de ROFFI / martine roffinella

« Que du bonheur », la maternité ? Virginie Noar nous raconte le Corps d’après

« Que du bonheur », la maternité ? Virginie Noar nous raconte le Corps d’après
« Mais tu n’es pas morte. Les pieds immergés dans la mare de tes entrailles exfoliées, tu n’es pas morte, tu es bien vivante. De chair et d’os et de viscères. » Dès la première page, Virginie Noar nous happe dans un roman d’une justesse absolue, au service d’un style kaléidoscopique, sur « les chemins qui mènent au désir d’une vie à fabriquer ».

« Est-ce que c’est vrai­ment un choix de devenir par­ent ? » se demande la nar­ra­trice. « Est-ce biologique, hor­mon­al, inné que de vouloir engen­dr­er un même que soi ? »
Avons-nous « atro­ce­ment peur de la soli­tude à venir », ou besoin d’avoir « tou­jours une main à tenir, une main qui s’accroche, une main pour s’agripper » ?

Le réc­it qui nous est ici pro­posé vient bous­culer vigoureuse­ment une infinité d’idées reçues à pro­pos de la mater­nité.

« À la fin, “c’est que du bon­heur”, dis­aient-elles toutes (…) – C’est que du bon­heur quand elles ont ter­miné de. »
Dis­cours ambiant oblige, au fond quoi de plus banal : « Dans les émis­sions de télévi­sion, les femmes n’avaient qu’à pouss­er quand on leur ordon­nait et vers­er une larme ou deux quand un nour­ris­son à la peau douce atter­ris­sait sur leur poitrine, encour­agées de  “Félic­i­ta­tions” joviales venant de tous côtés. »

Cepen­dant « aujourd’hui j’ai peur », dit celle qui est enceinte de qua­tre mois, « peur de tout ce qu’il y aura à obéir, appren­dre par cœur, appli­quer à la let­tre pour devenir une mère con­ven­able » – « peur de mon corps à élargir parce qu’il est si froid, si sec, si résis­tant » – « peur de ne pas sur­mon­ter l’épreuve d’une tête de dix cen­timètres ».
Il faut être une « femme enceinte con­ven­able », et l’héroïne s’y emploie – « je suis dev­enue chose impos­si­ble à ren­vers­er », égrenant « le temps en pho­tographi­ant ce bout [d’elle], comme la par­celle d’une vie recom­mencée ».

Le rap­port au corps évolue. « Ven­tre nom­bril bour­relet peau ven­tre. J’y promène mes doigts impa­tients en me deman­dant si. Tout ça ne va pas mourir. Est-ce que. »

©Emma (“Les vacances”)

Le livre fait altern­er sub­tile­ment le déroule­ment de la grossesse et des épisodes de vie de la nar­ra­trice qui vien­nent, non pas expli­quer, mais apporter un éclairage sur l’acte de don­ner la vie.

Il y a bien sûr l’histoire d’amour et d’une beauté sin­gulière entre celle et celui qui s’apprêtent à devenir des par­ents. « Au tout début, quand on s’est ren­con­trés, on a pris le soleil dans la tronche en riant non­cha­la­m­ment pour faire comme si nous ne savions pas que nous allions bais­er. Mais en réal­ité, nous n’avons pas baisé et, ça, nous ne nous y atten­dions pas » car «  on a fini par se don­ner ren­dez-vous à des heures déraisonnables pour marcher dans la ville et dis­courir sans s’arrêter de tout ce rien qui fai­sait de nous des invin­ci­bles. C’est peut-être pour ça qu’on est tombés amoureux. »

Il y a aus­si les frag­ments d’existence : « Par­fois, j’y pense, à la pos­si­bil­ité du corps vio­len­té, égaré dans l’amnésie de la petite fille aux genoux défor­més. Mais je sais désor­mais que je ne suis dévastée que du trau­ma­tisme de l’obéissance aveu­gle. Je ne suis morte que d’avoir appris le silence et la gen­til­lesse face aux désirs, fussent-ils immenses, des adultes au pou­voir. »
« Je ne suis pas femme pénétrée quand elle était petite fille. Juste le corps relique d’hommes érein­tés d’un désir insa­tiable, celui de pos­séder mon corps de petite fille obéis­sante, lais­sée sur le car­reau avec la peur en bas du ven­tre. »

Et l’enfance, les « années gelées », un « mélange d’immense tristesse et de joie ten­dre, une sorte de con­fu­sion trou­ble entre désor­dres joyeux et mis­ère sociale, coups, humil­i­a­tion, force frater­nelle, grandes folies, corps souf­frants, heureuse nos­tal­gie, hurlements, tête bais­sée, rires d’enfants » – une « mère dingue », aux « dents ser­rées par l’angoisse », son « corps écrasé sous la honte, ras­ant les murs des organ­ismes soci­aux pour nous éviter les moqueries », qui vom­it « des mots par mil­liers », mul­ti­pli­ant cris et coups – « toute l’humiliation de sa con­di­tion déver­sée dans les gestes mater­nels ».

Pour ma part, j’ai été très frap­pée par le par­cours médi­cal de la nar­ra­trice tout au long de sa grossesse – et qui pointe la néces­sité, sans doute, de revoir la per­cep­tion même du corps de la femme enceinte.
« Je pour­rais lui expli­quer » – dit la nar­ra­trice à « l’homme en blouse blanche » qui l’examine – « ce que ça fait que d’être couchée sur le dos, lui nar­rer mes jambes large­ment écartées et mes pieds dans les étri­ers, mon sexe et mon anus béants offerts à sa vue impudique, mon impres­sion d’être un morceau de viande sur une table de bouch­er » – « c’est douloureux d’être juste un organe géni­tal avec un embry­on dedans ».

« Vous ne pou­vez pas refuser le touch­er vagi­nal, made­moi­selle, c’est oblig­a­toire. C’est pour le bien-être de votre bébé. »

©ChloéLegeay (entreleursmains.org)

Et la nar­ra­trice de rap­pel­er : « Le médecin se trompe. Le médecin expert ment. Je suis en droit de refuser ses deux doigts dans mon vagin, la mesure de mes organes et l’évaluation de mes com­pé­tences de femme enceinte (…) Je peux dire : Non (…) Les cen­timètres ne suff­isent pas à dire l’état général d’un corps en ges­ta­tion. Rien n’est oblig­a­toire, mais per­son­ne ne le dit. »

Chacun.e sera à coup sûr très bouleversé.e – et c’est un euphémisme – par le chem­ine­ment de cette femme for­mi­da­ble dans un univers qui lui est para­doxale­ment étranger – alors qu’elle tente de com­pren­dre ce qu’est, en fait, une mère – et surtout ce qu’il advient de ce corps d’avant – devenu le corps d’après.

Est traitée ici au grand jour, et dans un style effilé qui vient entailler notre pro­pre chair, la ques­tion du corps de la femme après l’accouchement – femme « vidée comme un poulet, dépecée, char­cutée, mutilée ».

Quid égale­ment du désir ? de la jouis­sance ?

« Autre­fois, je jouis­sais fort, dans le rire ou les larmes (…) Autre­fois, je jouis­sais vite et, par­fois, des pleurs adve­naient à la place des rires (…) Aujourd’hui, je jouis faible. Je jouis en silence. Aujourd’hui, je suis le corps d’après. »

Mais la fin de ce mag­nifique roman réserve un moment d’une force inat­ten­due, hymne à la femme et à cette façon si somptueuse qu’elle a de renaître – de se recréer, y com­pris dans la splen­deur du lien qui l’unit à son enfant.

Décou­vrez donc Le corps d’après – c’est tout compte fait un man­i­feste de l’amour, comme jamais encore proclamé ain­si.

©RaphaëlPel­let

Quatre questions à Virginie Noar

MARTINE ROFFINELLA : Pour­riez-vous nous racon­ter la genèse de ce roman – nous expli­quer notam­ment quel a été son déclic ini­tial ?

VIRGINIE NOAR : Ce roman est né du croise­ment de ma pro­pre expéri­ence de la mater­nité et de celles d’autres femmes ren­con­trées au cours de ma grossesse et après la nais­sance de mon pre­mier enfant. Lorsque j’ai été enceinte la pre­mière fois (j’ai deux enfants), je ne con­nais­sais rien de ce qui m’attendait, le désir d’enfant n’était pas chose évi­dente ni récente pour moi, je ne m’y étais donc jamais réelle­ment intéressée.

Quand il m’a fal­lu m’inscrire dans une mater­nité, pren­dre les ren­dez-vous d’usage, j’ai bête­ment fait ce qu’on attendait de moi sans me pos­er de ques­tions. Et puis j’ai décou­vert la froideur médi­cal­isée, les gestes invasifs, mon corps comme l’instrument d’une choré­gra­phie con­nue d’avance, je me suis sen­tie objec­tivée, mais surtout j’avais beau chercher dans les livres, sur Inter­net, je ne trou­vais rien qui évo­quait cela. Il exis­tait déjà des choses sur les vio­lences obstétri­cales mais de mon côté, il s’agissait plus de vio­lences insi­dieuses, en creux, ordi­naires, quelque chose de presque indi­ci­ble : s’allonger, écarter les jambes, se retenir de dire que j’avais mal quand une main de latex venait éval­uer mon bon état de san­té, recevoir des remar­ques infan­til­isantes quand j’évoquais mon pro­jet d’accouchement phys­i­ologique…

Il n’y avait pas de mots pour dire ça. C’était nor­mal, accept­able, toutes les femmes avaient vécu ça et qu’avais-je, moi, à me plain­dre de ce rien du tout que toutes sup­por­t­aient sage­ment en silence ?
Ce silence, je me suis ren­du compte par la suite qu’il était en réal­ité col­lec­tif, partagé. J’ai ren­con­tré d’autres femmes qui, au fil des dis­cus­sions, m’ont con­fié à leur tour leur incon­fort, la vio­lence qui ne dit pas son nom, l’amour qui ne vient pas tout de suite, ou trop fort, la douleur qu’on doit taire.
Alors m’est venue cette ques­tion : que dit ce silence ? De quoi est-il fait ? D’où vient-il ?
Et cette impérieuse néces­sité de le bris­er.

M. R. : Il s’agit d’un pre­mier roman. Le pre­mier pub­lié, ou le pre­mier écrit ? La pre­mière ten­ta­tive a‑t-elle été la bonne ? Com­bi­en de temps avez-vous con­sacré à la rédac­tion de l’ouvrage ? Et quel a été le canevas de votre tra­vail ?

V. N. : J’écris depuis très longtemps (mais j’ai très sérieuse­ment décidé de devenir écrivain à 8 ans, lorsque mon insti­tutrice nous a présen­té le tra­vail d’Antoine de Saint-Exupéry, allez savoir pourquoi). D’ailleurs, je ne sais pas vrai­ment com­ment il est pos­si­ble de vivre sans écrire, com­ment lire le réel, com­pren­dre nos impen­sés, traduire le monde si l’on n’écrit pas. Je sais bien qu’il y a d’autres moyens mais j’ai per­son­nelle­ment un rap­port très pas­sion­né à l’écriture.

J’ai écrit deux autres romans avant Le corps d’après, plutôt mau­vais, mais qui m’ont per­mis d’éprouver l’exercice de l’écriture, en accepter sa douleur surtout. À côté de ça, j’ai pub­lié sous un autre nom des ouvrages en lien avec ma pra­tique de tra­vailleuse sociale et je suis égale­ment pigiste pour une revue spé­cial­isée.

J’ai beau­coup de mal à me sou­venir pré­cisé­ment de la manière dont j’ai tra­vail­lé pour Le corps d’après. Je me sou­viens sim­ple­ment que le pro­jet a ger­mé, enflé, débor­dé jusqu’à un moment où j’ai ressen­ti le besoin de m’isoler, dis­paraître, couper tout con­tact avec le monde extérieur, les réseaux soci­aux, les actu­al­ités… et ne rien faire d’autre que d’écrire ce roman. Je n’ai fait que ça tous les jours, du matin au soir. J’ai écrit le pre­mier jet de mon tra­vail en un mois et demi, où d’abord me suis-je posé la ques­tion de ce silence imposé aux femmes dans un con­texte de grossesse et d’enfantement et ensuite celle de la con­struc­tion de ce silence. En effet, com­ment une femme pou­vait en arriv­er à cette forme de soumis­sion con­sen­tie et glo­ri­fiée ? C’est la ques­tion qui m’a per­mis de con­stru­ire mon per­son­nage, cette nar­ra­trice à qui il est arrivé beau­coup mais qui, me sem­ble-t-il, n’en est jamais vic­time pour autant.

Ensuite, j’ai réal­isé un tra­vail de réécri­t­ure pen­dant un an et demi, alter­nant entre des grands moments de doute et des moments d’exaltation où je me sen­tais véri­ta­ble­ment portée par ma nar­ra­trice.

M. R. : Vous nous racon­tez de façon stupé­fi­ante, et dans un style que j’ai qual­i­fié de « kaléi­do­scopique » en rai­son des mul­ti­ples lumières qu’il ren­voie, l’univers médi­cal auquel la femme enceinte est con­fron­tée. Votre livre est en ce sens un véri­ta­ble acte fémin­iste. Pour­riez-vous pré­cis­er ici cet « acte », juste­ment ?

V. N. : Sans doute peut-on qual­i­fi­er ce roman de fémin­iste, en ce sens où peut-être (je l’espère) vient-il ques­tion­ner des évi­dences, bous­culer, faire bouger quelque chose là où l’instrumentalisation du corps des femmes est encore trop sou­vent un impen­sé.
Mais je ne crois pas l’avoir pen­sé comme ça au départ, en tout cas je n’avais pas l’intention con­sciente de pos­er un acte fémin­iste. Il l’est pour­tant, en cela qu’il est une prise de parole volon­taire face à un silence qu’on nous a fait, qu’on nous fait encore tous les jours.

En abor­dant la ques­tion de la sex­u­al­ité, du tra­vail du sexe, de la cul­ture du viol, en posant la ques­tion de ce qu’est être une femme aujourd’hui, ce roman m’a amenée – sans que je l’aie for­cé­ment prévu au départ – à met­tre en lumière l’étroitesse de nos vies de femme, l’impossibilité de choix qui soient réelle­ment libres.
Je sen­tais que je touchais là à quelque chose de fon­da­men­tal dans la com­préhen­sion de la con­di­tion fémi­nine.
Alors j’ai voulu ques­tion­ner cette ten­sion entre l’adhésion à un féminin atten­du et la prise de pou­voir face à des con­di­tion­nements incon­tourn­ables. Et célébr­er une lib­erté pleine et entière où toutes les femmes, absol­u­ment toutes, ont légitim­ité à être.
Somme toute oui, peut-être que j’ai posé un acte fémin­iste sans faire exprès.

M. R. : Votre livre mêle enfance passée et enfance à naître – ce d’une façon très sub­tile. Pour­riez-vous nous expli­quer de quelle façon, selon vous, l’acte d’accoucher, d’engendrer une vie, peut con­duire à une sorte d’examen de soi pour une éventuelle renais­sance – ou pas ?

V. N. : Sans doute que l’expérience de la mater­nité est chose sin­gulière pour chaque femme et chaque homme. Je ne peux donc pas par­ler au nom de toutes les femmes mais je pense que l’enfantement peut effec­tive­ment être le lieu de nom­breux remaniements de soi, en tant que per­son­ne mais égale­ment comme mem­bre d’une famille, d’un cou­ple, d’une société don­née à une époque don­née…

Dans mon roman, la nar­ra­trice vit effec­tive­ment une forme de renais­sance, en ce sens où elle con­quiert sa lib­erté, son éman­ci­pa­tion, de manière con­crète, physique, qua­si organique. Son vécu de l’enfantement ne vient finale­ment que cristallis­er et met­tre en lumière des vio­lences intéri­or­isées depuis longtemps. Je crois que les épreuves qu’elle tra­verse ici entéri­nent une puis­sance enfouie en elle depuis tou­jours, qui lui per­met de sur­vivre tant à cet accouche­ment qu’à son his­toire.

Le corps d’après, par Virginie Noar, aux éditions François Bourin, 19 euros.

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