de martine roffinella

Quittez 2020 à la faveur de Foutues éoliennes !

Quittez 2020 à la faveur de Foutues éoliennes !

©MartineRoffinella.

Grâce soit rendue au sieur Jean-Luc Allouche de m’avoir déridée avec son truculent roman, à saisir au vol par ces temps lourds de frustration et d’anxiété ! Cette renversante histoire, dans ce qui est aujourd’hui nommé la « France périphérique », ne manque ni de souffle ni de soufre !

Tout com­mence par une bien curieuse nou­velle : Gas­ton Tru­chot, ancien maire d’un vil­lage bour­guignon de 865 inscrits, est retrou­vé pen­du dans sa grange, « au bout d’une corde accrochée à une poutre », vêtu de son pyja­ma et les « pan­tou­fles encore aux pieds ». Il s’est sui­cidé, lais­sant un mot « à l’intérieur d’un paquet de Gitanes » : « Tout ça, c’est la faute à leurs foutues éoli­ennes… »

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Que s’est-il donc passé dans cette petite com­mune rurale où « les Tru­chot, les Dugroin, les Favart, les Noiseti­er et autres Goulard », for­mant « l’aristrocratie paysane du can­ton » (et occu­pant « les caveaux les plus orgueilleux de la par­tie noble du cimetière »), côtoient (depuis la « trans­for­ma­tion de ter­res agri­coles en lots con­structibles ») les nou­velles familles « échap­pées des HLM-ghet­tos de la ville voi­sine » (ou plutôt : « des quartiers dits “sen­si­bles”, le voca­ble imposé par la novlangue récurée ») ?

À l’instar de nom­bre de com­munes « oubliées, délais­sées, voire méprisées par les grandes métro­ples », les « effec­tifs » de la « cor­po­ra­tion agri­cole » se sont réduits à peau de cha­grin, il n’en reste que six sur la ving­taine d’autrefois.

Les habi­tants ne sont ni « tout à fait prospères, ni tout à fait déshérités », pour­tant pas très éloignés de la cap­i­tale mais « à des années-lumière » de ce qui s’y passe – cer­tains n’ont jamais mis les pieds à Paris.

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Alors en dehors du pen­du Gas­ton Tru­chot (dit « la Grosse Tronche »), ex-maire et notable du vil­lage sus­pec­té en son temps de « tri­pa­touil­lages », de « magouilles » voire de « dél­its car­ac­térisés » en matière de POS (Plan d’occupation des sols), à qui avons-nous affaire ?

Le maire actuel, Hubert Cham­peti­er, « blanchi sous le harnois de la Fonc­tion publique », use d’une « dialec­tique affûtée dans sa jeunesse par la fréquen­ta­tion assidue de l’extrême gauche », même si « de rouge, il est passé à rose pâle ».

Nous ren­con­trons aus­si l’inénarrable Lil­iane Boivin, « sex­agé­naire menue mais alerte », qui est « la cheville ouvrière de la paroisse et la pour­voyeuse en chef de tous les ragots de la com­mune », ain­si que sa « com­mère », Marie-Thérèse Ruf­fard-Drouin, « rom­bière couper­osée par l’abus de petits ver­res de ratafia ».

Nous croi­sons Ernest Meule­mans, « le quin­cail­li­er dont la bou­tique a fer­mé dans les années 90 », et son com­pagnon de chas­se, le menuisi­er Fer­nand Favart, lequel intro­duit l’un des per­son­nages les plus hila­rants du roman : le fameux Kevin Marchan­deau et sa « coif­fure à la pom­padour gon­flée au gel », trente­naire d’époque qui dis­pose du « lex­ique adéquat » (« ils ne nous cal­cu­lent pas » ; « en mode “tout pour ma gueule” », etc.).

Fatale­ment, nous tombons sur l’inévitable « rési­dent sec­ondaire de Paris », surnom­mé « 7–5 », qui « s’enflamme, s’exalte, et ponctue sou­vent ses péro­raisons par un sonore Dixi et sal­vavi ani­mam meam ! » (se reporter à la drôlis­sime Note de l’éditeur, page 28), et sur l’indispensable « écol­o­giste con­va­in­cue » Adèle Roquette. Il y a aus­si Manolo dit « l’Espingoin », un « traîne-savate qui vit du RSA et de quelques brico­lages au noir », Mar­cel Bouguereau, dit « Mar­cel le Sachem », « l’un des derniers sur­vivants de 39–45 », croix de guerre et « par ailleurs gai luron jamais en peine de lutin­er »… et surtout le meilleur vieil enne­mi du « pen­du » : Guy Coulard – ensem­ble ils for­ment le duo des « Gé-Gé », « rivaux irré­ductibles » comme l’ont été « leurs clans depuis des générations ».

Impos­si­ble de citer tout le monde : les fig­ures plus vraies que nature (je le con­firme pour avoir longtemps habité dans un vil­lage de Bour­gogne), aux savoureuses sail­lies, jalon­nent ce roman dont chaque page se déguste comme une gour­man­dise acidulée.

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Mais que peut-il bien s’être passé de telle­ment impor­tant dans cette petite com­mune de moins de 1 000 âmes ?

Un cer­tain William Lamar­que, com­mer­cial employé de la société d’éoliennes À tous vents-Atout Vent (dont la mai­son mère Gross-Pow­er est basée à Osnabrück en Alle­magne), pro­pose une implan­ta­tion d’éoliennes, car « il se trou­ve qu’un mail­lage car­tographique » a per­mis de repér­er « un cor­ri­dor ven­teux favor­able » sur les « hautes ter­res » du vil­lage – « Je vous apporte au moins 300.000 euros », annonce Lamarque.

Aus­sitôt la nou­velle de ce pro­jet, qui n’est pas encore dis­cuté offi­cielle­ment, se répand : « Les mamans craig­nent pour la san­té de leurs bam­bins. Les retraités s’inquiètent pour la valeur de leur bien. Les chas­seurs pour leur gibier. Les défenseurs de l’écosystème pour la san­té des petits oiseaux » – « bref, la guerre men­ace à bas bruit ».

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

L’affaire est soumise au vote du con­seil munic­i­pal – s’agissant, dans un pre­mier temps, d’un sim­ple pro­jet d’implantation d’un seul mât d’éolienne « expérimental ».

Résul­tat après dépouille­ment : sur 15 bul­letins, 12 pour, deux absten­tions et un contre.

Le feu est ain­si mis aux poudres, une péti­tion cir­cule d’abord :

« Qui sème le vent
récolte des
CACAHOUÈTES !!!!
Non aux prof­i­teurs, aux technocrates
et aux incom­pé­tents !!!! »

Les mul­ti­ples et pos­si­bles nui­sances imputées aux éoli­ennes sont listées (« pat­ri­moine paysager saccagé », « pol­lu­tion sonore sur un ray­on de 2 km », « baisse de la valeur immo­bil­ière », sans par­ler du « mas­sacre » des « migra­teurs et rapaces » et des écrans de télévi­sion brouil­lés, etc.) – tan­dis que par­al­lèle­ment, « aucun emploi ne sera créé » et il fau­dra de toute façon « con­tin­uer à utilis­er les cen­trales ther­miques », puisqu’une éoli­enne « ne fonc­tionne qu’à 25–30 % du temps ».

En con­séquence de quoi les habi­tants sont tous appelés à deman­der aux élus de « revenir sur leur décision ».

« Opposez-vous à cette aven­ture ruineuse », leur est-il forte­ment recom­mandé. Pour le « bien-être », « la san­té », et bien sûr : « l’avenir de nos enfants ».

Illus­tra­tion : ©Mar­tineRoffinel­la.

Alors quel sera le dénoue­ment pour ces « foutues éoli­ennes » et en quoi ces dernières provo­queront-elles le sui­cide de l’ex-maire Gas­ton Tru­chot dit « la Grosse Tronche » ?

S’agira-t-il, pour la pop­u­la­tion qui n’est ni illet­trée ni arriérée, de faire « un immense bras d’honneur aux puis­sants, aux élites mondialisées » ?

Pré­cip­itez-vous sur le roman de Jean-Luc Allouche, et non seule­ment vous con­naîtrez le fin mot de l’histoire, mais vous y décrypterez le monde des « lais­sés-pour-compte, des aban­don­nés de la prospérité » – cette fameuse « France périphérique » qui n’a pas sa langue dans sa poche et que, foi d’Éole, les poli­tiques seraient bien avisés d’écouter !

Foutues éoliennes ! roman de Jean-Luc Allouche, publié chez H&O éditions, 17 euros.

 

 

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Commentaire(s)

  1. Sous la plume de Mar­tine, délivrée de son pavé, cette fresque relatée appa­raît tru­cu­lente, pit­toresque et cocasse. Le plus amu­sant est que je suis Bour­guignon, je vis entre Aux­erre et Chablis dans un vil­lage viti­cole de 360 âmes (mais ne suis pas vitic­ul­teur). Un wind­farm (une ferme de vent) nom­mé par ailleurs “parc éolien” encer­cle nos coteaux de vignes de 25 longs cous couron­nés de palmes qui taquinent les nuages. Dans son livre “Ce bel et vivace aujour­d’hui”, mon voisin Jacques Lacar­rière, ( à 20 km) de chez moi, écrivait à pro­pos des éoli­ennes : ” des abeilles mécaniques qui buti­nent le vent et dis­til­lent une énergie qu’on nomme douce. Comme le miel.” Pour être hon­nête, autour de chez nous elles sont silen­cieuses. Juste cepen­dant un peu trop présentes dans le paysage, nous veil­lant comme des OVNIS éclairés le soir à l’hori­zon. Lais­sons alors la fic­tion véri­ta­ble de ses per­son­nages à cet auteur dont l’hu­mour aspire à le lire. Rire et aimer pour chas­s­er la grisaille !

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