.

Peut-être est-ce cela la pierre de touche : la poésie est évi­dente, la prose court après la cer­ti­tude.

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

J’ai évo­qué, dans Une mys­tique sans Dieu, cette expéri­ence qui, pour d’autres, s’est inté­grée dans un cadre religieux aus­si naturelle­ment qu’elle s’est passée, pour moi, dans un cadre athée. Qu’importe ? Elle m’a délivré de la peur du néant, de la peur de la mort. Ce n’était rien de ce que j’avais con­nu. Cela tenait de l’absence, de la jubi­la­tion, de l’éclatement de toute lim­ite cor­porelle, de tout ce que, de tout temps, ont décrit les mys­tiques.

Cet état inouï est revenu, au même poème, d’abord, puis à d’autres moments priv­ilégiés, ce qui me ras­sur­ait : je n’étais pas fou, ni malade, puisque cela tenait à un élé­ment extérieur. Je n’étais pas ailleurs, mais autre chose. Cela n’a rien changé à mes con­vic­tions athées, mais mon rap­port à la vie en a été méta­mor­phosé.

« Il suffit de regarder danser les mots »

Si j’ai encore com­mis des bouts de lignes iné­gaux, je ne les ai plus qual­i­fiés de poèmes ; jamais ils ne sont sor­tis de mes tiroirs, puis de mon ordi­na­teur. La poésie était ailleurs. Elle était dans le regard et dans une autre écri­t­ure, qui apparte­nait formelle­ment à la prose, mais qui n’était plus cette « voie » reliant un point à un autre.

Cela, je l’ai appris peu après, au ser­vice mil­i­taire, dans la con­de­scen­dance guindée d’un colonel. « Poète » était son injure favorite quand il s’adressait à moi. Il n’a jamais su com­bi­en cette injure me fai­sait ray­on­ner. Il n’a jamais soupçon­né ma jubi­la­tion à rem­plir des colonnes de chiffres cen­sés ren­dre compte des vari­a­tions dans le diamètre intérieur des canons… tout sim­ple­ment parce que j’étais chargé de mesur­er « l’âme des canons » ! Il n’a jamais su que j’avais un moment renoué avec les petites lignes irrégulières parce que je ne voulais pas laiss­er à une brochure décou­verte sur son bureau le titre qu’aurait mérité un recueil de poésie : Couronne sur jonc d’acier. Je l’avais ouverte avec une bouf­fée d’excitation. Le con­temp­teur des poètes en lisait-il en cachette ? Petite décep­tion : les chars d’assaut dis­posent apparem­ment de couronnes piv­otant grâce à un roule­ment à billes posé sur un jonc d’acier.
Mais les mots se sont mis à danser sous mes yeux. J’ai vu un Ecce homo mécanique, un Christ couron­né d’épines den­tées avec son triste jonc d’acier.

Mer­ci, mon colonel, vous m’avez appris que, oui, j’étais poète, et qu’il n’y avait plus besoin d’écrire pour cela. Il suf­fit de regarder danser les mots.

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

« Depuis quarante ans, je parcours le champ de la poésie sans chercher à le labourer »

Mais en quel lieu est-on poète, si ce n’est plus devant le « vide papi­er que sa blancheur défend » ? Partout. Depuis quar­ante ans, je par­cours le champ de la poésie sans chercher à le labour­er ; je frémis à son chant sans chercher à y mêler ma voix. Je la lis et ne l’écris plus. Je la vis et ne tente plus de traduire l’indicible. Je sais qu’elle irrigue ma prose, ou qu’elle l’abâtardit, mais qu’elle finit tou­jours par percer, mal­gré moi, dans une page qui m’échappe au cœur d’un roman, et qui m’est plus pré­cieuse que les cen­taines d’autres que je maîtrise. Je sais qu’elle est là à chaque fois que le romanci­er dis­paraît et que ses per­son­nages par­lent à sa place. Parce que mon regard ne m’appartient plus, parce qu’il s’est totale­ment investi dans le leur.

La poésie est là, quand Pierre de Mousquy regarde les sept archanges men­di­ants hésiter à provo­quer la fin du monde (L’ange des larmes). Quand le doc­teur Méno­fauste inter­roge le pois­son-œil flot­tant sur l’océan (L’arpenteur de mémoire). Quand Hervé rassem­ble ses oushebtis pour la cham­bre royale (Requiem pour un ange tombé du nid). Ce sont des pages aux­quelles je n’ai pas changé, je ne chang­erai jamais une vir­gule, car elles ne m’appartiennent pas. Elles appar­ti­en­nent à la poésie.

« Aujourd’hui, c’est cela, pour moi, la poésie : cette brusque éruption inattendue au cœur de la prose »

C’est le dernier écho du Verbe orig­inel, le dernier « bouil­lon­nement de la langue », selon une vieille légende com­pagnon­nique. Elle recueille les « mots criblés d’un long délire » évo­qués par Jacques Crickil­lon. Elle a gardé l’incroyable pou­voir de nous faire percevoir, « fût-ce par défaut, ou pau­vreté, le frémisse­ment du divin » (Richard Mil­let, Le sen­ti­ment de la langue). Elle nous ouvre au mys­ti­cisme ver­bal, qui, pour Mar­cel More­au, nous con­duit « à un rap­port si intense avec les mots qu’il n’y a plus de mots qu’innocents » (Le charme et l’épouvante).

Puis elle nous chas­se, nous laisse brisés aux portes du par­adis per­du, avec pour seul tré­sor la perte irrémé­di­a­ble, le tohubo­hu de silence sur lequel plane, en creux, le retrait défini­tif du Verbe. Mais dans le « creux néant musi­cien » dont par­le Mal­lar­mé, nous gar­dons l’espoir de l’entendre à nou­veau, ce mot con­fon­dant qui engen­dre des univers à naître, des dieux à con­cevoir.

Tel est l’ultime devoir du poète : engen­dr­er Dieu dans un ful­gu­rant appel du Vide, son ana­gramme. Car « quand la parole est / un silence / c’est qu’un poème / va par­ler » (Wern­er Lam­ber­sy, Jour­nal d’un athée pro­vi­soire).

Alors, ces­sons d’écrire : écou­tons le silence.

Vient de paraître !

En savoir plus sur Jean Claude Bologne
Né à Liège (Bel­gique) en 1956. 

Philo­logue de for­ma­tion (Uni­ver­sité de Liège, 1978), il s’installe à Paris en 1982 comme cor­re­spon­dant lit­téraire du jour­nal La Wal­lonie (1982–1993).
Il a col­laboré régulière­ment (1986–1995) en tant que cri­tique lit­téraire à divers autres médias : R.T.B.F., Mag­a­zine lit­téraire, Temps-Livre, Tage­blatt… 
Son pre­mier livre pub­lié en 1986, His­toire de la pudeur, con­naît un grand suc­cès, qui lui per­met de vivre de sa plume.
De 1993 à 2017, il s’y ajoute des cours d’iconologie médié­vale à l’Institut des car­rières artis­tiques (ICART). 
L’essentiel de ses activ­ités est con­sacré à l’écriture : une quar­an­taine de livres pub­liés dans trois domaines dis­tincts : fic­tions (romans, nou­velles, con­tes, apo­logues), essais (essen­tielle­ment d’histoire des sen­ti­ments) et dic­tio­n­naires d’allusions. 
Il siège depuis 2011 à l’Académie royale de Langue et de Lit­téra­ture français­es de Bel­gique et est co-délégué de l’Observatoire de la Lib­erté de Créa­tion (Ligue des Droits de l’Homme).
Prési­dent de la Société des Gens de Let­tres entre 2010 et 2014, il en a été admin­is­tra­teur pen­dant seize ans (2002–2018).
Il par­ticipe aux activ­ités de la Nou­velle Fic­tion et de l’Atelier imag­i­naire.

Quelques livres pub­liés par Jean Claude Bologne
Dernier paru : Rit­u­aire (apo­logues), Le Tail­lis Pré, 2020.
Par­mi les romans :
La Faute des femmes, Les Éper­on­niers, 1989 (Prix Rossel) ; poche : Espace-Nord.
Le Dit des béguines, Denoël, 1993.
Le Frère à la bague, Le Rocher, 1998, Labor, 2006 ; poche : Espace-Nord.
L’ange des larmes, Cal­mann-Lévy, 2010.
L’âme du cor­beau blanc, Mael­ström, 2019.
Par­mi les essais :
His­toire de la pudeur, Orban, 1986 ; Per­rin, 1999 ; Hachette, coll. Pluriel.
Une mys­tique sans Dieu, Albin Michel, 2015.
His­toire du céli­bat et des céli­bataires, Fayard, 2004 ; Hachette, coll. Pluriel, 2007.
His­toire de la con­quête amoureuse, Seuil, 2007, Poche : Points-Seuil, 2010.
His­toire du cou­ple, Per­rin, 2016. Poche : Pock­et, coll. Ago­ra, 2019.

Son site : jean-claude-bologne.com

 

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Commentaire(s)

  1. Très bel échange, un digne hom­mage, mer­ci à vous deux. Et à l’ini­tia­tive de Mar­tine.
    Poé­tiquez-vous ? Comme il est juste et bon par­fois de ral­lumer les étoiles ! Surtout quand les lumières arti­fi­cielles d’au­jour­d’hui soulig­nent un monde en jachère, et qui finis­sent par nous ren­dre aveu­gles et vul­nérables.
    La poésie demeur­era tou­jours le véhicule de l’âme en cha­cun. “La poésie sauvera le monde” écrit Jean-Pierre Siméon dans son si bel essai,” et de trou­ver à tra­vers elle les voies d’une insur­rec­tion de la con­science…”
    Bien sûr, la poésie est de l’or­dre de la spir­i­tu­al­ité, impal­pa­ble, elle vibre en nous et nous guide effec­tive­ment dans cet état du Vivant : un mot cher à notre regret­tée Andrée Che­did. La poésie reste notre part intime. Inde­scriptible. Décrit-on un esprit ?
    L’évo­ca­tion d’Eugène Guille­vic m’a ému, touché. Un jour, j’é­tais alors “jeune poète”, il m’a reçu chez lui dans un très petit apparte­ment en 1984, près du Val de Grâce à Paris. Il m’avait alors, quelques jours après, envoyé sous enveloppe, un court poème qu’il m’avait écrit et donc offert, inédit. Je l’ai encore, de son écri­t­ure man­u­scrite et très recon­naiss­able. A mon tour de vous l’of­frir en hom­mage à la poésie et à ce grand Guille­vic :

    ” Le gros édredon rouge
    Et la lumière
    qu’il rece­vait
    A mon réveil.”
    (sep­tem­bre 1984)

    Bien à vous en partage,
    Erik Poulet-Reney

  2. Le poète con­scient de l’infinitude du monde et de sa pro­pre fin pro­gram­mée nous donne à voir et à ressen­tir une réal­ité vivante qui le tra­verse.
    Une réal­ité sen­si­ble faite de philoso­phie, de sci­ence et d’art car il y a tout cela dans la poésie. Lire de la poésie pour écouter le monde autrement, enten­dre le vent caress­er une pierre et chanter la joie d’en être spec­ta­teur et d’être ain­si relié à l’univers.

    Mer­ci pour ce bel échange qui m’a per­mis de capter le chant du monde …

  3. Mer­ci pour cet écho. La con­science de notre pro­pre fin est sans doute le plus para­dox­al et le plus riche cadeau fait à l’homme. C’est ce qui l’ou­vre à l’in­fi­ni. “Nous vivons / Avec une phrase qui finit / En pointil­lés” (Wern­er Lam­ber­sy)

  4. Échanges d’un grand intérêt , qui per­me­t­tent de mieux appréhen­der l’acte poé­tique si énig­ma­tique .
    Per­son­nelle­ment j’aime par­courir cer­tains clas­siques (Rim­baud par exem­ple. ..) ou des antholo­gies, pleines de bonnes sur­pris­es par­fois..
    Et j’ai adoré décou­vrir il y a quelques années la sub­til­ité des haïkus, qui évo­quent en si peu de mots les instants éphémères d’une sai­son .
    Lire de la poésie c’est tou­jours s’ac­corder une pause, des instants de bon­heur et de réflex­ion pour appréci­er le bal­ance­ment des mots entre eux…Merci aux poètes
    Mer­ci à Mar­tine pour la grande qual­ité de son blog qui est une vraie res­pi­ra­tion, dans ce monde de fous

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