de martine roffinella

Seule Duras

Seule Duras

©MR

« Faire » un livre implique aujourd’hui souvent une mêlée ouverte à tous les bruits. L’écriture est-elle devenue le porte-voix d’un ego mosaïqué par les réseaux sociaux ? Dans Écrire, Duras évoque au contraire une nécessaire « séparation d’avec les autres gens ».

Être seul « avec le livre non-écrit, c’est être dans le pre­mier som­meil de l’humanité », dit Duras avec une per­ti­nence joli­ment d’actualité.
En nos présentes années, où l’acte d’écrire s’est sem­ble-t-il dépar­ti de cette si pré­cieuse « sauvagerie d’avant la vie », et où le témoignage vrai, l’expérience vécue incar­nent un genre lit­téraire pré­dom­i­nant – de fait à la portée de tous –, j’ai pour ma part décidé de remon­ter à mains nues jusqu’à la friche. Jusqu’à cette « soli­tude de l’écriture », pareille à nulle autre, « sans quoi l’écrit ne se pro­duit pas, ou il s’émiette exsangue de chercher quoi écrire encore ».

Ce texte de Duras, Écrire, devrait, à l’instar de En vivant, en écrivant, d’Annie Dil­lard (Chris­t­ian Bour­go­is édi­teur), être remis à chaque col­légien dès son entrée en classe de sixième.
La soli­tude dont il y est ques­tion, spé­ciale et con­join­te­ment ordi­naire, matrice de l’écriture en tant que trans­for­ma­tion – ou fos­sil­i­sa­tion – du monde, sig­ni­fie « ou la mort, ou le livre » : « être sans sujet aucun de livre, sans aucune idée de livre c’est se trou­ver, se retrou­ver, devant un livre », c’est-à-dire devant « une immen­sité vide », un « livre éventuel » – « devant rien ». Et donc « devant comme une écri­t­ure vivante et nue, comme ter­ri­ble, ter­ri­ble à sur­mon­ter ».

Annie Dil­lard évoque d’ailleurs ce com­bat qui, au niveau de la phrase, ressem­ble à celui « con­tre un alli­ga­tor », alors même qu’écrire est cette « sen­sa­tion de se dress­er sur la pointe inclinée d’un brin d’herbe et de regarder alen­tour, en cher­chant où aller ».
Et Dil­lard de pos­er cette ques­tion qui tombe sous le sens et que per­son­nelle­ment j’ai érigée au rang de com­man­de­ment : « Franche­ment pourquoi ne pas te tir­er une balle dans la tête plutôt que de ter­min­er un énième excel­lent man­u­scrit qui encom­br­era le monde ? »

Duras de son côté croit que « la per­son­ne qui écrit est sans idée de livre, qu’elle a les mains vides, la tête vide, et qu’elle ne con­naît de cette aven­ture du livre que l’écriture sèche et nue, sans avenir, sans écho, loin­taine, avec ses règles d’or, élé­men­taires : l’orthographe, le sens ».

La charge est écras­ante en même temps qu’inexistante, le livre n’étant ni conçu ni imag­iné et encore moins pro­gram­mé. Il s’agit de laiss­er cet écrire-là (ici sub­stan­tivé !) s’écrire plutôt que de le con­train­dre à se racon­ter, ce qui, indépen­dam­ment de la per­son­nal­ité sociale de l’écrivaine, exige bien plus que de l’humilité – de l’effacement.
Laiss­er fil­er le sacro-saint moi et faire toute la place au livre qui « crie » et « exige d’être ter­miné » : « on est obligé de se met­tre à son rang », il doit être « seul et libre de vous qui l’avez écrit ».

©Mar­tineRoffinel­la.

Le livre doit donc être libre de son auteure sans pour­tant devenir anonyme. Il porte en somme la pat­te ou la trace per­cep­ti­ble – quoique non – de l’écrivaine dont il s’est affranchi et qui pour­tant le signe. Duras racon­te qu’en lisant les cri­tiques à son sujet, elle était « sen­si­ble » au fait qu’elles dis­aient que « ça ne ressem­blait à rien » – c’est-à-dire, explique-t-elle, que « ça rejoignait la soli­tude ini­tiale de l’auteur ».

Tout est là. Le fond qui, mutant en forme et vice-ver­sa, retran­scrit le men­songe orig­inel, cette exi­gence de vérité dont on nous acca­ble pen­dant que le réel n’est que fic­tions super­posées et simul­tanées (relire à ce sujet le sub­lime Orlan­do, de Vir­ginia Woolf).
D’où le con­stat de Duras : « C’est curieux un écrivain. C’est une con­tra­dic­tion et aus­si un non-sens. » Avec cette apothéose du mot muet qui pour­tant s’égosille : « Écrire c’est aus­si ne pas par­ler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. »

La soli­tude du livre, c’est celle « du monde entier » : elle a « tout envahi » et Duras croit à cet « envahisse­ment » pen­dant que par­al­lèle­ment, l’écrivaine est « cloîtrée » dans ce livre, à ten­ter de « savoir ce qu’[elle] écrirait si [elle] écrivait – on ne le sait qu’après – avant, c’est la ques­tion la plus dan­gereuse que l’on puisse se pos­er. Mais c’est la plus courante aus­si ».

Un pas­sage délec­table pour con­clure, qui paraît avoir été rédigé ce soir-même, et qui nous rend Duras vivante en toute éter­nité : « Il y a encore des généra­tions mortes qui font des livres pudi­bonds. Même des jeunes : des livres char­mants, sans pro­longe­ment aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit : sans véri­ta­ble auteur. Des livres de jour, de passe-temps, de voy­age. Mais pas des livres qui s’incrustent dans la pen­sée et qui dis­ent le deuil noir de toute vie, le lieu com­mun de toute pen­sée. »

©Mar­tineRoffinel­la.
Marguerite Duras : Écrire, éd. Gallimard – Folio, 5 euros.

 

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Commentaire(s)

  1. Mer­ci beau­coup, on dirait vrai­ment (et je ne dois pas être le seul à ressen­tir cela) qu’elle vient de répon­dre à une ques­tion que je lui posais et dont vous m’avez aidé à saisir la réponse (vais relire…)

  2. Que cette chronique fait du bien!
    Tout d’abord, elle nous donne des nou­velles de Mar­tine, Mar­tine qui lit, Mar­tine qui écrit, Mar­tine qui vit…
    Ensuite, elle acte que le blog Sous le pavé, la plume con­tinu son chemin et c’est bien…
    Enfin, elle nous livre un con­tenu pleine­ment d’actualité et elle résonne par­ti­c­ulière­ment en moi, ça résonne uni­versel même… son con­stat nous per­cute comme une évi­dence et prône un retour à l’essentiel…
    Mer­ci Martine…

  3. Bon­jour Martine,
    Heureuse d’avoir de vos nou­velles par l’in­ter­mé­di­aire de ce mag­nifique écrit sur Duras.
    Amicalement.
    Fabia

  4. Quel bon­heur cet arti­cle Mar­tine ! Il remet les choses en place, écrire reprend tout son sens même quand on se demande s’il y en a un à cet acte immobile.

  5. Oui , ça fait du bien Mar­tine de lire à nou­veau une chronique de toi et de retrou­ver ton ent­hou­si­asme .Et avec Duras c’est parfait. .
    Je ne con­nais­sais pas son livre “Ecrire”, et tu m’as don­né envie de le lire
    Amicalement

  6. “L’écri­t­ure de la lit­téra­ture, c’est celle qui pose un prob­lème à chaque livre, à chaque écrivain, à cha­cun des livres de chaque écrivain. Et sans laque­lle il n’y a pas d’écrivain, pas de livre, rien. Et de là, il sem­ble qu’on puisse se dire aus­si, que de ce fait-là, il n’y a peut-être plus rien.” Ecrire, MD.

    Bel hom­mage “mégastylé” l’amie Mar­tine ! 🙂 Si Mar­guerite avait inven­té un verbe, ce serait “Oser”, l’un des plus jolis verbes avec “Aimer”.

  7. Bon­jour Mar­tine. Mer­ci pour ce beau texte. Je com­prends mieux ici le silence entre 2 phras­es, l’endroit de la vir­gule et du retrait. Il y a un trem­plin qui per­met de sauter plus haut, ou plus pro­fond, qui vous fait d’abord descen­dre et ensuite mon­ter pour attein­dre le coeur. Et cette planche sur laque­lle l’être se pose avant de tomber n’est autre que le silence. Avant la dis­pari­tion de la page, le lieu du corps de l’écrivain, dans le regard de l’autre. Sans silence, il n’y a pas de res­pi­ra­tion. Sans res­pi­ra­tion, il n’y a pas de phrase. Et s’écrira le livre.

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