de martine roffinella

Valère-Marie Marchand et les quasi mots d’eau

Valère-Marie Marchand et les quasi mots d’eau

©MR

C’est un ouvrage où plonger tête la première, d’abord pour y reconnaître son prochain – jusqu’à tomber sur soi-même, avec ou sans bonnet, madone du jacuzzi ou énergumène palmé, nageant de mots en pages. Entre allégorie et « fantaisie sur parole », Le club des aquarêveurs attend votre adhésion.

Bien­v­enue au Club des aquarêveurs où, comme le promet­tent à juste titre les édi­tions Héliopoles, un « bain de jou­vence lit­téraire » vous attend !
Qu’est-ce que c’est, un aquarêveur ?
Un « éter­nel flâneur » qui « flotte au gré des cir­con­stances » – que ce soit en piscine ou à la mer – et qui se jette « sur la pre­mière métaphore venue avant de refaire sur­face quelques phras­es plus loin ».
Nar­cisse fut le pre­mier « expert en Aquarêver­ie » – « il pre­nait ses reflets pour des réal­ités et finit par se noy­er dans une flaque d’eau ». Il y eut aus­si Ulysse, « bouc émis­saire des frus­trées de l’Olympe » – sans oubli­er Robin­son, qui échoua « sur une île plate comme un trot­toir », ou le cap­i­taine Némo qui « pique-niquait » dans les fonds marins (ses tartelettes de caviar à la sauce océane devaient val­oir le coup, surtout agré­men­tées d’une « pincée d’humour » et d’un « zeste d’imprévu »).

Dessin de ©Valère-Marie Marchand.

Vous l’avez com­pris : un « aquarêveur en cache sou­vent un autre » : du temps de La Bruyère, par exem­ple, il « se serait appelé Cléon­the, Théodène, Mélinde, Tan­crède, Oron­the, Xan­thippe ou Philé­mon », et à « l’heure des Lumières, il aurait émis maintes hypothès­es sur les principes d’Archimède » – pour, au dix-neu­vième siè­cle, expéri­menter « tout ce qui d’une manière ou d’une autre recy­cle l’élément liq­uide ».

Nous y voilà ! « L’eau est la meilleure des choses », dit la devise de Pin­dare, et quoi de mieux que la piscine – ou plutôt, au troisième mil­lé­naire, les « étab­lisse­ments aqua­tiques » avec spa, jacuzzi, solar­i­um, tobog­gan, « espace de remise en forme », etc., où l’aquarêveur se sig­nale désor­mais par « de nou­velles excen­tric­ités », que nous sommes invités à décou­vrir avec gourmandise.

Ain­si débute le bal­let d’une foul­ti­tude de per­son­nages dont une bonne par­tie nous sont for­cé­ment fam­i­liers (nous y recon­nais­sons Untel ou Unetelle et sou­ri­ons non sans ruse, en toute con­nivence avec Valère-Marie Marc­hand) – jusqu’à ce que nous tombions sur notre alter ego, avec les mêmes tics et tocs, et c’est une bonne manière d’expérimenter notre capac­ité à l’autodérision.

Défi­lent donc, tous plus savoureux les uns que les autres, le crawleur, le pataugeur en quête d’auteur, la madone du jacuzzi, l’énergumène palmé, le biben­dum à la dérive, le zig­o­to sous la douche, le vélocipédiste sub­aqua­tique… Je ne les cite pas tous mais vous invite vive­ment à venir à leur ren­con­tre, car cha­cun d’entre eux, et notam­ment le « nageur décon­finé », a quelque chose d’important à vous dire, un secret entre la vie et eux, qui tient au mot lib­erté : l’ouvrage se ter­mine d’ailleurs par une ode aux « faiseurs de vagues », ces pré­cieux out­siders qui déboulent dans nos « aquar­i­ums respec­tifs » et y répan­dent leur fantaisie.

Extrait page 147 :

Ce n’est pas si fréquent qu’un tel ovni se présente à nous. Avec lui, la nata­tion ne se résume pas au seul bon­heur de nag­er. En bon activiste de la baig­nade, cet agi­ta­teur fait tou­jours désor­dre. C’est un empêcheur de tourn­er en rond, un hyper act­if immuno­boosté, un joyeux drille qui jette son dévolu sur nos dérives con­tem­po­raines, un mar­queur lin­guis­tique à forte tonic­ité ver­bale, un mutant à cel­lules réversibles, un inter­ven­tion­niste joyeuse­ment prime­sauti­er qui pousse assez loin le curseur du sociale­ment admis et qui rap­pelle à tout nageur sans peur et sans reproche que l’eau est huit cents fois plus dense que l’air (…) En ces temps de bien-pen­sance oblig­a­toire, lais­sons-lui carte blanche (…).

Dessins de ©Valère-Marie Marchand.

Avant de don­ner la parole à Valère-Marie Marc­hand, je sig­nale que le livre est ponc­tué de dessins de l’auteure que j’ai adorés – l’illustration de cou­ver­ture étant quant à elle signée : Ewa Roux-Biejat.


Quatre questions à Valère-Marie Marchand

©Valère-Marie Marc­hand.

MARTINE ROFFINELLA : Com­ment votre chemin en lit­téra­ture a‑t-il débuté ? Quel a été votre par­cours entre jour­nal­isme et écri­t­ure ? Y a‑t-il eu un élé­ment déclencheur, une pierre blanche, une ren­con­tre essentielle ?

VALÈRE-MARIE MARCHAND : Andrée Che­did, qui était une amie de ma mère, est la mar­raine de mon chemin en lit­téra­ture. Grâce à elle, j’ai été lec­trice chez Flam­mar­i­on. Ce qui n’était au départ qu’un « job » d’étudiante a été décisif. Très tôt (à 19 ans), j’ai pub­lié mes pre­miers arti­cles et je me suis occupée d’une rubrique poche dans un mag­a­zine aujourd’hui dis­paru (Quoi Lire Mag­a­zine). Ensuite, j’ai pour­suivi sur cette voie. Le hasard a voulu que je m’occupe d’une rubrique sur la cal­ligra­phie pour le mag­a­zine Plume.
S’ensuivirent qua­tre livres autour de l’univers des signes. En 2001, j’ai pub­lié un livre plus per­son­nel : L’Invisible des pier­res qui s’inscrivait dans un vaste pro­jet Bachelar­di­en. Peu à peu, j’ai mené de front livres de com­mande et livres plus per­son­nels… Le jour­nal­isme m’a beau­coup apporté et l’expérience de la radio (par ses côtés très lit­téraires) a sans doute eu une influ­ence dans mes derniers textes. Par­mi les élé­ments déclencheurs, il y a eu la lec­ture de Yource­nar (sa tra­duc­tion des Vagues m’a amenée à Vir­ginia Woolf). Sinon, je me sou­viens d’avoir été boulever­sée à 16 ans par la décou­verte de Le Clézio. C’est en le lisant que je me suis mise à écrire. Par la suite, il y a eu Quig­nard, Calvi­no, Vialat­te et la poésie chinoise.

M. R. : Quelle a été la genèse du Club des aquarêveurs ? De quelle façon avez-vous procédé pour établir vos por­traits ? Quelle est la part de l’observation et celle de l’imaginaire dans votre travail ? 

V‑M. M. : L’idée de ce livre est née, il y a deux ou trois ans, après être retournée à la piscine. J’allais nag­er seule (ou accom­pa­g­née). Mon sac de piscine était tou­jours prêt. C’était devenu un rit­uel, un ren­dez-vous incon­tourn­able. Il n’est pas facile de se jeter à l’eau. La piscine n’est pas for­cé­ment un ter­rain ami. Son approche néces­site un temps d’adaptation, presque d’acclimatation. On se dévêt, pour une heure ou deux, de ses précé­dentes vies, et l’on se décon­necte de ses préoc­cu­pa­tions présentes au fil de l’eau.
Ces retrou­vailles m’ont fait penser aux ther­mes romains. Il y avait dans ce vivi­er un foi­son­nement d’humanité. Des sil­hou­ettes se sont pro­filées. Je les ai col­oriées d’anecdotes divers­es et var­iées. Je les ai re-con­tex­tu­al­isées et les mots ont don­né corps et vies à ces aquarêveurs. Dans le cas présent, obser­va­tions et imag­i­naire agis­sent de con­cert. Le mou­ve­ment a aus­si son rôle à jouer. Et le rythme de l’écriture s’en ressent. L’accélération ou la décéléra­tion de telle ou telle atti­tude devient dès lors révélatrice…

M. R. : Sans pour autant devenir savant, votre livre est nour­ri de références – ce « bain de jou­vence lit­téraire » dont par­le à juste titre votre édi­teur. Est-ce pour vous une néces­sité de vous reli­er à la cul­ture, d’établir des ponts entre toutes les lit­téra­tures ? Et pourquoi ?

V‑M. M. : Oui, c’est une néces­sité pour moi. Et cela n’a rien à voir avec des signes extérieurs de savoir. Il s’agit plutôt de ram­i­fi­ca­tions plus ou moins con­scientes qui agis­sent par ric­o­chets sur l’inconscient du lecteur. Comme le dis­ait si bien Borges : « Le livre n’est pas une entité isolée : il est une rela­tion. »  L’interaction entre dif­férents reg­istres lit­téraires est, me sem­ble-t-il, le lev­ain de tout texte en devenir. Il y a dans l’acte d’écrire une part expéri­men­tale. C’est à la fois une recherche et une ren­con­tre avec l’inattendu. J’aime me sur­pren­dre en écrivant. Et comme je suis avant tout une lec­trice (ce fut mon pre­mier méti­er), j’aime ce côté organique de l’écriture, cet humus vivant qui se régénère sans cesse. Un texte pour moi est avant tout une tex­ture, un corps écrit. En ce sens, j’écris avec celles et ceux qui m’ont précédée, j’écris le livre que j’aimerai lire, mais ce livre sous-jacent est la somme de toutes mes lec­tures. Un peu à la manière d’un cuisinier, je m’approvisionne chaque jour en mots nou­veaux, lus ou enten­dus, ici ou là. Cette palette ver­bale me four­nit les ingré­di­ents du tra­vail en cours. Les références ne sont pas une fin en soi, juste des arômes qui dif­fusent leur sup­plé­ment de saveurs…

M. R. : Bien qu’elle s’exprime de façon allé­gorique et par le biais d’une déli­cieuse fan­taisie (ce qui en aug­mente la portée), la parole poli­tique est présente dans votre livre – de façon claire dans Le roi du « en même temps », par exem­ple. Qu’espérez-vous dénon­cer et/ou trans­met­tre dans ce domaine ? 

V‑M. M. : On pour­rait par­ler de regard cri­tique (plus que poli­tique). Le « en même temps » dépasse de très loin le seul Macro­nisme. L’expression a fait souche et s’est inscrite dans notre incon­scient col­lec­tif. En ce sens, elle m’a paru très symp­to­ma­tique de l‘ère du temps. Les années 1990 ont vu naître cette phrase : « respon­s­able mais pas coupable ». Aujourd’hui, c’est le règne du « en même temps » et du « quoi qu’il en coûte ».
J’ai donc voulu soulign­er le con­fort et l’inconfort d’une telle pos­ture. Cela peut paraître démodé, mais la notion d’engagement me tient à cœur. L’échiquier poli­tique n’est certes plus ce qu’il était, mais les enjeux (et les diver­gences) demeurent. Être de gauche ou de droite, ce n’est pas tout à fait la même chose. Ce slo­gan, qui n’en est pas un, joue sur tous les tableaux et élude du même coup toute pos­si­bil­ité de débat. Para­doxale­ment, le « en même temps » ne fait pas for­cé­ment dans la nuance et ce n’est pas sans risques… Cela étant dit, l’esprit ludique est le dénom­i­na­teur com­mun de ces aquarêveurs. Chaque per­son­nage est conçu comme une fig­ure de carte à jouer, avec son côté pile et son côté face, et avec quelques jok­ers qui sèment la pagaille. La part de jeu inhérente à la vie me paraît être un excel­lent vac­cin con­tre la pesan­teur actuelle. Je déteste le côté « don­neur de leçons » de notre époque. D’où le recours à l’allégorie et à la fan­taisie sur parole !

Valère-Marie Marchand : Le club des aquarêveurs, éditions Héliopoles.

 

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Commentaire(s)

  1. Inter­view tres intéres­sante. Je vais me jeter à l’eau sans aucun doute! Et vu les références lit­téraires, je n’ai pas peur d’être à contre-courant …
    Mer­ci Mar­tine pour cette découverte

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