de ROFFI / martine roffinella

Zones grises et « Troubles dans le consentement » sexuel

Zones grises  et « Troubles dans le consentement » sexuel
« Du désir partagé au viol : ouvrir la boîte noire des relations sexuelles » : tel est le sous-titre du pertinent ouvrage que publie Alexia Boucherie, inaugurant la nouvelle collection « Genre ! » des éditions François Bourin. Entre des « oui » qui n’en sont pas, et un « non » qui reste informulé (« Il/elle va penser que je ne l’aime plus »), il est grand temps de nous interroger sur ce qu’est exactement notre consentement propre.

« À l’origine de cette enquête, nous explique Alex­ia Boucherie, une ques­tion : qu’est-ce que le con­sen­te­ment ? »
Énon­cée de cette façon, l’interrogation peut sus­citer quelque per­plex­ité, car enfin, la loi ne délim­ite-t-elle pas claire­ment la notion de « con­sen­te­ment libre et éclairé », qui ne doit souf­frir d’aucune « vio­lence, men­ace, con­trainte ou sur­prise » ?
La fameuse « tri­bune des 100 », pub­liée le 9 jan­vi­er 2018 dans le jour­nal Le Monde, n’affirmait-elle pas vouloir préserv­er « une lib­erté d’importuner, indis­pens­able à la lib­erté sex­uelle » – la « lib­erté de dire non » n’allant pas, selon les sig­nataires, « sans la lib­erté d’importuner » ?
De même, il sem­blerait qu’existe, tou­jours selon cette tri­bune, « une grad­u­a­tion dans les inter­ac­tions à dimen­sion sex­uelle, allant de la “drague mal­adroite” à la vio­lence, tout en légiti­mant la pre­mière par la sec­onde ».

Qu’en est-il ?

Alex­ia Boucherie élar­git sub­tile­ment le débat à la ques­tion essen­tielle de la façon dont le con­sen­te­ment « s’identifie » dans une rela­tion char­nelle et com­ment nous l’intégrons à nos biogra­phies sex­uelles. Au cours du livre nous nous apercevons qu’« il n’y a pas besoin de vio­lence explicite pour qu’une rela­tion sex­uelle soit perçue comme un viol, ou que la ques­tion du con­sen­te­ment soit trou­ble » : il est donc « impos­si­ble de répon­dre pos­i­tive­ment ou néga­tive­ment à la ques­tion de la lib­erté à con­sen­tir sans étudi­er le con­texte de la rela­tion ».  Sachant que par ailleurs, le patri­ar­cat « oppresse les femmes » et impose des « normes de genre qui con­stru­isent des mas­culin­ités vir­iles, con­quérantes, pos­ses­sives, et des féminités suff­isam­ment mal­léables pour céder ».

L’enquête explore alors, témoignages à l’appui, « ce qui se trou­ve entre le sexe con­sen­ti et désiré » et « celui qui est con­sen­ti mais non désiré » – les fameuses « zones gris­es », qui ne sont « ni nom­mées “vio­ls” par les actri­ces qui les vivent, ni pour­tant con­sid­érées comme des rela­tions pleine­ment désirées ».

« J’suis tout‑e nu‑e mais ça m’tente pu » © Les Folies Pas­sagères

Six chapitres extrême­ment com­plets croisent références, témoignages et analy­ses de manière astu­cieuse : 1. L’ordre sex­uel et ses normes : vous avez dit con­sen­te­ment ? ; 2. La fab­rique des « zones gris­es » de la sex­u­al­ité ; 3. « Je n’en avais pas envie, mais… » ; 4. Appren­tis­sages de la sex­u­al­ité en hétéro­nor­ma­tiv­ité ; 5. Recevoir et pro­duire de la vio­lence : inter­préter le viol ; 6. Quand l’intime devient poli­tique : résis­ter à l’hétéronormativité.

La zone grise « par con­for­mité », le con­cept de « faire le job » – notam­ment pour ce qui con­cerne la pre­mière expéri­ence (« j’avais pas la force de lui dire “non arrête, ça me plaît pas du tout ce que tu es en train de faire” (…) je pen­sais qu’en vrai, tout le monde devait pass­er par là (…) ») –, et aus­si l’idée que le « cadre con­ju­gal » induit « de fac­to la réal­i­sa­tion de rap­ports sex­uels » (« devoir con­ju­gal » ; « preuve d’amour » ; « indi­ca­teur de la santé/solidité du cou­ple », etc.), révè­lent des pépites quant aux mul­ti­ples con­di­tion­nements dont nous sommes l’objet.

Que sig­ni­fie, dans ce cas, le fameux « con­sen­te­ment libre et éclairé » ?
Et com­ment s’assurer du « con­sen­te­ment de l’autre », sachant que cer­tains stéréo­types de genre per­durent, « les garçons pul­sion­nels » devant (tou­jours et encore) « être gérés par des filles réfléchies » ?

« Vagi­na Den­ta­ta » © Maïc Bat­mane

À la lec­ture du judi­cieux et salu­taire tra­vail d’Alexia Boucherie, peut-être con­staterez-vous, comme l’une des per­son­nes ayant par­ticipé à cette enquête, « être plus à même d’identifier le non-con­sen­te­ment que le con­sen­te­ment ».

Je ne vous en dévoil­erai pas plus – car il faut vrai­ment se plonger dans cet ouvrage afin de s’interroger soi-même sur ce qui nous appar­tient comme ressen­ti (pas grand-chose, en réal­ité !) et sur ce que les codes soci­aux nous ont inculqué comme des évi­dences.
Une mul­ti­tude de stéréo­types à remet­tre en ques­tion, selon un proces­sus que l’autrice nous pro­pose pour « repenser notre rap­port à la sex­u­al­ité », alors que « l’intime devient poli­tique » et que la pra­tique du « con­sen­te­ment situé » offre un for­mi­da­ble out­il de « décon­struc­tion » – donc d’émancipation.

© Stanis­las Lin­den

Quatre questions à Alexia Boucherie

MARTINE ROFFINELLA : Racon­tez-nous la genèse de cet ouvrage. À quel moment le sujet vous est-il apparu ? Com­ment en avez-vous conçu le plan ? Quelle a été votre logique pour abor­der puis traiter ce thème d’une façon si orig­i­nale ?

ALEXIA BOUCHERIE : Ce livre est le résul­tat de cinq années de tra­vail uni­ver­si­taire, et plus glob­ale­ment d’environ sept ou huit années de chem­ine­ment fémin­iste per­son­nel.

Con­cer­nant l’investissement académique, j’ai com­mencé à tra­vailler avec les théories fémin­istes sur le sujet du viol pour mon mas­ter 1 en soci­olo­gie, que j’ai réal­isé à l’Université de Bor­deaux. Les réflex­ions fémin­istes ont sim­ple­ment étayé l’orientation que j’ai don­née à mes ques­tion­nements, car j’ai d’abord forgé mes inter­ro­ga­tions à par­tir de mon expéri­ence per­son­nelle.

Ces deux milieux, la soci­olo­gie et le mil­i­tan­tisme, ont une place majori­taire dans ma vie, et m’ont aidée à met­tre du sens sur ce que je vivais, sur les mécan­ismes qui régu­lent notre quo­ti­di­en, à trou­ver ma place dans tout ça. La ren­con­tre avec ces deux sphères a boulever­sé mon exis­tence, et le mot n’est pas exagéré !

J’ai été vio­lée à 17 ans, lors d’un voy­age à l’étranger.
La grande coïn­ci­dence, c’est que lors du départ, à l’aéroport, j’achetais King Kong Théorie de Vir­ginie Despentes, juste parce que j’étais intriguée par le ton fougueux de la qua­trième de cou­ver­ture : « J’écris de chez les moches pour les moches (…) » Coïn­ci­dence sur­prenante, car ce livre est lit­térale­ment un pam­phlet con­tre la dom­i­na­tion mas­cu­line, et une ode au fémin­isme comme espace de résis­tance. Bref, sa lec­ture m’a fait beau­coup de bien, m’a éclairée sur cette vio­lence spé­ci­fique, et m’a surtout don­né envie d’en décou­vrir davan­tage à ce sujet.

Je dois avoir vingt-deux ans lorsque j’entre en mas­ter 1, et que je com­mence à m’investir dans des espaces mil­i­tants, notam­ment avec le col­lec­tif fémin­iste Le Baragouinage, sur Bor­deaux, auquel j’appartiens tou­jours. Les ren­con­tres fémin­istes ont été déter­mi­nantes, par les ami­tiés créées, mais égale­ment par les dis­cours que j’ai com­mencé à enten­dre autour de moi : tout mon entourage avait au moins un réc­it de vio­lence sex­uelle à racon­ter.

Voilà com­ment ce sujet est apparu : comme je le dis dans le livre, j’ai vrai­ment eu l’impression qu’il s’imposait à moi par sa récur­rence. Donc quand j’ai eu l’occasion, dans mes études, d’avoir du temps pour appro­fondir sci­en­tifique­ment un sujet, j’ai sauté sur l’occasion. J’avais déjà beau­coup lu d’informations mil­i­tantes et uni­ver­si­taires autour des ques­tions sur le viol en lui-même, ses mécan­ismes, cet acte résul­tant de rap­ports de pou­voir de genre. Tout un sys­tème social le fab­rique et l’entretient, par la trans­mis­sion de croy­ances selon lesquelles cer­tains corps, cer­taines iden­tités, valent moins que d’autres, et peu­vent être vio­lés.

L’énigme soci­ologique que je voulais résoudre se trou­vait donc autre part : com­ment était-il pos­si­ble que ce crime soit encore si présent dans nos quo­ti­di­ens, com­ment cette men­ace pou­vait-elle peser con­tin­uelle­ment sur nos exis­tences, alors que des dis­posi­tifs judi­ci­aires étaient déployés pour stop­per ces vio­lences ?
C’est comme ça que je me suis ren­du compte que la jus­tice n’était pas vrai­ment un out­il sur lequel on pou­vait compter. Ma pre­mière recherche a donc porté sur la manière dont des groupes fémin­istes mil­i­tants virtuels, sur Face­book, pou­vaient être des espaces alter­nat­ifs de ressources pour les vic­times cher­chant du sou­tien (en très gros).

Mais cette recherche m’a lais­sée sur ma faim, car je voy­ais régulière­ment, dans ces espaces, les ques­tions du con­sen­te­ment être réduites à « oui c’est oui » ou « non c’est non ». Alors que j’observais bien, dans ma vie ou dans les réc­its de mes ami-e‑s, que c’était plus com­plexe que ça, et que cette vision ne per­me­t­tait pas de faire entr­er la mul­ti­plic­ité d’expériences vécues par une caté­gori­sa­tion binaire.

J’ai donc réal­isé mon mas­ter 2 l’année suiv­ante, en deux ans cette fois, à par­tir de cette ques­tion des « zones gris­es », ces expéri­ences qui ne sont pas label­lisées comme « viol » légale­ment, qui ne le sont pas néces­saire­ment non plus pour les per­son­nes qui les vivent, mais qui sont toute­fois prob­lé­ma­tiques.

Pour résumer cette longue expli­ca­tion, je dirai donc que mes ques­tions de recherche sont majori­taire­ment issues de ce que j’observe au quo­ti­di­en, que j’aiguise au tra­vers des dis­cours mil­i­tants (qui dis­ent sou­vent la même chose que les études uni­ver­si­taires, seul le lan­gage et la méth­ode changent), puis que j’étoffe à l’aide des out­ils soci­ologiques.

M. R. : Compte tenu de la manière dont vous vous situez vous-même : « Je suis une femme cis­genre de vingt-cinq ans, née en France et blanche, mil­i­tante fémin­iste et queer, les­bi­enne, issue de classe supérieure », à quel(s) degré(s) éval­uez-vous l’apport qui vous a été procuré par l’écriture de ce livre (sociale­ment, pro­fes­sion­nelle­ment, intime­ment, etc.) ?

A. B. : Je crois que l’apport de ce livre a surtout été per­son­nel. Le proces­sus de recherche, de manière générale, m’a tou­jours fait beau­coup de bien. Alors avoir eu l’opportunité de voir mon tra­vail édité, surtout en tout début de « car­rière » (en espérant qu’elle con­tin­ue), est une belle récom­pense, que je peine encore à m’approprier. Cela me ras­sure sur mes com­pé­tences de soci­o­logue, de voir que des gens s’intéressent à mes réflex­ions, ça me prou­ve quelque part que je suis dans le juste. Bon après je rel­a­tivise en me dis­ant que Zem­mour aus­si écrit des livres… Mais ce qui est cer­tain, c’est que cette expéri­ence m’a beau­coup apporté en ter­mes de con­fi­ance en moi. Je n’ai jamais été à l’aise à l’oral, ou dans les rela­tions sociales de manière générale, alors sus­citer d’un coup un intérêt médi­a­tique – même relatif – m’a amenée à tra­vailler mon expres­sion orale, et à me con­fron­ter aux opin­ions des autres sur ce tra­vail aux racines très per­son­nelles.

Tra­vailler sur le con­sen­te­ment, avoir mes pen­sées préoc­cupées jour et nuit par ces ques­tion­nements, m’a évidem­ment con­duite à revoir mes pro­pres com­porte­ments sex­uels. Déjà en relisant ma « biogra­phie sex­uelle » avec ces lunettes cri­tiques, met­tant à jour le nom­bre de vio­lences subies, de con­tacts sex­uels non-désirés, à cause de cette pres­sion à l’hétéronormativité, alors que je suis les­bi­enne et pas vrai­ment dans les codes de la féminité hégé­monique. Mais j’ai aus­si posé un regard cri­tique sur les lim­ites que j’avais moi-même enfreintes, envers d’autres. Me ren­dre compte que oui j’avais pu être cette per­son­ne bour­rée qui insiste pour qu’une autre accepte de couch­er, et qui ne s’arrête donc pas au pre­mier « non ». Ou celle qui a pu faire des scènes à sa copine parce qu’elle ne voulait pas couch­er avec moi. J’en suis par­fois venue à con­tac­ter des per­son­nes avec qui j’avais eu des rela­tions sex­uelles pour leur deman­der si j’avais déjà for­cé leur con­sen­te­ment, ou si elles avaient pu se con­train­dre ! Glob­ale­ment, je pense avoir eu de la chance, d’être tombée sur des per­son­nes qui ont tou­jours su posi­tion­ner leur refus. Mais ça aurait pu ne pas être le cas.

Cette recherche a donc com­plète­ment renou­velé ma manière de « faire » du con­sen­te­ment. Désor­mais je ver­balise énor­mé­ment, je sig­nale mon envie en le dis­ant con­crète­ment à l’autre, et la laisse venir si elle en a envie égale­ment. Et j’ose aus­si dire non, sans cul­pa­bilis­er. Ou en dis­ant à l’autre que son com­porte­ment vis-à-vis de mon refus me fait cul­pa­bilis­er, ou me rend mal à l’aise, et que ce n’est pas chou­ette. Et si je ne suis pas à l’initiative de la propo­si­tion sex­uelle, je prends le temps d’évaluer ce que je ressens, si j’ai du désir sex­uel au moment où l’acte est pro­posé, ou du moins si l’idée me séduit, ou si je sens que mon accep­ta­tion va être guidée par autre chose. Dans ce cas j’évalue égale­ment le degré de « con­trainte » : est-ce sim­ple­ment parce que l’idée ne m’avait pas tra­ver­sé l’esprit, mais pourquoi pas, ou est-ce parce que ça fait trois semaines que ma copine me pro­pose et que je dis tou­jours non, et qu’à un moment il va bien fal­loir que je me bouge ?

Avec ce livre, j’espère finale­ment que des per­son­nes vont pou­voir se pos­er ce même genre de ques­tions dans leur rap­port à la sex­u­al­ité, que ce sera un out­il pour s’éviter des expéri­ences pesantes en rap­port à la sex­u­al­ité, qui devrait seule­ment être un espace de plaisir (et éventuelle­ment de pro­créa­tion).

Lors de ma sou­te­nance de mémoire, mon directeur de recherche, Éric Macé, m’a dit que je pou­vais tir­er de ce tra­vail des arti­cles uni­ver­si­taires, ou en faire un essai. J’ai choisi la deux­ième option, dans un but de trans­mis­sion de ces réflex­ions, que j’estime pré­cieuses pour chacun‑e d’entre nous. Pour faire sor­tir ces préoc­cu­pa­tions des seuls milieux fémin­istes ou académiques, car à mon sens cette ques­tion est bien trop impor­tante pour n’être réservée qu’à ces seuls espaces.

Pro­fes­sion­nelle­ment, la paru­tion de cet ouvrage donne a pri­ori une cer­taine étoffe à mon CV, puisque je m’oriente vers une car­rière uni­ver­si­taire. Les pub­li­ca­tions ont un rôle très impor­tant dans la recherche, donc c’est un bonus. Toute­fois cela ne fait pas tout : mon impli­ca­tion revendiquée dans le mil­i­tan­tisme m’a récem­ment joué des tours, puisque l’on m’a refusé un poste de thèse en grande par­tie à cause de mon engage­ment, con­sid­éré comme un « biais de recherche ». Il va donc fal­loir que je réfléchisse à la présen­ta­tion de ce tra­vail dans le milieu académique, afin de le val­oris­er en des ter­mes « sci­en­tifiques » et non sur son impor­tance sociale, pour en faire un réel atout.

M . R. : Com­ment avez-vous procédé pour men­er votre enquête ? De quelle façon avez-vous opéré votre sélec­tion des per­son­nes inter­rogées ? Et selon quels critères ? Avez-vous spon­tané­ment recueil­li l’adhésion à votre pro­jet – ou non ?

A. B. : C’est cette ques­tion qui est peut-être la plus hon­teuse pour moi, car je n’ai pas vrai­ment respec­té la rigueur sci­en­tifique que la soci­olo­gie exige pour qual­i­fi­er une « bonne » recherche…

J’ai tout sim­ple­ment posté une annonce sur Face­book, via mon pro­fil privé (grossière erreur), puis sur des groupes d’étudiant-e‑s, et la pub­li­ca­tion a été relayée avec une tech­nique dite de « boule de neige ». J’ai ain­si sélec­tion­né toutes les per­son­nes qui m’ont con­tac­tée et qui entraient dans les critères que j’avais défi­nis : per­son­nes de 18 à 30 ans habi­tant Bor­deaux et ses envi­rons, toutes ori­en­ta­tions sex­uelles con­fon­dues. J’ai évac­ué cer­tains hommes qui m’ont con­tac­tée avec une démarche de séduc­tion explicite, et j’ai égale­ment annulé avec une femme qui ne don­nait plus de réponse à mes mes­sages quand il a fal­lu con­venir d’un ren­dez-vous. Enfin, j’ai égale­ment dû annuler avec deux per­son­nes trans­gen­res, car j’ai eu peur d’être mal­adroite dans mes pro­pos.

Mes hypothès­es étaient encore fébriles à cette époque, et la prin­ci­pale por­tait sur la social­i­sa­tion de genre, c’est-à-dire la manière dont on nous éduque à avoir des com­porte­ments dits « mas­culins » ou « féminins », en fonc­tion de nos organes géni­taux. Pour le coup, si j’avais voulu avoir une rigueur sci­en­tifique, j’aurai dû con­stituer un groupe de per­son­nes trans* à met­tre en par­al­lèle du groupe homme et du groupe femme, qui aurait pu con­stituer une forme de groupe « test » de ma théorie sur l’hétéronormativité. Puisque ces per­son­nes ont finale­ment vécu le plus d’injonctions à la con­for­mité de genre, et le plus de vio­lences lorsqu’elles s’en écar­tent, mais qu’elles ont peut-être aus­si vécu deux appren­tis­sages du con­sen­te­ment, à mesure de leur tran­si­tion. Mais voilà, je ne me sen­tais pas de porter ce genre d’hypothèses. Cela pour­rait con­stituer un futur tra­vail de recherche entier, mais à con­stru­ire avec elleux, pas sim­ple­ment comme une vari­able test d’une théorie.

C’est d’ailleurs comme ça que j’ai essayé de tra­vailler avec les per­son­nes que j’ai inter­rogées, dans un réel échange qui, je l’espère, a été vécu comme un partage de savoir et non comme une exploita­tion de leurs expéri­ences de vie. Je pense que les per­son­nes qui ont répon­du étaient déjà intéressées, de près ou de loin, à la com­plex­ité de la fab­ri­ca­tion des rela­tions sex­uelles. Dans mon annonce, et dans mes ques­tions lors des entre­tiens, j’ai pris soin de ne pas men­tion­ner d’emblée le terme de con­sen­te­ment ou de viol. J’y évo­quais un pro­jet de recherche por­tant sur « la manière dont les rela­tions sex­uelles sont abor­dées, pra­tiquées, négo­ciées, qu’elles soient réal­isées dans un cadre con­ju­gal, affec­tif, et/ou pure­ment sex­uel ». Et lors de l’entretien, j’utilisais des phras­es dérivées, comme « est-ce que tu t’es déjà senti‑e obligé‑e d’avoir une rela­tion sex­uelle avec quelqu’un‑e », puis « est-ce que tu as déjà été contraint‑e à une rela­tion sex­uelle », et pour finir, si ça n’avait pas été abor­dé spon­tané­ment par la per­son­ne au cours de l’entretien, « est-ce que tu as déjà été violé‑e ».

Comme je l’explique dans le livre, les ter­mes de « viol » et de « con­sen­te­ment » font référence à un imag­i­naire bor­dé par la vio­lence extrême, donc une per­son­ne qui a vécu une rela­tion sex­uelle con­trainte, mais sans vio­lence explicite, aura moins ten­dance à cadr­er son expéri­ence comme un viol, et n’en par­lera pas si on pose la ques­tion sous ce terme.

De plus, ces pré­cau­tions lex­i­cales ren­voient à des degrés de coerci­tion dif­férents, donc sont pleine­ment dans mon hypothèse de « zones gris­es » qui ne sont pas des vio­ls, mais qui peu­vent toute­fois être prob­lé­ma­tiques. Si les pos­tu­lant-e‑s n’avaient pas d’indices, a pri­ori, sur le fait qu’on allait abor­der le con­sen­te­ment pen­dant l’entretien, on en a sou­vent par­lé après, en « off ». Et ces échanges ont été très impor­tants pour moi, car j’ai égale­ment pu « sor­tir » de mon rôle de soci­o­logue neu­tre, pour par­fois partager mes pro­pres avis sur la ques­tion, ou mes hypothès­es. Car sou­vent, les per­son­nes m’ont dit qu’elles ne s’étaient jamais posé ce genre de ques­tion sur leur sex­u­al­ité, du moins pas de manière si réflex­ive, donc j’ai pris le temps, avec celles qui en éprou­vaient le besoin, de revenir sur le témoignage de cer­taines expéri­ences, pour les décor­ti­quer de manière peut-être plus « thérapeu­tique ».

C’est un des points faibles de ce tra­vail, car je n’ai pas à avoir cette posi­tion. Mais je n’ai pas vrai­ment su com­ment gér­er « l’après » entre­tien d’une autre manière, sans me sen­tir coupable d’avoir débar­qué dans leurs quo­ti­di­ens, tout cham­boulé avec mes ques­tions, puis de repar­tir en les remer­ciant et ne plus jamais leur adress­er la parole…

Ce sont des ques­tions d’éthique de la recherche qui ne doivent pas être min­imisées, que je cadr­erai mieux dans mes prochains travaux. Car oui, je n’en ai pas fini de démêler ces ficelles du con­sen­te­ment ! La prochaine recherche, si elle marche, se fera dans le cadre d’une thèse qui portera sur l’intersectionnalité des normes du con­sen­te­ment, et non seule­ment l’impact des rap­ports de genre sur sa con­struc­tion. Le pan­el sera donc plus diver­si­fié que celui qui a com­posé cette recherche, et déter­miné par une vraie méth­ode !

M . R. : Quelle prise de con­science est selon vous pri­mor­diale de la part de votre généra­tion de femmes – et des humains, plus générale­ment ? Si vous deviez résumer votre ouvrage en une seule phrase pour qu’enfin le « con­sen­te­ment situé » s’impose, quelle serait-elle ?

A. B. : Comme je l’ai abor­dé un peu plus haut, je pense que la chose essen­tielle à retenir de ce tra­vail, c’est de se pos­er la ques­tion de son pro­pre désir. Et à par­tir de là, éval­uer le degré de con­trainte qui pèse sur notre con­sen­te­ment, pour au moins être conscient‑e de la rai­son pour laque­lle on s’apprête à avoir une rela­tion sex­uelle.
Il faut aus­si être attentif/ve au désir de l’autre per­son­ne, et cela passe par une grande atten­tion portée au com­porte­ment ver­bal et non-ver­bal : lais­sez l’espace à l’autre, ain­si qu’à vous, pour exprimer des envies et des lim­ites. Promis, cette intro­spec­tion ne casse pas l’érotisme (au con­traire !), cela vous per­me­t­tra juste d’être sûr‑e du con­sen­te­ment de chacun‑e, et de mieux jauger votre rap­port à la sex­u­al­ité. Bien évidem­ment, ces phras­es s’adressent à tout le monde, indépen­dam­ment de notre iden­tité de genre ou de notre ori­en­ta­tion sex­uelle.

La deux­ième chose est de s’autoriser à dire « non » sans cul­pa­bilis­er. Et si la per­son­ne en face n’accepte pas votre refus avec bien­veil­lance, comme un gage de la con­fi­ance que vous lui témoignez en osant posi­tion­ner vos lim­ites, c’est elle qui est prob­lé­ma­tique.
La sex­u­al­ité n’est pas un devoir, ni même oblig­a­toire. Elle peut être source de plaisir, mais elle peut aus­si être un loisir qu’on ne pra­tique pas, pour toutes les bonnes raisons du monde. Refuser une rela­tion sex­uelle parce qu’on ne la désire pas n’est pas prob­lé­ma­tique. Avec la médi­cal­i­sa­tion de la sex­u­al­ité, on a désor­mais ten­dance à con­sid­ér­er que toute absence de sex­u­al­ité est symp­to­ma­tique, qu’elle indique un dys­fonc­tion­nement physique ou psy­chique. Or, il faut plutôt la con­sid­ér­er comme une activ­ité, qu’on pra­tique quand on le désire, sans se forcer. Lorsque cette con­cep­tion sera banal­isée, alors on aura atteint la véri­ta­ble « révo­lu­tion sex­uelle ».

Troubles dans le consentement – Du désir partagé au viol : ouvrir la boîte noire
des relations sexuelles, par Alexia Boucherie, aux éditions François Bourin,
collection « Genre ! », 16 euros.

Page Face­book du livre, pour y trou­ver les actu­al­ités :
https://www.facebook.com/troublesdansleconsentement/

Pour trou­ver les illus­tra­tions (et peut-être les acheter !) :
— sur le site de Maïc Bat­mane :
https://maicbatmane.fr/
et son espace vente :
https://www.etsy.com/fr/shop/MaicBatmane
— sur le site Les Folies Pas­sagères :
https://lesfoliespassageres.com/


Commentaire(s)

  1. Voilà un ques­tion­nement par­ti­c­ulière­ment intéres­sant. Cette zone grise que vous évo­quez, je crois tout le monde l’a con­nue à un moment ou à un autre de sa vie. Surtout les femmes ! Mais tout sim­ple­ment, on évite d’y penser, on se voile la face. On accepte pour des tas de raisons qui ne sont pas for­cé­ment con­scientes sur le moment. Ou tout du moins pour des raisons qu’on préfère ignor­er.

    1. Mer­ci pour votre com­men­taire !
      Toutes ces “bonnes raisons” pour lesquelles on accepte ces zones gris­es sont un entremêle­ment de normes et d’in­jonc­tions à des sché­mas sex­uels, qui finale­ment ne sont pas si “libérés” que l’on pour­rait le penser… C’est pourquoi j’e­spère que mon livre, en vis­i­bil­isant cer­tains des mécan­ismes des zones gris­es, pour­ra être une ressource pour pro­pos­er de nou­veaux scripts sex­uels, beau­coup plus cen­trés sur la notion d’en­vie réciproque, plutôt que celle de con­sen­te­ment, qui finale­ment ne veut pas dire grand chose…

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