de martine roffinella

Poétiquez-vous !

Poétiquez-vous !
L’acte poétique n’a jamais eu autant d’importance et de nécessité.
Mais en quoi consiste-t-il exactement ? Quelle responsabilité implique-t-il ? Est-il même possible de le définir ?
J’ai demandé à Anne Ropion et à Jean Claude Bologne de venir dialoguer ici et partager leurs points de vue.

 

« La poésie se donne souvent avec déflagration »

Par Anne Ropion

Photo ©Ropion, coll. personnelle.

Parler de poésie est difficile. De la sienne encore plus, car il s’agit forcément de parler un peu de soi, ce qui est à mes yeux impudique. La poésie se vit avant de s’écrire, de se lire, de s’écouter, de se donner… Comme la peinture ou la musique, la poésie se ressent, elle ne s’explique pas. Ne pas se prendre au sérieux, surtout. Jamais. Mais… écrire sérieusement.

Martine Roffinella a deviné ma proximité avec la vision de Jean Claude Bologne, dont j’apprécie en effet l’ouverture à l’idée d’une mystique sans obligatoirement passer par une case religieuse. Il est un lecteur réceptif, privilégiant l’écoute du silence. Et qu’ajouter de plus quand il écrit : « Définir la poésie est un non-sens. Je dirais même que la poésie est par définition tout ce qui échappe au concept de poésie. »

« Laver la tôle de notre suffisance »

Il n’est pas question de dire ce que représente la poésie pour moi. L’expliquer est impossible. Elle se situe bien au-delà d’une question de survie.
C’est aussi et souvent une façon de voir la vie, de la ressentir, de l’accueillir, de la sentir, de l’observer, de la respirer tout simplement.
C’est en tout cas l’intention la plus forte, la plus fondamentale, et indéniablement mon principal moyen d’expression. Avec l’utopie sous-jacente de laver la suffisance de notre humanité.

Ce que cette forme d’écriture apporte n’a pas à être expliqué autrement que comme une évidence. Ce que dégage la « poésie » regarde chacun. Et je ne sortirais que des banalités si je devais faire la liste qualitative des sentiments qu’elle procure au poète.
Mais pour remercier Martine de son invitation, voici une petite ouverture.

Dialogue avec une mouette. Photo : ©AERopion.

« La poésie est bien plus qu’un art majeur »

Viscéralement, la poésie me permet de prétendre être heureuse dans ce monde de fous. Et de rester LIBRE. Il ne peut y avoir de « démarche » de ma part, terme bien prétentieux. La poésie est toute ma vie, un point c’est tout. C’EST UN ÉTAT. Une façon d’être et de penser dont la sève est un savant mélange. Ce n’est même pas une posture, on ne s’en rend pas compte.

En revanche, notre sensibilité, confrontée à l’autre, est nécessairement fortement ressentie et donc reconnue comme telle. La gravité n’empêchant pas l’humour, je ressens cette hypersensibilité un peu comme le sparadrap qui « poursuit » le Capitaine Haddock et dont il a du mal à se débarrasser. Elle est gênante, elle nous colle, mais on doit vivre avec.

Pour nourrir cet état poétique, j’ai besoin de solitude et de silence total, espérant pouvoir effleurer quelques minutes de transe – surtout ne rien attendre. De vagabonder à la fois en soi et hors-sol jusqu’à me sentir reliée, prête à recevoir l’invisible fulgurance et lui creuser un sillon où mettre des mots en vers de terre.

Oui, la poésie est bien plus qu’un art majeur. Sa nature se place ailleurs. Oh ! bien sûr, on peut tous poétiser, avec l’agréable sensation de faire des rimes, en ayant l’impression d’être le roi ou la reine du monde. Mais cela reste purement intellectuel.

“Les démangeaisons intellectuelles
sont autant de voilages
pour qui veut s’animer de poésie.”

« Un cri silencieux, mais plus vibratoire que jamais »

En revanche, mettre ses tripes sur la table pour discuter avec elles, expulser sa vision brute du monde sans se mentir est une autre histoire. C’est flirter avec un monde éthérique alors même que la condition est de puiser en soi en laissant l’eau couler. C’est un cri silencieux mais plus vibratoire que jamais, comme une « déflagration égotiste » où tout est permis. Y compris dans le style. Le poète est souvent son propre psy, et selon, le signifiant de sa prose aura évidemment plusieurs niveaux.

Perle de vague à Kervillen. Photo : ©AERopion.

Ma rencontre avec la poésie s’est d’abord faite à travers la peinture, et notamment celle de mon papa ; puis par la façon de vivre de mes parents avec leur sensibilité, leur culture. J’ai grandi comme une plante dans un environnement artistique tout en conversant fréquemment et silencieusement avec la nature.

« Je lis de la poésie depuis que je sais lire et j’en écris depuis que je sais écrire »

M’étant toujours profondément ennuyée scolairement, les classiques me laissaient de marbre. Il me manquait une dimension, indicible. Or, à 18 ans, dans la bibliothèque de la maison familiale, je suis tombée sur un petit livre de René Char : La nuit talismanique. L’indicible était donc possible ! Char est toujours allé plus loin.

Dans un autre registre, Guillevic, Eugène de son prénom, le poète de mon enfance, de la terre où j’ai grandi. Une sensibilité, un rapport au monde imbibé de respiration, qui fait bien plus que m’émouvoir. On peut croire qu’il est dans la simplicité – voire dans la description –, or comme les poètes chinois, il est à la fois réceptif et complice, sans aucune redondance. La vie et rien d’autre, mais justement, toute la vie ; même écorchée, comme un genou qui aurait rencontré un rocher…

Photo : ©RoffinellaMartine.

Depuis, les mots de beaucoup de poètes du monde ont défilé sous mes iris en demande. Avec un vrai penchant pour deux univers (deux cultures, diront certains) : d’une part celui des anciens poètes chinois et leur sobriété dans l’observation qui dit tout, et d’autre part celui de la poésie persane aux couleurs multiples, délicieusement poétique chez Saadi et magnifiquement politique chez Simine Behbahani.

« La poésie, c’est supporter de se tromper, supporter d’avoir mal, supporter de voir la réalité »

Même si l’on pense que la poésie se révèle à mots cachés, c’est tout le contraire, elle se donne souvent avec déflagration. Comme pour sortir ce qui fait saigner les yeux, le souffle, l’esprit. Ce qui rend serein aussi.

Le galet n’attend personne
pour rouler sa bosse.
Tu n’as rien entendu,
tu dormais sous le vent.

La poésie coule de source. Elle a tous les droits, c’est ce que j’aime en poésie, le fait d’avoir tous les droits : d’écrire ce qu’on veut, comme on veut, avec pour seule éventualité, celle de souffrir, et encore. On possède une liberté décuplée avec la possibilité de rêver que tout soit évasion, pureté sans aménagement.

Défragmentation subie,
Croix dessus incisée
Aussi complexe que le type
Traversant les horizons
Où les mesas dévalées
Ne se mesurent
Qu’au point d’appui.

Le temps défèque
Des bouts de patience
Jusqu’au point de fuite du rocher
Où la squaw écrit à la craie
La rectitude de son abnégation.

Claude Ropion, Le silence, 1993 © Collection privée.

« À fleur de poésie, le poète prend le pouls du monde »

Pour moi, la poésie représente absolument tout, j’entends par là tout ce qui compte réellement. On parle parfois de son âme, mais je la vois d’abord comme un cœur. Personne n’entend les battements incessants de son propre cœur, pourtant il cogne fort à l’intérieur ; son écho nous parvient uniquement via un stéthoscope.
La poésie est pareille, elle frappe, elle tape, elle fait beaucoup de bruit silencieusement, subrepticement. À fleur de poésie, le poète prend le pouls du monde, l’ausculte et le montre à entendre, en silence. C’est ce qui fait sa force.

D’âme et de poussière
Fixer le vivant intemporel
Pris dans les branches du vent,
À quoi se retenir.

Quand on écrit de la poésie, il n’y a pas d’espace temps, on vibre dans un battement spatial relevant davantage de la théorie des cordes. Graviter jusqu’à émettre un son qui aurait la couleur de sa vérité.

Claude Ropion, Le souffle, 2006. © Collection privée.

Différentes formes me font transpirer en poésie, accompagnées d’une jouissance extraordinaire à jongler avec cette merveilleuse langue française : cela peut aller de la petite pirouette, avec jeux de mots dont je n’ai même pas honte, jusqu’à des choses plus profondes. Ces allers retours me plaisent assez et me permettent peut-être de garder un semblant d’équilibre mental dans un environnement sociétal où vivre poétiquement est une lutte de chaque instant.
Car il en faut des bouées pour parvenir à tracer la route de nos conséquences.
D’ailleurs, je ne dirai pas mieux que Roberto Juarroz : « La poésie est un sable si sensible qu’il enregistre l’âge de notre ombre. »

La seule ambition qui m’anime est celle de placer une virgule au bon endroit à la fin d’un vers, ou de choisir de ne pas en mettre… Rien que cela.

L’être dans l’herbe

 

Les chevaux sont loin
Dans la plaine vide
De lendemains
Qui ont trop couché
Dans le foin.

 

Alors l’être ne rêve
Que de s’asseoir de tout son âge
Dans l’herbe qui surnage
Pour boire ce qui reste de sève.

Je considère la poésie comme le summum de l’expression pour absorber la vie, tenter de se religarer à elle, avec une façon de percevoir, de transgresser, de transcender ses contours et motifs…
Le monde des hommes est sans pitié ; la violence de la société est si inconcevable que les âmes, sensées comme insensées, ont besoin d’oxygène, besoin de déclarations d’amour à la planète, seule façon de se sentir vivantes.

La femme que je suis, vivement écorchée depuis l’enfance à la vue de la Nature agonisante sous l’action d’une bande de bipèdes suffisants, n’a trouvé qu’à versifier sa rage pour accompagner et respecter le reste du vivant.

Martine sait ma nature secrète peu encline à la démonstration. Publier ou être éditée n’a jamais été une intention, encore moins un but. C’est par hasard que j’ai découvert parfois la publication de mes vers ici et là – dans le journal Le Vilain petit Canard (années 90) ou dans le livre Les Fontaines de Paris, éd. du Chapitre Douze (page 227).

Certes, j’aime énormément le papier, mais sur un support fixe, l’encre est définitive… Si une relecture ultérieure surprenait la perfectionniste que je suis à vouloir ôter un mot ou en remplacer un, comment ferais-je ?
Cela me rappelle une anecdote : une exposition temporaire d’œuvres impressionnistes se tenait au musée du Luxembourg, sous la surveillance de gardiens. Un jour, l’un d’eux vit un homme le nez sur un tableau, en train d’intervenir avec un pinceau ! « Mais enfin, monsieur, que faites-vous ? » « Il manquait quelque chose », répondit Bonnard… Pour lui, un tableau n’était jamais fini.

Page d’accueil de Poésizanie.

En savoir plus sur Anne Ropion
Née à Boulogne-Billancourt en 1966.
Son enfance se passe dans le golfe du Morbihan.
Puis elle revient vivre à Paris pour des études de journalisme, « car il faut bien choisir quelque chose à défaut de pouvoir passer son temps à rêver comme les Indiens ».
Mais exigeante et curieuse de tout, elle ne peut se résoudre au formatage et préfère passer à autre chose.

À 24 ans, elle passe plusieurs mois en Angleterre dont elle apprécie l’art de vivre et certain·e·s auteur·e·s. La poésie ne nourrissant pas, et après quelques années de piges, elle se met alors à son compte dans le domaine de la rédaction.
Proche du Club des Poètes, de la rue de Bourgogne (Paris), elle continue de vivre sa poésie autant que les conditions réunies le lui permettent.

Pour lire certains de ses poèmes :
Sur son site : poesizanie.com
Sur son blog : lepoetemoody
La retrouver sur Twitter : @poesizanie


« La poésie est évidente, la prose court après la certitude »

Par Jean Claude Bologne

Parler de poésie suppose que l’on puisse la définir. Avant même de s’exprimer, la pensée achoppe. Définir la poésie est un non-sens. Je dirais même que la poésie est par définition tout ce qui échappe au concept de poésie.

Quand je voguais encore dans les idées nébuleuses, sur les bancs de la Fac’, un professeur a risqué cette définition que je ne peux que transcrire en langage phonétique : « La poésie est le [∫ ã], la prose est la [vwa]. » J’ai failli lever le doigt, j’ai failli aller après le cours poser la question qui tue : le chant et la voix ? le champ et la voie ? Puis j’ai compris que les deux interprétations offraient trois définitions de la poésie, dont la troisième est la plus juste. Elle chante quand la prose parle, sans doute. Elle se parcourt à l’infini dans tous les sens comme le champ que traverse le mince sentier de la prose, dont le propos est d’aller d’un point à un autre. Mais surtout, elle ne se définit que par l’impossibilité de préférer une définition à une autre.

Je ne saurai jamais comment mon professeur définissait la poésie, mais c’est précisément dans cette impossibilité à la cerner que je peux en parler.

« Pourquoi alors avoir accepté l’invitation de Martine Roffinella à dialoguer avec Anne Ropion ? »

Parce que je retrouve dans son approche, dans ses mots de poète, des échos à ceux du lecteur de poésie que je suis. Les mots « bonheur », « évidence », « liberté », d’abord, communs à tous les mystiques, avec ou sans Dieu.

Je me suis longuement expliqué, dans Une mystique sans Dieu, sur les rapports entre le mystique et le poète. S’ils utilisent les mêmes termes, c’est que leur démarche est similaire : le témoignage de l’un, le poème de l’autre, ne sont que la trace en mots (et souvent décevante) d’une expérience qui se vit au-delà du dicible.

« Oui, l’important est d’avoir vu, non d’avoir écrit »

La poésie comme la mystique est une attitude face à la vie. Qu’elles débouchent sur l’écriture (comme Victor Hugo ou Thérèse d’Avila) ou sur le silence (comme Lutgarde d’Aywières ou le Rimbaud d’Abyssinie) n’enlève rien à la puissance de ce qui a été vécu.

Le poète se contente de ce qu’il a vu, constate la Lettre du voyant : « Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! » Oui, l’important est d’avoir vu, non d’avoir écrit : le poète ressent les forces de la nature, écrit William James, et il parvient à y ménager « des percées d’où s’échappe le verbe ». Le soleil ne se résume pas aux percées à travers les nuages ; leur existence témoigne au mieux de sa force.

En cela, je suis poète, même si, après les essais puérils de l’adolescence, la poésie pour moi ne passe plus par les vers alignés sur une page. « La poésie se vit avant de s’écrire, de se lire, de s’écouter, de se donner », dit Anne Ropion ; elle peut aussi se vivre sans s’écrire.

Photo : ©RoffinellaMartine.

« Alors Mallarmé vint »

Le champ de la poésie s’est ouvert, pour moi, autour de mes dix-huit ans.

Depuis longtemps je bricolais des mots en lignes inégales, je me croyais poète et donc je ne l’étais pas. Mon premier souvenir d’enfant est de poète : j’ai voulu apprendre à écrire, avant l’école primaire, pour fixer des vers qui trottaient dans ma tête. Puis j’ai écrit du Ronsard, chevillé du Villon, déclamé du Hugo, plagié Rimbaud, Ponge ou Prévert. J’ai même risqué l’aventure de recueils auto-publiés. C’était l’époque des certitudes, qui sont l’inverse des évidences.
Alors Mallarmé vint. Un poème — « Brise marine » — un vers — « Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres / D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! » — un mot — « je sens ». Au moment où j’y arrive, « je sens », réellement, une secousse électrique. Les mots se sont brouillés, la page a disparu, et avec elle la table, la chaise, la pièce, le monde et moi-même. Le monde, réduit à une tache blanche, au centre d’une couronne noire, la tache diminue, jusqu’à disparaître dans un foudroyant et bienheureux néant. Un infime moment d’absence, et une évidence qui a balayé toutes les certitudes.

Peut-être est-ce cela la pierre de touche : la poésie est évidente, la prose court après la certitude.

Photo : ©RoffinellaMartine.

J’ai évoqué, dans Une mystique sans Dieu, cette expérience qui, pour d’autres, s’est intégrée dans un cadre religieux aussi naturellement qu’elle s’est passée, pour moi, dans un cadre athée. Qu’importe ? Elle m’a délivré de la peur du néant, de la peur de la mort. Ce n’était rien de ce que j’avais connu. Cela tenait de l’absence, de la jubilation, de l’éclatement de toute limite corporelle, de tout ce que, de tout temps, ont décrit les mystiques.

Cet état inouï est revenu, au même poème, d’abord, puis à d’autres moments privilégiés, ce qui me rassurait : je n’étais pas fou, ni malade, puisque cela tenait à un élément extérieur. Je n’étais pas ailleurs, mais autre chose. Cela n’a rien changé à mes convictions athées, mais mon rapport à la vie en a été métamorphosé.

« Il suffit de regarder danser les mots »

Si j’ai encore commis des bouts de lignes inégaux, je ne les ai plus qualifiés de poèmes ; jamais ils ne sont sortis de mes tiroirs, puis de mon ordinateur. La poésie était ailleurs. Elle était dans le regard et dans une autre écriture, qui appartenait formellement à la prose, mais qui n’était plus cette « voie » reliant un point à un autre.

Cela, je l’ai appris peu après, au service militaire, dans la condescendance guindée d’un colonel. « Poète » était son injure favorite quand il s’adressait à moi. Il n’a jamais su combien cette injure me faisait rayonner. Il n’a jamais soupçonné ma jubilation à remplir des colonnes de chiffres censés rendre compte des variations dans le diamètre intérieur des canons… tout simplement parce que j’étais chargé de mesurer « l’âme des canons » ! Il n’a jamais su que j’avais un moment renoué avec les petites lignes irrégulières parce que je ne voulais pas laisser à une brochure découverte sur son bureau le titre qu’aurait mérité un recueil de poésie : Couronne sur jonc d’acier. Je l’avais ouverte avec une bouffée d’excitation. Le contempteur des poètes en lisait-il en cachette ? Petite déception : les chars d’assaut disposent apparemment de couronnes pivotant grâce à un roulement à billes posé sur un jonc d’acier.
Mais les mots se sont mis à danser sous mes yeux. J’ai vu un Ecce homo mécanique, un Christ couronné d’épines dentées avec son triste jonc d’acier.

Merci, mon colonel, vous m’avez appris que, oui, j’étais poète, et qu’il n’y avait plus besoin d’écrire pour cela. Il suffit de regarder danser les mots.

Photo : ©RoffinellaMartine.

« Depuis quarante ans, je parcours le champ de la poésie sans chercher à le labourer »

Mais en quel lieu est-on poète, si ce n’est plus devant le « vide papier que sa blancheur défend » ? Partout. Depuis quarante ans, je parcours le champ de la poésie sans chercher à le labourer ; je frémis à son chant sans chercher à y mêler ma voix. Je la lis et ne l’écris plus. Je la vis et ne tente plus de traduire l’indicible. Je sais qu’elle irrigue ma prose, ou qu’elle l’abâtardit, mais qu’elle finit toujours par percer, malgré moi, dans une page qui m’échappe au cœur d’un roman, et qui m’est plus précieuse que les centaines d’autres que je maîtrise. Je sais qu’elle est là à chaque fois que le romancier disparaît et que ses personnages parlent à sa place. Parce que mon regard ne m’appartient plus, parce qu’il s’est totalement investi dans le leur.

La poésie est là, quand Pierre de Mousquy regarde les sept archanges mendiants hésiter à provoquer la fin du monde (L’ange des larmes). Quand le docteur Ménofauste interroge le poisson-œil flottant sur l’océan (L’arpenteur de mémoire). Quand Hervé rassemble ses oushebtis pour la chambre royale (Requiem pour un ange tombé du nid). Ce sont des pages auxquelles je n’ai pas changé, je ne changerai jamais une virgule, car elles ne m’appartiennent pas. Elles appartiennent à la poésie.

« Aujourd’hui, c’est cela, pour moi, la poésie : cette brusque éruption inattendue au cœur de la prose »

C’est le dernier écho du Verbe originel, le dernier « bouillonnement de la langue », selon une vieille légende compagnonnique. Elle recueille les « mots criblés d’un long délire » évoqués par Jacques Crickillon. Elle a gardé l’incroyable pouvoir de nous faire percevoir, « fût-ce par défaut, ou pauvreté, le frémissement du divin » (Richard Millet, Le sentiment de la langue). Elle nous ouvre au mysticisme verbal, qui, pour Marcel Moreau, nous conduit « à un rapport si intense avec les mots qu’il n’y a plus de mots qu’innocents » (Le charme et l’épouvante).

Puis elle nous chasse, nous laisse brisés aux portes du paradis perdu, avec pour seul trésor la perte irrémédiable, le tohubohu de silence sur lequel plane, en creux, le retrait définitif du Verbe. Mais dans le « creux néant musicien » dont parle Mallarmé, nous gardons l’espoir de l’entendre à nouveau, ce mot confondant qui engendre des univers à naître, des dieux à concevoir.

Tel est l’ultime devoir du poète : engendrer Dieu dans un fulgurant appel du Vide, son anagramme. Car « quand la parole est / un silence / c’est qu’un poème / va parler » (Werner Lambersy, Journal d’un athée provisoire).

Alors, cessons d’écrire : écoutons le silence.

Vient de paraître !

En savoir plus sur Jean Claude Bologne
Né à Liège (Belgique) en 1956. 

Philologue de formation (Université de Liège, 1978), il s’installe à Paris en 1982 comme correspondant littéraire du journal La Wallonie (1982-1993).
Il a collaboré régulièrement (1986-1995) en tant que critique littéraire à divers autres médias : R.T.B.F., Magazine littéraire, Temps-Livre, Tageblatt… 
Son premier livre publié en 1986, Histoire de la pudeur, connaît un grand succès, qui lui permet de vivre de sa plume.
De 1993 à 2017, il s’y ajoute des cours d’iconologie médiévale à l’Institut des carrières artistiques (ICART). 
L’essentiel de ses activités est consacré à l’écriture : une quarantaine de livres publiés dans trois domaines distincts : fictions (romans, nouvelles, contes, apologues), essais (essentiellement d’histoire des sentiments) et dictionnaires d’allusions. 
Il siège depuis 2011 à l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique et est co-délégué de l’Observatoire de la Liberté de Création (Ligue des Droits de l’Homme).
Président de la Société des Gens de Lettres entre 2010 et 2014, il en a été administrateur pendant seize ans (2002-2018).
Il participe aux activités de la Nouvelle Fiction et de l’Atelier imaginaire.

Quelques livres publiés par Jean Claude Bologne
Dernier paru : Rituaire (apologues), Le Taillis Pré, 2020.
Parmi les romans :
La Faute des femmes, Les Éperonniers, 1989 (Prix Rossel) ; poche : Espace-Nord.
Le Dit des béguines, Denoël, 1993.
Le Frère à la bague, Le Rocher, 1998, Labor, 2006 ; poche : Espace-Nord.
L’ange des larmes, Calmann-Lévy, 2010.
L’âme du corbeau blanc, Maelström, 2019.
Parmi les essais :
Histoire de la pudeur, Orban, 1986 ; Perrin, 1999 ; Hachette, coll. Pluriel.
Une mystique sans Dieu, Albin Michel, 2015.
Histoire du célibat et des célibataires, Fayard, 2004 ; Hachette, coll. Pluriel, 2007.
Histoire de la conquête amoureuse, Seuil, 2007, Poche : Points-Seuil, 2010.
Histoire du couple, Perrin, 2016. Poche : Pocket, coll. Agora, 2019.

Son site : jean-claude-bologne.com

 

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Commentaire(s)

  1. Très bel échange, un digne hommage, merci à vous deux. Et à l’initiative de Martine.
    Poétiquez-vous ? Comme il est juste et bon parfois de rallumer les étoiles ! Surtout quand les lumières artificielles d’aujourd’hui soulignent un monde en jachère, et qui finissent par nous rendre aveugles et vulnérables.
    La poésie demeurera toujours le véhicule de l’âme en chacun. “La poésie sauvera le monde” écrit Jean-Pierre Siméon dans son si bel essai,” et de trouver à travers elle les voies d’une insurrection de la conscience…”
    Bien sûr, la poésie est de l’ordre de la spiritualité, impalpable, elle vibre en nous et nous guide effectivement dans cet état du Vivant : un mot cher à notre regrettée Andrée Chedid. La poésie reste notre part intime. Indescriptible. Décrit-on un esprit ?
    L’évocation d’Eugène Guillevic m’a ému, touché. Un jour, j’étais alors “jeune poète”, il m’a reçu chez lui dans un très petit appartement en 1984, près du Val de Grâce à Paris. Il m’avait alors, quelques jours après, envoyé sous enveloppe, un court poème qu’il m’avait écrit et donc offert, inédit. Je l’ai encore, de son écriture manuscrite et très reconnaissable. A mon tour de vous l’offrir en hommage à la poésie et à ce grand Guillevic :

    ” Le gros édredon rouge
    Et la lumière
    qu’il recevait
    A mon réveil.”
    (septembre 1984)

    Bien à vous en partage,
    Erik Poulet-Reney

  2. Le poète conscient de l’infinitude du monde et de sa propre fin programmée nous donne à voir et à ressentir une réalité vivante qui le traverse.
    Une réalité sensible faite de philosophie, de science et d’art car il y a tout cela dans la poésie. Lire de la poésie pour écouter le monde autrement, entendre le vent caresser une pierre et chanter la joie d’en être spectateur et d’être ainsi relié à l’univers.

    Merci pour ce bel échange qui m’a permis de capter le chant du monde …

  3. Merci pour cet écho. La conscience de notre propre fin est sans doute le plus paradoxal et le plus riche cadeau fait à l’homme. C’est ce qui l’ouvre à l’infini. “Nous vivons / Avec une phrase qui finit / En pointillés” (Werner Lambersy)

  4. Échanges d’un grand intérêt , qui permettent de mieux appréhender l’acte poétique si énigmatique .
    Personnellement j’aime parcourir certains classiques (Rimbaud par exemple. ..) ou des anthologies, pleines de bonnes surprises parfois..
    Et j’ai adoré découvrir il y a quelques années la subtilité des haïkus, qui évoquent en si peu de mots les instants éphémères d’une saison .
    Lire de la poésie c’est toujours s’accorder une pause, des instants de bonheur et de réflexion pour apprécier le balancement des mots entre eux…Merci aux poètes
    Merci à Martine pour la grande qualité de son blog qui est une vraie respiration, dans ce monde de fous

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