de martine roffinella

Un été en Canoë avec : Jean Pichard

Un été en Canoë avec : Jean Pichard
Partir en voyage pictural, se glisser dans l’œuvre et la suivre dans d’incroyables aventures à travers deux siècles, c’est possible ! Notre expédition à bord des Éditions du Canoë nous conduit jusqu’à L’Île des morts – le (génial) roman d’un tableau, par Jean Pichard.

Qui est Jean Pichard ?

© D. R.

Originaire de l’ouest de la France, Jean Pichard s’est établi en Allemagne depuis 1980. C’est un passionné de photographie, de cinéma, de voyages et d’écriture. Aux Éditions du Canoë, il a aussi publié le bref récit d’un rêve éveillé : Lisbonne disparaît (2018).

Présentation éditoriale de :
L’Île des morts – le roman d’un tableau

Quelle est cette île mystérieuse qui fascine par-delà les époques ?
Dans quel monde nous invite-t-elle ? Existe-t-elle seulement ?
C’est à des cheminements à la fois réels et fantasmatiques, sensibles et entraînants, que nous convie Jean Pichard. À partir du fameux tableau de Böcklin, L’Île des morts – objet de fascination par son sujet comme par la localisation controversée du site ayant servi de modèle, ou par le fait qu’il ait été un des tableaux préférés de Hitler –, et de ses versions successives, s’esquisse le parcours d’un peintre singulier qui participa à la Révolution de 1848, arpenta l’Europe, choisit de faire partie des Modernes.
Le rêve de cette île nous conduit à fréquenter un photographe d’une génération postérieure, Franz Schensky, qui consacra sa vie à une île autrement mythique, Heligoland, ballotée entre les Anglais et les Allemands, qui cristallise les tensions et désirs de son temps.
À travers ces destins croisés, qui traversent le XIXe et le XXe siècle, la libre géographie du récit se dédouble en un voyage artistique et historique. Un livre inattendu et envoûtant, entre enquête et fiction.

Ce qui m’a régalée

Si Jean Pichard , comme il est dit sur le site des Éditions du Canoë, a été « happé par le mystère de L’Île des morts », j’ai quant à moi été kidnappée – corps, cœur et pensée – par son livre, qui m’a d’un bout à l’autre authentiquement séduite et aimantée.

Dès les premières pages – dès la première ligne, en fait : « Au premier étage du Palazzo dei Pittori, derrière les portes 24 et 25, Arnold Böcklin peint » –, j’ai été embarquée par l’histoire incroyable de ce tableau qu’il est en train de peindre quand Marie Berna, une visiteuse venue voir ses œuvres, lui demande s’il est à vendre.
« Il lui répond que c’est une commande, mais que si le sujet lui convient, il peut lui en faire une copie. » La dame précise toutefois que « si elle devait l’acheter, elle aimerait y voir au moins un personnage ». Et Böcklin propose de « représenter une barque avec son rameur ». D’abord il peint cette barque avec un cercueil, puis « d’un geste, il ressuscite le mort qui se dresse debout » dedans et « enveloppé de son suaire ».
Nous sommes en 1880. Le mystère de L’Île des morts, dont l’artiste concevra cinq versions, commence – car cette île « avec en son centre une quinzaine de hauts cyprès qui s’élèvent, sombres, presque noirs » et dont les rochers sont « percés de six ouvertures verticales qui évoquent des caveaux », où le peintre l’a-t-il vue ?

Dans le livre : pages IV et V de l’encart.

La question reste en suspens, mais nous voici à présent dans l’histoire de Franz Schensky, né sur l’île de Heligoland, en mer du Nord, en 1871 – en ce temps-là l’île appartient à la Couronne britannique.
Ayant appris le métier de photographe, il y ouvre bientôt sa boutique qui devient vite florissante ; mais la position stratégique de l’île de Heligoland lui vaut bien des bouleversements : en 1890, « en échange d’un protectorat sur le sultanat et d’un nouveau partage en Afrique », la Couronne britannique la cède à l’Allemagne. Elle est transformée en forteresse, on « commence à creuser des galeries », on « multiplie la construction d’abris et de casemates » – ce qui évidemment fait penser à L’Île des morts de Böcklin : mais alors, c’est là ?
Avide d’en savoir plus, le lecteur passe au chapitre suivant – pour retrouver Böcklin du temps de sa jeunesse, à Düsseldorf en 1845, à Ratingen en 1847, à Paris en 1848, où « l’air sent la poudre » et qui est bientôt « à feu et à sang ». C’est la Révolution, le « massacre » de juin, « le monde est rouge et violent, noir et désespéré », on « égorge et on tue » partout, « on éventre, on défigure », « on achève les blessés à coups de crosses et de baïonnettes ».
Le jeune Arnold Böcklin assiste à tout cela. L’Île des morts n’est pas encore née, mais prend-elle un peu corps à ce moment-là dans l’âme de l’artiste ? Il sera en tout cas marqué par ce qu’il a vu au point de tenter, quelques mois plus tard, de se suicider.

Dans le livre : page I de l’encart.

Où donc ce diable de livre va-t-il nous conduire ?
L’admirable Jean Pichard nous tient en haleine, nous le suivons l’œil grand ouvert dans son enquête, car pour nous aussi, le mystère de cette Île des morts tourne à l’obsession !
Et qu’apprenons-nous ? Qu’en 1893, et après avoir acheté à Hambourg une gravure de Max Klinger « inspirée » du tableau de Böcklin qui lui a aussitôt « fait penser » (et à nous aussi) à Heligoland, le photographe Schensky se met en tête de « vérifier son intuition » et fait des prises de vues de l’île – il recommencera, mais par « grosse mer », en 1912. Il veut retrouver « l’axe remarquable » qui lui rappelle la gravure de L’Île des morts.
Cette fois c’est sûr, nous tenons la vérité !

Dans le livre : page VIII de l’encart.

Le périple pourtant se poursuit, en faisant malicieusement alterner les épisodes de la vie de l’artiste peintre Böcklin (1827-1901) et ceux du parcours du photographe Schensky (1871-1957). Avec comme repère et noyau central l’île de Heligoland – où Hitler se rendra (avec Goebbels) en 1928, lui qui, en 1936, se portera acquéreur de la troisième version de L’Île des morts de Böcklin !

L’île de Heligoland, se confondant avec celle « des morts », est-elle le seuil devant lequel l’humain doit se tenir debout dans sa propre disparition, nu et prêt à se confondre, lui aussi, à la vérité d’un crépuscule de pierre ?
Est-ce cette confrontation qui inconsciemment , et au-delà des raisons stratégiques officielles, justifia le projet « Big Bang » en 1946, visant à la faire « disparaître des cartes » ?

Précipitez-vous sur L’Île des morts – le roman d’un tableau, de Jean Pichard, et la réponse vous comblera !
Foi de Roffinella : haletant de la première à la dernière page, et formidablement beau.


Aux Éditions du Canoë : Jean Pichard, L’Île des morts – le roman d’un tableau.
https://www.editionsducanoe.fr/livres/l-ile-des-morts

Site des Éditions du Canoë : https://www.editionsducanoe.fr/
Contact : editionsducanoe@gmail.com

 

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Commentaire(s)

  1. Le moins qu’on puisse dire, Martine, c’est que vous savez donner envie de lire. Parce qu’on sent que vous êtes sincère dans vos appréciations et que celles-ci sont motivées. Merci de nous guider dans le monde de l’édition contemporaine et de jeter des éclairages très personnels sur des oeuvres peu médiatisées.

  2. Se faire croiser les images avec les mots, l’histoire de la métaphore… Un lieu bien étrange et captivant, choisi par cet auteur, qui convoque la méditation, faisant entrer la mémoire des rochers, celle du végétal qui coiffe l’horizon , les mouvements de l’eau avec ceux du passage des hommes. Joli travail de fusion semble-t-il, de la part de l’écrivain inspiré. Les mots de Martine font surgir cette oeuvre des méandres qui entourent ce lieu, de la toile à la photographie que l’écriture porte en son langage, à son tour, en médium, des sens, des rencontres entre l’humain et les éléments… Le partage semble au coeur du livre.

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