de martine roffinella

Quand Piranha rencontre Diem, c’est L’Invention d’Adélaïde Fouchon !

Quand Piranha rencontre Diem, c’est L’Invention d’Adélaïde Fouchon !

©MartineRoffinella

« Il y avait quelque chose dans cette voix, le rythme, l’intonation, la précision, l’animation, la musique, en somme, qui m’a attirée », dit Anne Bouclier, l’éditrice chez Piranha de Natacha Diem. L’histoire de cette « Invention d’Adélaïde Fouchon » est si touchante que j’ai invité ces deux femmes formidables à venir la raconter ici. Ouvrez l’œil et le cœur !

Se gliss­er dans la peau de l’enfant que nous avons été au moyen d’une mémoire adulte n’est pas aisé – il faut qua­si­ment par­venir à se dis­soci­er, à quit­ter l’épaisse cuirasse du sou­venir formaté.

Cer­tains événe­ments cap­turent notre per­son­ne et l’embarquent presque sous la con­trainte dans une sorte de machine à remon­ter le temps – fausse­ment loyale, car c’est sou­vent une volée d’éclats que nous prenons en pleine âme.

Nat­acha Diem, dans un pre­mier roman qui évite l’écueil du nom­bril­isme, offre à chacun·e une place de choix dans cette enfance-là, cette vie de femme adulte-là, cette prise de con­science-là, alter­nant l’ici et l’ailleurs, le tout-de-suite et le naguère avec une agilité, un humour et une poésie sou­vent décapants.

« Mon père est mort », dit la nar­ra­trice – et c’est sans doute le « moment » de « se pos­er la bonne ques­tion, la vraie, celle d’une vie » – « le jour où il est mort, je ne pou­vais plus y échap­per et je suis par­tie à sa recherche et j’ai trou­vé, je l’ai retrou­vée, la petite fille ».

Nous faisons ain­si la con­nais­sance d’Adélaïde et de sa famille : « Papa numéro un, papa numéro deux, maman, mon frère, Raspou­tine, mon chat, Élu­ard, mon ham­ster, et mon pois­son laveur de vit­re » – et de pré­cis­er à sœur Marie-Chaus­sette, sa nou­velle maîtresse à l’école Notre-Dame (alias Marie-Josette, dit avec « un cheveu sur [la] langue »), qui s’étonne de ce « papa numéro deux » : « Les deux amoureux de ma maman » – « Ma maman a tous les matins une dou­ble por­tion de bisous. »

Ce à quoi il lui est aus­sitôt répon­du : « Tu par­les trop ! Ce ne sont que des mensonges. »

Quel·le enfant – et quelle que soit sa sit­u­a­tion famil­iale – n’a pas ressen­ti ce que plus tard l’on nomme injus­tice, mais qui sur le moment, pen­dant ce temps secret et inde­scriptible que sont les quinze pre­mières années de notre vie, n’est qu’une sorte de blanc men­tal, d’interrogation qui ne peut être éclairée ?

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Nous tou­chons là à ce que le roman de Nat­acha Diem con­tient de plus pré­cieux : l’exact déplace­ment de la nar­ra­trice adulte dans le corps et la mosaïque de pen­sées spon­tanées spé­ci­fiques à l’enfant.

Mais atten­tion, qu’on ne s’y trompe pas ! Spon­tanéité ne veut pas dire naïveté ni vérité, et Adélaïde appren­dra très vite à se com­pos­er plusieurs per­son­nal­ités – à « inven­ter », à être « moi et pas moi » – car « que faire, que dire à part mentir ? ».

C’est peut-être cette même ques­tion que se pose la femme dont le père est mort, qui vit en cou­ple et a des enfants, mais qui doit aus­si « jouer la fille pour qui tout va bien ».

Que peut don­ner cette tra­ver­sée somme toute assez risquée entre enfance et temps présent ? – « Je rétro­grade et en même temps j’avance », dit la nar­ra­trice, « je suis couchée dans une prairie de douleurs et d’amour, l’errance est mon chemin ».

Je ne vous en dévoile pas davan­tage et préfère laiss­er la parole d’abord à Nat­acha Diem puis à son éditrice : Anne Bouclier.

Deux femmes ardem­ment habitées qui vien­nent ici nous racon­ter tour à tour leur aven­ture avec L’Invention d’Adélaïde Fou­chon.


Natacha Diem raconte

Pho­to : ©Patrice­Masi­ni.

 J’ai com­mencé à écrire assez tard, je pense que je devais avoir env­i­ron vingt-cinq ans. 

Lorsque j’étais enfant, je m’exprimais plus par la danse, le chant et ensuite par le dessin. Je vire­voltais beau­coup, je papil­lon­nais, je pas­sais d’une activ­ité à l’autre au gré de mes envies.

Je mon­tais aus­si des spec­ta­cles, pour ma famille, mes amis, et avec une décon­trac­tion totale. Même pas peur des jugements.

Cela a bien changé depuis.

Comme tout enfant qui grandit, et sans doute, en ce qui me con­cerne, un peu trop vite, j’ai com­mencé à avoir des doutes, par­ti­c­ulière­ment sur l’être humain et sa nature. Hé oui, un enfant peut philoso­pher sans savoir qu’il philosophe.

Je me suis rapi­de­ment demandé pour quelles raisons les enfants étaient par­fois si méchants et les adultes telle­ment étranges.

Jeune fille sur une balançoire. ©Colet­te­Herman.

 À cette époque-là, je n’écrivais pas beau­coup ; par con­tre je regar­dais énor­mé­ment de films. Je ne vivais pas ces films comme des fic­tions mais comme des pos­si­bles. Sans que je m’en rende compte, ils nour­ris­saient mon imag­i­na­tion. Je chan­tais égale­ment. Seule dans ma cham­bre, je vocal­i­sais toutes ces chan­sons et ça provo­quait en moi de l’exaltation.

Il faut dire que mes par­ents écoutaient beau­coup de musique française dont Brel (oui, je sais, il était belge), Fer­ré, Brassens, Fer­rat, Aznavour, Bar­bara et j’en passe. Toutes ces chan­sons et ces paroles me nour­ris­saient comme si j’étais un oisil­lon qui devient beau en grandissant.

C’est cela qui est mer­veilleux avec l’éducation, car oui, c’est de l’éducation : la cul­ture trans­mise spon­tané­ment, sim­ple­ment parce qu’on offre une musique, une chan­son, et le bon­heur qui va avec.

Je voue tou­jours un amour sans bornes à Brel. J’aime tout chez cet homme. Il me donne des fris­sons. Sa voix, son tim­bre, ses mim­iques, ses grandes dents et sa tristesse. Il est la puis­sance de la vie. Je sais que je m’éloigne un peu, mais pas tant que ça : c’est impor­tant, parce que c’est aus­si ce qui a nour­ri mon désir d’écrire.

Pho­to ©Gérard­Proust.

Je suis nulle en musique, je veux dire que je n’ai jamais vrai­ment pra­tiqué d’instrument (à mon grand regret), mais mon rêve serait, je pense, d’être paroli­er, parolière (je préfère).

J’adore écrire des his­toires cour­tes, mais apparem­ment les Français n’en sont pas friands. Et une chan­son qui mar­que racon­te sou­vent une his­toire courte. Bon, j’arrête mes digressions.

Une rup­ture eut lieu en moi vers l’âge de 25 ans.

Mais qui es-tu ? ©Nat­achaDiem.

Une cas­sure, comme si je me rendais compte que le chemin que j’étais en train de pren­dre n’était pas le bon.

Je ne savais plus vers où aller et com­ment y aller.

C’est à ce moment que j’ai vrai­ment com­mencé à écrire.

En écrivant, je retrou­vais des chemins pos­si­bles, des vies que je pou­vais imag­in­er, un des­tin à con­stru­ire par l’écriture.

J’écrivais des his­toires qui par­laient beau­coup d’enfants et par­fois qui par­laient de moi, enfant. Je suis fascinée par les enfants, je pense que ça transparaît dans mon roman.

L’enfance. Col­lec­tion privée de Nat­acha Diem.

Tout enfant est un poète en herbe. Tout enfant détient en lui tous les pos­si­bles. C’est la société et les adultes qui rompent ces pos­si­bles. C’est vis­i­ble dans le regard d’un bébé, cette soif de décou­verte, et le rire d’un enfant, son émer­veille­ment devant des choses que nous, adultes, ne voyons plus, c’est mag­ique. À ce pro­pos, je suis d’une curiosité scep­tique quant à la place de l’enfant dans notre société, au sort de l’éducation nationale, mais ce sont d’autres sujets. Revenons à l’écriture.

Vers mes vingt-cinq ans, elle est dev­enue comme une frénésie. J’écrivais partout, tout le temps, et tous les sujets y pas­saient : l’amour, les amis, la famille, la douleur, les bon­heurs, la nature, les animaux.

L’oiseau. ©Nat­achaDiem.

Plus j’écrivais, plus l’introspection se dessi­nait : essay­er de com­pren­dre com­ment je fonc­tion­nais, d’où je venais, et surtout qui je désir­ais devenir, était récurrent.

Les feuilles s’entassaient, les car­nets puis les doc­u­ments Word sur mon ordi­na­teur. J’avoue que je n’écris plus que sur ordi­na­teur depuis quelques années. La plume est trop lente.

Cela me fai­sait du bien de couch­er sur papi­er ce que je ressen­tais, ce que j’imaginais, ce que je désirais. 

Ça ne s’est plus jamais arrêté : écrire sans savoir où cela me mène.

Quand je me suis instal­lée à Paris, le métro, que je pre­nais tous les jours pour aller tra­vailler, est devenu un lieu d’inspiration. Il y avait aus­si les bistrots. J’observais les gens, j’écoutais leurs conversations.

Pour en revenir au métro, n’étant pas parisi­enne d’origine, il me fascine, il est le pouls de Paris. Je me sou­viens de m’être assise à côté d’un jeune tri­somique. Il feuil­letait un mag­a­zine sur Bob Mar­ley. À chaque page tournée et décou­verte, son vis­age s’illuminait. Il avait des écou­teurs et je pou­vais enten­dre Bob Mar­ley chanter. Le gamin cares­sait les pages. Il pou­vait vrai­ment touch­er Mar­ley. C’était le plus heureux de nous tous dans cette voiture.

Moi aus­si, plus jeune, j’ai été car­ré­ment amoureuse de Bob Mar­ley, alors je me suis demandé pourquoi ce n’était plus moi qui feuil­letais un mag­a­zine sur Mar­ley. J’avais envie de par­ler à cet enfant et de lui expli­quer que moi aus­si, gamine, j’avais été une groupie du chanteur. Je n’ai pas osé. Je ne sais pas pourquoi. Pour ne pas le déranger ? Par peur du regard des autres ?

Voilà le genre de petite his­toire que j’aime et que j’aime écrire. Ce petit bout d’homme, car il devait avoir seize ans au plus, était une grâce, une col­oration de la vie. J’avais devant moi le bon­heur incar­né. Ce moment était à la fois une délec­ta­tion et une remise en ques­tion de mon être.

Pourquoi n’arrive-t-on pas, une fois adulte, à être aus­si heureux qu’un enfant ? 

Ou si on l’est, qu’est-ce qui nous empêche de le mon­tr­er ? C’est une des grandes ques­tions que je me pose encore con­stam­ment. C’est une des raisons pour lesquelles je suis extrême­ment sen­si­ble à des films comme Une femme sous influ­ence, Big Fish (un de mes films préférés de Tim Bur­ton et pas le plus con­nu), les films de Char­lie Chap­lin, Un tramway nom­mé désir. J’aime ces per­son­nages insta­bles, à la marge, ces per­son­nages qui ont une per­cep­tion, une sen­si­bil­ité hors du com­mun. Récem­ment, j’ai revu Les Lumières de la ville et les trois per­son­nages prin­ci­paux : Char­lot, la jeune aveu­gle et le bour­geois sont si attachants.

Les per­son­nages sans faille ne m’intéressent pas ou seule­ment très peu.

Et la faille prend sou­vent son orig­ine dans l’enfance et, para­doxale­ment, il faut l’embrasser et ne pas la fuir.

Je danse encore. ©Nat­achaDiem.

Dès qu’un adulte agit ou s’exprime comme un enfant le ferait, il est con­sid­éré comme bizarre. S’il ose rêver, imag­in­er à out­rance, ou sim­ple­ment se foutre de ce que les autres pensent (évidem­ment tant que cela reste respectueux des gens), il est con­sid­éré comme étrange et, du coup, presque dangereux.

Cette prise de con­science a eu lieu vers mes trente ans, quand je suis moi-même dev­enue mère : je trou­vais que les mères se ressem­blaient toutes, par exem­ple, à la sor­tie de l’école : On y est, je suis mère, c’est du sérieux. Je cher­chais le petit brin de folie chez elles mais aucune ne me l’offrait. C’est comme si une fois dev­enue mère, on doit devenir quelqu’un de sérieux. Pour moi, c’était inac­cept­able. Pour moi, c’était violent.

J’écrivais déjà à cette péri­ode, et l’écriture fai­sait son chemin, mêlant des moments auto­bi­ographiques et d’autres qui étaient le fruit de mon imagination.

J’ai repris tous mes écrits et je me suis posé la ques­tion : qu’est-ce qui relie tout ça ? Où est-ce que je veux en venir ? 

Franche­ment, je ne sais tou­jours pas, mais je pense que la ques­tion tour­nait autour de la lib­erté : s’affranchir de ce qui nous empêche d’être vrai­ment soi. L’éducation ? Les trau­ma­tismes ? Le hasard ? Com­ment être libre ? Est-ce que cette foutue cul­pa­bil­ité n’est pas le plus grand frein à la lib­erté ? La peur du juge­ment des autres ? Com­ment s’affranchir de toutes ces bar­rières qui nous pour­ris­sent l’existence ? Même si je sais que le bon­heur ne doit pas être un but en soi, com­ment être sim­ple­ment un peu mieux dans ses baskets ?

Je me suis demandé quel événe­ment pour­rait provo­quer une crise telle qu’elle me mèn­erait vers la lib­erté ? Et c’est là que j’ai imag­iné la mort de mon père.

Je me suis dit « si le père d’Adélaïde meurt, elle va tout remet­tre en ques­tion, tout chambouler ».

Je tenais l’élément déclencheur et le liant à tous ces écrits.

J’ai écrit, écrit et encore écrit, par­fois avec vio­lence, sou­vent avec ironie, avec humour mais tou­jours avec colère, parce qu’Adélaïde était en colère.

La vie est une salade. ©Nat­achaDiem.

La mort de son père la met­tait en colère. Pas en colère con­tre lui mais con­tre elle-même, son com­pagnon, sa famille, et con­tre la vie. Une explo­sion con­tre le monde entier. Une remise en ques­tion de tous ses choix. Écrire à par­tir de la mort de son père était comme faire le deuil de toutes ses petites et grandes souf­frances. Et en écrivant, je me rendais compte que ses grandes souf­frances se révélaient être ses petites et inverse­ment. L’être humain est insond­able et moi, la première.

Après l’écriture de ce pre­mier roman, je ne sais tou­jours pas com­ment je fonctionne. 

Je suis tou­jours insta­ble mais dans une insta­bil­ité heureuse.

De plus, j’ai acquis une cer­ti­tude : nous sommes tous des êtres insta­bles et donc, ouf, je ne suis pas toute seule. Trop cool. Cela me ras­sure. Écrire sur moi, c’est écrire sur les autres.

Qui n’a pas eu envie de tout larguer ? De tromper son com­pagnon ou sa com­pagne ? De chang­er rad­i­cale­ment de vie ? D’être quelqu’un d’autre ? De devenir ça ou ça ? Quel mec n’a pas désiré une autre femme ? Quelle femme ou quel homme n’est pas exaspéré·e un moment ou l’autre par sa com­pagne ou son com­pagnon ? Pourquoi un cou­ple reste ensem­ble et un autre non ? Com­ment un homme, une femme voit sa fille ou son fils qui grandit, qui devient cet être totale­ment indépen­dant ? Et les amis dans tout ça ? Vers 16 ans, mes amis ont été ma struc­ture, mon équili­bre. C’est encore le cas aujourd’hui. Je place l’amitié sur un piédestal. Pourquoi les voit-on moins ? Est-ce parce qu’on change ?

Telle­ment de ques­tions et de pos­si­bil­ités de réponses.

Vous me direz que ce sont des prob­lèmes de petits-bour­geois dans ce monde où la souf­france est vis­i­ble à chaque coin de rue, sur chaque écran de télévi­sion, de tablette ou de smart­phone et sur tous simul­tané­ment (l’indigestion).

Je ne suis ni une intel­lectuelle agréée ni une philosophe émérite, sim­ple­ment une petite poète de ma vie de puceron.

Je fais ce que je sais faire : rêver, imag­in­er, rire et m’émouvoir, et essay­er d’en faire prof­iter les autres.

Si ceux qui lisent ce roman se sou­vi­en­nent d’un bout de vie d’une humaine qui aurait bien voulu faire de grandes choses et qui, par paresse ou par manque de courage ou à cause d’une édu­ca­tion chahutée, ne réus­sit qu’à faire explos­er ces émo­tions, c’est pas mal.

Si ceux qui lisent ce roman souri­ent, rient, sont inter­loqués, même un peu choqués et par­fois tristes, c’est déjà ça.

Si ceux qui lisent ce roman voient la petite fille et la femme qui évolu­ent devant eux, alors, j’ai rem­pli ma mission.

Ce qui peut me bless­er, c’est l’indifférence. Je n’aime pas enten­dre : bof. Je veux des orages. Nos vies sont faites d’orages et il faut qu’ils passent. Ce n’est pas facile de grandir. Mais pour que les orages passent plus vite, mieux se con­naître est essen­tiel et cela per­met, selon moi, d’éviter pas mal d’erreurs.

Je par­le de l’enfance, je par­le d’une enfant, soit, mais, en réal­ité, je par­le des adultes, hommes et femmes. 

Des femmes, car je pense que cer­taines se recon­naîtront en Adélaïde, enfin, j’espère, et des hommes, parce qu’ils recon­naîtront leur femme, leurs sœurs, leurs filles, leurs amies… et leurs emporte­ments, qui ne sont pas de la vio­lence mais plutôt des notes très aiguës jouées sur un piano. Voilà une image pas très explicite et qui mérit­erait d’être travaillée.

Des pères et des mères, aus­si, car ce n’est pas facile d’être par­ents. Devenir par­ent, c’est se couper en deux. Une part de nous voue un amour incon­di­tion­nel à ces enfants qui nous enver­ront balad­er plus rapi­de­ment qu’on ne le pense, et l’autre part veut vivre sa vie.

La puni­tion. ©Mar­t­in­Bidou.

Quand j’écris, par­fois, je n’y vais pas de main morte, mais la vio­lence qu’Adélaïde exprime est avant tout envers elle-même. Elle est en colère con­tre le monde entier et, c’est sûr, cela se réper­cute sur son entourage. Tous les per­son­nages du roman comptent pour elle, comme ceux qui me les ont inspirés ont comp­té pour moi.

Main­tenant, d’autres thèmes me tra­vail­lent, comme la notion du temps, la spir­i­tu­al­ité, et même l’environnement (dif­fi­cile d’y échap­per). Or, la spir­i­tu­al­ité, qui selon moi com­mence par la com­préhen­sion de soi-même, ouvre des portes insoupçonnées.

Je dis sou­vent « selon moi », car il est impor­tant que ce ne soit pas pris comme si j’annonçais une vérité. C’est la mienne, unique­ment la mienne. Mais même ma vérité n’en est pas une. Une fois qu’un événe­ment a eu lieu, c’est du passé, donc, c’est déjà une inter­pré­ta­tion. Entre le moment de l’événement, la per­cep­tion de celui-ci, ensuite l’interprétation de cette per­cep­tion, la trans­mis­sion de cette inter­pré­ta­tion et la récep­tion, tout a changé.

Le meilleur exem­ple, c’est la dis­pute. Une dis­pute éclate dans un cou­ple à 18 heures. À 18 h 15, elle fait référence à ce qui a été dit à 18 h 05. Il répond que non, ce n’est pas vrai, il n’a pas dit ça ou alors il n’a pas dit ça comme ça. À 20 h 00, ils sont tou­jours en froid et la ten­sion a mon­té d’un cran. Ils ont une per­cep­tion encore dif­férente de ce qui a été dit à 18 h 05. La tur­bine men­tale a déjà fait son tra­vail. Le lende­main, après une bonne nuit de som­meil, les choses se sont un peu calmées. Elle se dit, par exem­ple, j’ai sans doute exagéré hier…

Et un jour, elle écrit un bouquin et elle se sou­vient de cette dis­pute, mais ce n’est pas un sou­venir pré­cis, par con­tre, l’émotion peut ressur­gir et donc, elle écrit ce qu’elle ressent de cette émo­tion et de cette image.

Con­ver­sa­tion entre nuages. ©Nat­achaDiem.

C’est la rai­son pour laque­lle cela m’agace de devoir tranch­er : auto­bi­ogra­phie, réc­it d’inspiration auto­bi­ographique, roman ? 

Peu importe, non ? Peu importe ! Moi-même, je ne sais plus ce qui est vrai ou faux. Une fois que c’est couché sur le papi­er, c’est déjà tron­qué. Quand je par­le de ma mère qui vient se blot­tir con­tre moi dans mon lit parce qu’elle est si triste qu’elle a besoin d’être près de sa fille, c’est un vague sou­venir de ma mère qui s’endort près de moi. Donc oui, je pense que ma mère est venue dormir près de moi mais je n’en suis pas tout à fait cer­taine, et je ne sais même plus pour quelle rai­son. Par con­tre, je sais que moi-même, je me suis déjà endormie près de mon enfant et que le récon­fort était immé­di­at. Et là, je peux écrire quelque chose sur la tristesse d’une mère.

Ce qui est périlleux dans l’écriture est, je trou­ve, de tran­scrire l’image, les images, en mots. 

Je fonc­tionne essen­tielle­ment avec des images. Elles sur­gis­sent et sont étroite­ment liées à une émo­tion, et la dif­fi­culté est de tran­scrire ce col­lage image-émo­tion. Je n’ai pas fait d’études de let­tres, je lis beau­coup mais je trou­ve qu’il est de plus en plus dif­fi­cile de trou­ver le vocab­u­laire appro­prié, celui qui reflète cor­recte­ment une idée, un con­cept, une émotion.

J’ai le sen­ti­ment qu’au fil du temps mon vocab­u­laire s’appauvrit alors que ça devrait être le con­traire. J’ai peur qu’un jour arrive où je ne trou­ve plus les mots.

Que les mots dis­parais­sent défini­tive­ment, que nous ne par­lions plus qu’avec des signes.

Même si je les utilise, ces fameuses émoticônes, je les déteste. 

Car elles nous empêchent de dire : je t’aime, je suis fâchée, j’ai peur, j’ai chaud, j’ai froid, je suis triste. C’est un appau­vrisse­ment d’émotions, de sen­sa­tions et évidem­ment de vocabulaire.

Par exem­ple quand je veux dire « Je t’aime », comme je n’ose pas l’écrire, je t’envoie l’image d’un cœur. Mais quand j’envoie l’image de ce cœur, est-ce vrai­ment : Je t’aime ? Et du coup, comme c’est facile, j’envoie des cœurs à n’importe qui et pour n’importe quoi.

Amour. ©Nat­achaDiem.

Il faudrait créer le mois sans signes. Il y a bien le mois sans cig­a­rettes ou sans alcool. Je lance le mois sans signes. Je pense que même lorsqu’on écrirait à l’être qu’on aime, Je t’aime deviendrait bien moins fréquent que l’image du cœur. Car quand on écrit Je t’aime, cela veut dire « Je t’aime ». C’est réfléchi, pesé et ensuite écrit.

Et c’est comme ça qu’on en arrive à l’écriture d’une vie frag­men­tée, romancée et saucée d’émotions.

Pho­to de la cou­ver­ture : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Anne Bouclier, éditrice chez Piranha, raconte… 

J’ai un principe, dans la vie : ne jamais, au grand jamais, accepter de lire le man­u­scrit, ni même le livre, de quelqu’un que je con­nais, même très vague­ment : éditrice ou pas, c’est le début des emmerdements.

Va savoir ce qui m’a pris quand j’ai, de moi-même, dit à ma voi­sine de ter­rasse que ça m’intéresserait de lire son texte. 

Je la con­nais­sais à peine, et si j’étais assise à portée d’oreille, c’était par hasard. Elle racon­tait qu’à force d’écrire, elle avait fini par trou­ver le moyen de réu­nir cer­tains de ses textes.

Moi, je lisais tran­quille­ment à la table d’à côté, et je ne fai­sais pas vrai­ment atten­tion. Mais il y avait quelque chose dans cette voix, le rythme, l’intonation, la pré­ci­sion, l’animation, la musique, en somme, qui m’a attirée.

Et, curieuse comme je suis, j’ai demandé son texte à Nat­acha Diem, puisque c’est d’elle qu’il s’agit.

Le logo des édi­tions Piranha.

Quelques jours plus tard, je m’installe sur mon canapé, man­u­scrit sur les genoux. Et voilà, c’était fichu… 

La voix et la musique de Nat­acha étaient là, sur le papi­er, et je les ai savourées avant même d’appréhender l’histoire.

Pour­tant, quelle histoire !

C’est l’histoire d’une petite fille qui grandit et qui essaie de trou­ver sa place. C’est l’histoire d’une jeune femme qui se demande si elle a trou­vé sa place, comme cette fille qui veut tout fiche en l’air mais qui se dit : Ah merde, faut que j’aille acheter le pain… Et au bout du compte, c’est, comme le dit Nat­acha, l’histoire des enfants, des adultes, des parents.

Les femmes se recon­naîtront, et les hommes recon­naîtront leur mère ou leur fille, elle a rai­son. Et sans nul doute les femmes retrou­veront leur père, leur amant et leurs frères, et les hommes se retrouveront.

Quand Adélaïde se sou­vient, ce que nous voyons et ce que nous enten­dons, c’est ce que voit et entend un gamin de qua­tre-vingts cen­timètres per­du au milieu d’adultes d’un mètre qua­tre-vingts, lesquels ont leur pro­pre per­cep­tion de ce qu’ils ont dit, et de ce que le gamin en ques­tion a compris.

Et le tal­ent de Nat­acha, c’est juste­ment d’alterner les points de vue et les reg­istres, de pass­er du passé au présent, de l’enfance à l’âge adulte, de la nar­ra­tion à l’introspection, du triv­ial au poétique.

J’ai été séduite, ravie, par sa capac­ité de pass­er, pra­tique­ment dans la même phrase, naturelle­ment, spon­tané­ment, d’une langue douce et sub­tile à une langue crue et inci­sive, de l’attendrissement à la colère, de la finesse au cocasse.

J’ai fris­son­né et j’ai éclaté de rire dans la foulée. 

La musique de Nat­acha sonne ter­ri­ble­ment juste, et le « je » d’Adélaïde est le « je » de Mar­cel, il est universel.

Et c’est comme ça que Piran­ha a décidé qu’il était tout à fait pos­si­ble de pub­li­er un roman qui n’était pas une tra­duc­tion [les édi­tions Piran­ha pub­liant essen­tielle­ment de la lit­téra­ture étrangère, donc traduite à des­ti­na­tion du pub­lic francophone].


L’Invention d’Adélaïde Fouchon, roman, par Natacha Diem, aux éditions Piranha, 18 euros.
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Site : piranha.fr
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Commentaire(s)

  1. à qui sait le recon­naître, le sen­tir, chacun.e a un enfant gref­fé dans sa jambe. L’en­fant que l’on fût. Son esprit est l’écri­t­ure, la poésie qui con­tin­ue à s’animer dans notre corps d’adulte, et que l’on perçoit à cer­taines saisons de la vie quand on est est seul ou le devient. L’en­fant que l’on fût demeure à jamais là, gref­fé dans la nais­sance de cha­cun de nos pas … Michel Del Castil­lo l’évo­qua à tra­vers l’un de ses romans. L’im­age m’est restée forte et essen­tielle. Je la retrou­ve ici, sous les strates d’une sen­si­bil­ité extra­or­di­naire. Aimez chère auteure, cette enfant qui vous accom­pa­gne sous la peau ! Erik Poulet-Reney

    1. Bon­soir Erik,
      Mer­ci du fond du cœur pour ce com­men­taire. J’aime beau­coup le mot strate, telle­ment juste. Et mer­ci d’ajouter une réflex­ion sup­plé­men­taire à ces intens­es ques­tion­nements qui font de nous ces humains si com­plex­es. Mer­ci Nat­acha Diem

  2. Sans doute est-ce le livre qu’il me faut lire aujourd’hui, à ce moment incer­tain où les mots ont mis leur masque d’imprimerie. Et où j’ ai le pro­jet de tout lâcher.
    Cette présen­ta­tion spon­tanée et sere­ine, pleine de vie et d’intelligence me touche et me rap­pelle que dans un temps pas si loin­tain ( hum) j’ aurais pu, voulu, l’écrire.
    Et ce mag­ique con­te de fée édi­to­r­i­al vient con­firmer que le hasard fait bien les choses.

    1. Votre com­men­taire est beau et triste à la fois. Bien sûr, il est par­fois plus sim­ple de se dire: je lâche tout mais c’est à ce moment qu’il faut lâch­er sans tout lâch­er. Lâch­er ses émo­tions auprès des per­son­nes bien­veil­lantes qui nous entourent, par­ler, pleur­er, crier, et écrire, tou­jours écrire. Comme je le dis dans mon inter­view, nous sommes tous des pucerons sur cette belle planète et per­son­nelle­ment, quand j’en prends vrai­ment con­science, je me sens beau­coup mieux et moins triste. Les per­son­nes qui ne sont jamais tristes n’ont rien com­pris à la vie. Il faut être triste, même très triste, ça fait du bien. Encore un cliché mais j’ai tou­jours dit à mes enfants de pleur­er. Ce sont deux garçons et j’aime les voir pleur­er car quand ils sont tristes, je sais qu’ils vivent! Je ne veux pas de garçons-machines qui ne mon­trent pas leur sen­ti­ment. Alors, excusez-moi mais évide­ment, je ne suis pas heureuse que vous soyez triste mais je suis heureuse que vous en par­liez. On ne se con­naît pas mais je suis de tout cœur avec vous.
      Nat­acha Diem

  3. Le résumé et les deux voix, auteure et éditrice, me don­nent vrai­ment envie de lire ce livre telle­ment il résonne fort en moi. J’ai hâte de me le pro­cur­er et de le savour­er. Enfant, j’é­tais aus­si en per­ma­nence oblig­ée de men­tir et de m’in­ven­ter des personnages/personnalités pour sur­vivre et me con­stru­ire tant bien que mal. Je suis vrai­ment ravie pour cette décou­verte que Mar­tine Roffinel­la a mise en lumière sur son site. Ami­cale­ment, Micha

    1. Bon­jour,
      C’est ce qui me sem­ble remar­quable dans ce texte : cha­cun et cha­cune s’y retrou­vent, d’une manière ou d’une autre. Nous sommes recon­nais­santes à Mar­tine de nous avoir don­né l’oc­ca­sion d’en par­ler, et votre com­men­taire nous touche.
      Anne

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