de martine roffinella

Quelques phrases de Simone Weil

Quelques phrases de Simone Weil

©MartineRoffinella

C’est ma chère amie écrivaine Félicie Dubois (aux manettes du blog littéraire « Les Mémorables ») qui un jour me fit la surprise de m’envoyer La Pesanteur et la Grâce, remarquable ouvrage de Simone Weil dont je me suis dit qu’il vous plairait d’entendre quelques échos.

« Deux forces règ­nent sur l’univers : lumière et pesan­teur », écrit Simone Weil, et d’emblée, en péné­trant dans ce livre : La Pesan­teur et la Grâce, nous savons qu’une con­science va sans doute s’éveiller, se débar­rass­er en tout cas d’une pol­lu­tion qui n’a jamais été aus­si épaisse et gluante.

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Je pour­rais vous dress­er ici le por­tait de cette femme stupé­fi­ante, « par­tie de la philoso­phie pour entr­er en reli­gion », nous dit la qua­trième de cou­ver­ture du livre, « née dans une famille d’origine juive pour se rap­procher du chris­tian­isme » – « jeune fille de la bour­geoisie » par­venant pour­tant « aux con­fins de la plus atroce mis­ère matérielle ».

Mais j’ai plutôt envie, par ces temps dits de « con­fine­ment », de vous emmen­er en prom­e­nade dans son écri­t­ure, afin que chacun.e d’entre vous puisse, à sa façon, s’y attarder, s’y nour­rir peut-être – et se repos­er du monde.

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.
Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

 

Dans sa pré­face – ou plutôt dans son « Post-scrip­tum, cinquante ans après » –, Gus­tave Thi­bon dit de l’œuvre de Simone Weil qu’elle est « lumière pour l’esprit et nour­ri­t­ure pour l’âme », sans qu’il soit besoin de « l’actualiser », car elle « émane de ce som­met de l’être qui sur­plombe tous les temps et tous les lieux ».

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Plus que jamais, me sem­ble-t-il, et quelle que soit notre con­di­tion, nous devons nous inter­roger sur notre présence ici-bas, et sur ce que sig­ni­fie au fond le mot créa­tion, si sou­vent gal­vaudé et mis à n’importe quelle sauce, du moment que c’est « bank­able ».

« La créa­tion est faite du mou­ve­ment descen­dant de la pesan­teur, écrit Simone Weil, du mou­ve­ment ascen­dant de la grâce et du mou­ve­ment descen­dant de la grâce à la deux­ième puissance. »

Et juste après : « La grâce, c’est la loi du mou­ve­ment descen­dant»

Pour en arriv­er à ce con­stat : « S’abaisser, c’est mon­ter à l’égard de la pesan­teur morale. La pesan­teur morale nous fait tomber vers le haut»

Je ne sais pas vous, mais à moi cette dernière phrase fait l’effet d’une immense pos­si­bil­ité de joie, juste après la décou­verte, ou du moins la véri­fi­ca­tion que « tomber vers le haut » est l’aboutissement de toute une vie – à mon sens l’humilité, source d’ultime vérité.

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Plus loin, dans le chapitre Accepter le vide, je lis : « Ne pas exercer tout le pou­voir dont on dis­pose, c’est sup­port­er le vide. Cela est con­traire à toutes les lois de la nature : la grâce seule le peut. »

Et donc : « La grâce comble, mais elle ne peut entr­er que là où il y a un vide pour la recevoir, et c’est elle qui fait ce vide. »

Mais par-dessus tout, je retombe ce matin sur la phrase ci-après, alors que je suis moi-même en pleine écri­t­ure d’un essai qui a pour titre : Pourquoi Dieu est mon père — Et il est rock’n’roll ! 

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Voici ce qu’écrit la lumineuse Simone Weil, dans le chapitre Détache­ment : « Si on aime Dieu en pen­sant qu’il n’existe pas, il man­i­festera son existence. »

C’est incroy­able­ment vrai ! Je suis sidérée et heureuse d’absorber lit­térale­ment cette affir­ma­tion, laque­lle m’a don­né l’envie de com­mu­ni­quer avec vous, lect.rices.eurs, à pro­pos de cet ouvrage d’une brûlante et touchante actualité.

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Dans le chapitre Renon­ce­ment au temps, je m’approprie puis vous partage cette phrase qui sem­ble avoir été écrite aujourd’hui : « Quand la douleur et l’épuisement arrivent au point de faire naître dans l’âme le sen­ti­ment de la per­pé­tu­ité, en con­tem­plant cette per­pé­tu­ité avec accep­ta­tion et amour, on est arraché jusqu’à l’éternité. »

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Pour ter­min­er (tem­po­raire­ment) ma brève prom­e­nade dans La Pesan­teur et la Grâce, un con­stat qui n’a jamais été aus­si lucide : « L’équilibre seul anéan­tit la force. »

Aux dirigeants de tous pays, j’invite à lire et relire ce qui suit : « L’ordre social ne peut être qu’un équili­bre de forces. Comme on ne peut atten­dre qu’un homme qui n’a pas la grâce soit juste, il faut une société organ­isée de telle sorte que les injus­tices se punis­sent les unes les autres en une oscil­la­tion perpétuelle. »

Et de con­clure : « Si on sait par où la société est déséquili­brée, il faut faire ce qu’on peut pour ajouter du poids dans le plateau trop léger. Quoique le poids soit le mal, en le mani­ant dans cette inten­tion, peut-être ne se souille-t-on pas. »

À bon entendeur…

 

 

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Commentaire(s)

  1. Quel bel esprit ! Quelle sub­til­ité dans la pen­sée et dans son mou­ve­ment. Les extraits choi­sis illus­trent par­faite­ment ce chem­ine­ment, ce déplace­ment. Simone Weil pro­pose une logique qui inverse les par­a­digmes, appor­tant un sur­plus de flu­id­ité. Frein­er ce qui est trop facile, accélér­er ce qui cir­cule mal pour déblo­quer, faire gliss­er, assou­plir. Quand l’intelligence ondoie, un mou­ve­ment ample nous entraîne avec grâce dans une réflex­ion pour pass­er entre les mailles du filet de la pesanteur.

    Mer­ci pour cette belle lecture !

  2. Je te remer­cie pour ce partage, ma chère Rof­fi, ce pas­sage de témoin d’une âme à l’autre et tut­ti quan­ti — plus on est de fous, plus on rit (ne pas oubli­er l’im­por­tance de la Joie et de la Gai­eté dans le cœur et l’œu­vre de Simone).
    “La Pesan­teur et la Grâce” est un de mes livres de chevet, de ceux qui ne cessent jamais de vous accom­pa­g­n­er. Et si, à telle époque de ma vie, j’en­tendais plus claire­ment cer­taines phras­es, à d’autres, j’en souligne de nouvelles.
    Ce texte est une source vive, il inau­gure admirable­ment cette nou­velle rubrique.

  3. Pas­cal David (religieux domini­cain et philosophe, qui a écrit plusieurs ouvrages sur elle) dit : “C’est une femme qui fortifie,et puri­fie et clar­i­fie le regard.”
    Et C. Bobin dit d’elle, “je suis ébloui par Simone Weil. La pen­sée guéris­seuse de Simone Weil invite tout à la fois au détâche­ment absolu et à l’amour fou. La vérité chez elle entre partout” (cahi­er de L’H­erne Sur C. Bobin — arti­cle sur la clarté d’une femme).
    Bref je n’ai plus qu’à relire cet ouvrage lumineux, dont la lec­ture il y a quelques années m’avait marquée.

  4. Quel choix judi­cieux ! On a soif en per­ma­nence de telles phras­es qui sont sou­vent nos guides pour trou­ver la lumière, quand trop d’om­bres ten­tent de nous en faire oubli­er l’essence même pour nour­rir notre esprit et…le quo­ti­di­en. Mer­ci Féli­cie, Mer­ci Mar­tine pour ce chem­ine­ment en partage.

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