de martine roffinella

Un été en Canoë avec : Luc Lagarde

Un été en Canoë avec : Luc Lagarde
Quoi de mieux, que l’on puisse partir physiquement en vacances ou pas, qu’une échappée à bord des Éditions du Canoë ? C’est du dépaysement, du voyage en singularité, de la fréquentation cosmique, comme aujourd’hui, avec : Bowie, la touche étoile, de Luc Lagarde.

Qui est Luc Lagarde ?

Collection personnelle ©Luc Lagarde.

Luc Lagarde est né le 25 mai 1957. Il collabore à différents magazines où la musique tient une large part (Annie ; Écouter voir ; La Revue). En 1986, il réalise un film sur François Augiéras. Tout en menant une carrière en bibliothèque, il poursuit différents projets littéraires. Auteur d’un essai, Proust à l’orée du cinéma, paru en 2016, il est à l’origine de la publication, aux éditions Serge Safran en 2019, d’un texte de Pierre Klossowski sur Marcel Proust qu’il a exhumé et préfacé.

Présentation éditoriale de :
Bowie, la touche étoile

La mort de David Bowie en janvier 2016 marque la disparition d’un temps de la grâce, d’une grâce qui emprunte les avatars les plus divers pour rappeler que l’existence est à chercher dans le masque. C’est ce passé qu’exhume le narrateur, fan de la première heure sur les traces de celui qui rendait à Pierrot ses étoiles. Mélangeant souvenirs de concerts, de rencontres, de scintillements toujours neufs, ce « portrait de l’artiste en funambule », qui est aussi une initiation de l’auteur à lui-même, rappelle ce que la fiction doit être : une vérité happée par son propre fantasme.

Ce qui m’a régalée

Il n’est pas nécessaire d’être fan de David Bowie pour apprécier cet ouvrage que son auteur, Luc Lagarde, nous offre avec beaucoup de générosité. Sa démarche, sans pour autant être impudique, nous permet de côtoyer plusieurs intimités : la sienne, par petites touches aux abords de « l’étoile », celle d’une époque dans son éclosion et sa mort – la nôtre enfin, dans notre légitimité à croire, ou pas, ou plus, en la grâce ici-bas.

David Bowie est mort en 2016. À toutes celles et à tous ceux qui sont nés au XXe siècle, et quelle que soit l’émotion que son œuvre suscitait, cette disparition a signifié quelque chose, évoqué quelqu’un, un amour, une bataille – ne serait-ce qu’un déhanchement sur cette musique dont il expliquait qu’elle est « un clown, un Pierrot servant de medium entre l’artiste et son public », tandis que lui incarnait « le message en tant qu’acteur ».
Ainsi, après les attentats du 11-Septembre 2001, Bowie ouvre la cérémonie de l’hommage rendu aux victimes au Madison Square Garden. Et, dans la quinzaine après sa mort, « Berlin s’est souvenu de celui qui chantait devant le Mur pour le Glass Spider Tour en 1987 » – « sur les pentes neigeuses à l’orée d’une sapinière, des skieurs ont tracé les lettres Let’s dance ».

Photo : ©Brian Duffy.

Pour autant, s’agit-il de figer le personnage Bowie dans l’Histoire, avec, pour nous souvenir de ce qu’il apporta, à cheval sur deux siècles, des dates de commémoration autour d’événements marquants ?
Nullement. Car même associé à notre réalité, Bowie est un « homme-fée dont on pouvait douter qu’il fût né un jour » – et la « fantasmagorie » est la réalité de sa musique, le surnaturel « sa troublante vérité ». À chaque nouveau disque, « nous serons dépaysés », écrit Lagarde – c’est-à-dire extraits de notre décor, de nos habitudes, de nos ressentis corsetés. Et ces extractions font date dans nos vies. Comme l’auteur, nous prenons enfin le temps d’observer, non sans quelque étonnement, les différentes bornes ou stations de notre existence. Bowie y était – en toute conscience ou à notre insu, peu importe : l’étoile brille sans que forcément nous ayons les yeux levés vers elle.

L’ouvrage de Luc Lagarde dispose de plusieurs entrées simultanées, et pour ce qui me concerne, en tant qu’adepte de l’invention du Réel, cette astuce littéraire m’a beaucoup séduite. Bowie, la touche étoile offre ainsi une juxtaposition d’éléments à la fois informatifs et sensibles : pour multi-ponctuer les époques, L’Enfant sauvage, de Truffaut, Wild eyed boy from free cloud, de Bowie – « Bowie, comme François Truffaut, poétisait Victor » ; John Merrick atteint d’une maladie génétique, « bête de foire dans un cirque » et Bowie sur la scène à Broadway dans le rôle d’Elephant Man.
« Bowie recherchait la fusion d’une âme – oui, d’une âme souffrante – et d’un corps disloqué. Bonté de John Merrick. Tristesse et beauté de John Merrick. Bowie jouant à New York à guichets fermés fouillait une chair pantelante de façon que se dévoile une essence. » Il est le filtre ou l’âme par qui toutes les époques, garnies de leurs humains, transitent : les poussières qu’il en retient, pour les transmuter en œuvres, sont ce qui fut, est et sera notre trace.

L’autre entrée simultanée que propose le livre de Luc Lagarde est le lien avec son propre parcours pour établir des réseaux de ponts entre les chansons de Bowie et « le grain des jours enfuis ». La musique de Bowie a « épousé la courbe de [s]a vie » – « il était ce que nous sommes, il était nous-mêmes et notre héritage », a dit Kate Bush, « si bien qu’avec sa musique, nous savions le pourquoi de la soif et de la faim et de l’ivresse. C’était notre jeunesse, et personne n’aurait le pouvoir de nous l’ôter ».

©2019 David Bowie Archive. JimmyKing/Luc Lagarde.

Sans tomber dans l’écueil du « c’était-mieux-avant », le livre de Luc Lagarde, par les yeux bien vivants de Bowie, dresse le constat d’un « assèchement spirituel dans le monde occidental » : Heathen, que l’artiste enregistre en 2001, désigne « les philistins, les païens ». L’humanité conquérante, avec les prouesses technologiques dont il a lui-même joui, lui paraît aller dans le mur. « Philistin, dit Bowie, c’est quelqu’un qui n’adhère ni au judaïsme ni au christianisme ni à l’Islam. C’est vous et moi, le premier venu dans un monde consumériste, avide de besoins matériels. » Avec la « raréfaction du temps nécessaire à l’éclosion d’une pensée », que devient notre « besoin de grâce innée » ? Une partie de la réponse, du moins en terme de grâce, est contenue dans Bowie, la touche étoile, qu’il faut lire à tout âge, pour aller à la rencontre de celui qui « créait de l’inattendu » – denrée en voie de disparition.

Pour conclure, cette belle histoire avec Marlene Dietrich :

« C’est à l’hôtel Athénée que Bowie louait une suite quand il se rendait à Paris dans les années 70. De l’autre côté, presque en vis-à-vis, l’immeuble au numéro 12 protégeait le sommeil et peut-être les insomnies de Marlene Dietrich qui habitait là depuis des années. Il avait partagé l’affiche de son dernier film. Elle, une maquerelle, lui, un gigolo (…) Marlene, qui ne voulait pas quitter l’avenue Montaigne, ne s’était pas rendue sur le tournage. Bowie, protagoniste de Just a Gigolo, et Dietrich n’avaient pu se connaître directement, mais pendant le tournage – elle à Paris, lui à Berlin – ils s’étaient écrit, ils avaient échangé des cartes postales. Bowie rêvait de faire sa connaissance. Depuis le Plaza Athénée, il n’avait qu’à traverser la rue. Dietrich était vieille, plutôt diminuée, elle aurait craint de décevoir un hôte et un admirateur qui était, à l’opposé, la jeunesse même et la beauté. (…) Il s’interdisait de traverser l’avenue (…). Plus tard, après que Marlene eut cessé de vivre, on sut qu’elle avait conservé des coupures de journaux parlant de lui, David Bowie (…) elle avait ce petit capital à l’insu de tous. »


Aux Éditions du Canoë : Luc Lagarde, Bowie, la touche étoile.
https://www.editionsducanoe.fr/livres/bowie-la-touche-etoile

Site des Éditions du Canoë : https://www.editionsducanoe.fr/
Contact : editionsducanoe@gmail.com

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