de ROFFI / martine roffinella

Le cœur en houle de Clarence Boulay

Le cœur en houle de Clarence Boulay

©MartineRoffinella

Tris­tan, de Clarence Boulay, vous emporte exacte­ment là où toute œuvre romanesque espère vous emmen­er : un ailleurs à la fois mys­térieux et con­nivent où l’alchimie du bon­heur de lire se pro­duit. Un endroit où le plaisir de la décou­verte le dis­pute à la com­plic­ité entre la main qui crée et celle qui tourne les pages.

L’héroïne s’appelle Ida. Elle quitte (sans son « boyfriend » qui « n’a pas pu venir », faute de place sur le bateau) le port du Cap à bord d’un lan­gousti­er, lequel devra tra­vers­er l’Atlantique Sud pour rejoin­dre l’île de Tris­tan, con­nue pour être offi­cielle­ment, dis­ent les guides, le lieu le plus isolé au monde.

« La sirène rugit, inon­dant l’océan. (…) Mes yeux ruis­sel­lent sans que je m’en aperçoive. L’émotion du départ, la crainte inavouée de l’inconnu, le tres­saille­ment des vagues. Courants d’air, san­glots, embruns, écume, épave. (…) J’ai l’impression que l’image floutée du port du Cap englouti sous mes larmes se retrou­ve enclose en moi, comme si ce paysage vaporeux s’invitait dans mon ven­tre. (…) Qui, de l’air ou de moi, tournoie ? »

Après sept jours de mer inso­lites, Ida arrive sur l’île – « In the ocean, a glint, an island » – qui, « par son sur­gisse­ment, donne l’impression d’être para­chutée à l’instant, juste devant nous, juste pour nous ».

Elle y est accueil­lie et logée par un cou­ple, Vera et Mike, et décou­vre peu à peu la vie insu­laire – « j’ai l’impression d’entrer dans un con­te, dit-elle, de par­courir un dessin, comme si tout ce qui m’entourait était à la fois réel et com­plète­ment illu­soire ».

Qu’est-ce qui est si dif­férent du con­ti­nent ? Ida est « sub­juguée par la puis­sance qui se dégage du paysage. Pour­tant, rien de spec­tac­u­laire : les parois du vol­can, l’océan, le vert des collines et le silence, assour­dis­sant ».

Ida est illus­tra­trice. Chaque jour elle des­sine et écrit, tirant « un long trait » de sa « feuille jusqu’à la mer », ce qui ponctue le réc­it de petits encar­ts intimes que nous parta­geons avec Léon, le boyfriend, à qui elle s’adresse avec beau­coup de ten­dresse, « heureuse d’être là, d’être enfin arrivée, d’avoir rejoint ce point, cet îlot minus­cule que, tant de fois sur la carte, ensem­ble, nous avons observé ».

Et plus loin : « Léon, Où sont tes bras ? Où est le corps que je dérobe à la nuit et qui me com­plète ? Deux mois, m’a dit la femme. Dans deux mois, tu seras là. »

Mais voilà, il se pro­duit un naufrage. Dont l’ampleur aura des réper­cus­sions plus qu’inattendues. Un car­go s’échoue sur l’île aux Oiseaux – Bird Island, à vingt miles de Tris­tan. « Per­son­ne n’y habite, mais c’est l’un des prin­ci­paux lieux de repro­duc­tion des man­chots » – lesquels sont vite mazoutés en nom­bre, à cause des nappes de fuel qui s’étendent et les englu­ent, « leurs ailes et leur dos anthracite sont mac­ulés d’une pâte noire et visqueuse. Cer­tains d’entre eux sont statu­fiés, les yeux clos, on les croirait morts debout ».

Ida accepte alors de par­ticiper à l’opération de déma­zoutage sur Bird Island. Avec Saul, dont les « gestes sont d’une assur­ance et d’une agilité remar­quables », et « deux autres hommes ». Ils seront coupés de tout pen­dant plusieurs jours en rai­son de très mau­vais­es con­di­tions météo et de la trop « forte houle ». Le désas­tre est partout. Ida tra­vaille avec Jim­my ; « Saul et Stan, plus costauds, net­toient les rochers à l’aide d’un jet haute pres­sion ».

Très vite, Saul devient « cette masse, cette inef­fa­ble matière, cette chair mou­vante dans laque­lle je me noie », dit Ida, « et qui, aus­si douce que puis­sante, m’ensevelit sous son aile ».

Saul, homme mar­ié et père de famille, avec qui « aucun repère ne résiste ». « Autour de nous, le sol se liqué­fie, les murs fondent un à un et libèrent une voie sur laque­lle s’engouffre notre mate­las déser­teur. »

Dans cette sorte de huis clos que con­stitue l’île aux Oiseaux, jouée seule au milieu des élé­ments hos­tiles et démon­tés, une his­toire se noue, tressée à vif dans deux cœurs élec­trisés.

Un « cri », un « hurlement » qui « lâche, qui jail­lit, qui valse à grands pas ». Tout rompt, Saul « s’échappe, il court le plus vite pos­si­ble, lais­sant der­rière lui quar­ante années de sécher­esse, de promis­cuité, de “il faut” (…) Au dia­ble la morale, la bien­séance et les his­toires de famille (…), Saul aban­donne un à un ses habits de père, de mari, de pêcheur, de berg­er, d’homme robuste et respon­s­able, pour m’offrir un corps nu, dépouil­lé de con­ven­tions et de statut, un corps dense, sail­lant, presque encom­brant, un agré­gat de mus­cles ser­rés, façon­nés comme l’est la roche par la houle et le vent. »

Quelque chose se vit – que nous envions à la nar­ra­trice, et qu’il serait sac­rilège de trop dévoil­er ici : il faut lire Tris­tan, décou­vrir la for­mi­da­ble écri­t­ure, poé­tique­ment près de l’os, et le sens aigu du réc­it qu’y développe Clarence Boulay.

Ida, son héroïne, sait par­ler à cette autre per­son­ne qui est en nous et que nous lais­sons rarement s’exprimer. Pas seule­ment la folie. Pas unique­ment l’amour fan­tas­mé. Pas sim­ple­ment l’abandon. Ida nous emmène dans ses espaces, ses champs de mots si juste­ment dess­inés, tout en nous lais­sant la pos­si­bil­ité de cray­on­ner notre pro­pre his­toire dans la sienne – vivre, en surim­pres­sion au sien, notre désir d’aventure, aus­si illégitime qu’il soit.

Et refer­mant l’ouvrage, « la ques­tion me hante et me tor­ture l’esprit : l’amour en huis clos, est-ce for­cé­ment faux ? ».

Tristan, de Clarence Boulay, éditions Sabine Wespieser, 18 euros.
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