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Annie Dillard l’illimitée

Elle est morte sans nous quitter. Car un monde sans Annie Dillard n’a aucune chance de tourner rond, avec son petit peuple d’humains qui ne sait rien de lui-même, et qui a tant besoin du phare littéraire qu’elle incarne pour l’aider à « attraper au vol la nécessité qui [lui] est propre », à se « laisser ballotter partout où elle [l’]entraîne ».
Oui, Annie Dillard continuera de nous donner du sens, avec ce mélange d’humilité et d’humour réaliste qui rend son regard si dépouillé d’hypocrisie, si poétiquement lucide qu’il en devient presque palpable : grâce à elle nous touchons au vrai sans basculer dans la désespérance, car ce qu’elle propose, c’est la conscience de la « parodie de la dignité humaine ». Et de replacer Dieu, sans en nier l’existence, dans son réel contexte : « Dieu n’exige pas que nous renoncions à notre dignité personnelle », explique-t-elle. « Dieu n’a besoin de rien, ne demande rien, n’exige rien, comme les étoiles. […] Vous n’avez pas à rester assis dans le noir. Si, cependant, vous voulez observer les étoiles, vous arriverez à la conclusion que l’obscurité est une chose nécessaire. Mais les étoiles ne le requièrent ni ne l’exigent. »
Tout est là, dans cette perception de la nature qui distingue Annie Dillard entre tous. Une nature qui ne prétend pas nous inciter à suivre d’hypothétiques règles mais dont nous pouvons peut-être retenir la capacité à « l’insouciance », en observant « la pureté d’une vie qui se déroule entièrement dans le monde des sens, sans parti pris ni justifications ». Ainsi, alors que l’animal « vit dans la nécessité » (comme il le doit), nous revendiquons, nous humains, de vivre « dans le choix » (comme nous le voulons) – alors que, conclut Dillard avec brio, même si nous brandissons cette liberté de choisir tel le symbole de notre invincibilité, « nous mourons finalement » dans « les griffes » de la nécessité, et « de la manière la plus ignoble ». Tout compte fait, ne devrions-nous pas plutôt vivre comme nous le devons ?

Dans Apprendre à parler à une pierre, recueil paru chez Christian Bourgois Éditeur, recensant des « expéditions et rencontres » qui n’ont jamais été aussi urgentes à lire, Annie Dillard se garde bien de toute leçon. Elle nous emmène non pas comme des sortes de témoins mais en tant que Dillard nous-mêmes, portant ses vêtements et habitant dans l’île où un homme de sa connaissance veut apprendre à une pierre « à dire un seul mot ». Rien de surprenant à cela, puisque « le silence de la nature est son seul commentaire », ainsi que nous pouvons le constater, et que « chaque parcelle de monde est une bribe arrachée à ce vieux bloc muet et immuable ». Chaque élément est effectivement passé en revue. Nous approuvons ce qui est vu ; nous nous amusons de notre bêtise comme Dillard sait si bien rire d’elle-même. Mais qu’entendons-nous lors de ces périples ? Tiens, c’est vrai, pensons-nous : Qu’en est-il des sons de la vie ?  « Vous vous videz et vous attendez, à l’affût », écrit-elle. Oui, ça y est, nous sommes prêts. « Au bout d’un moment, vous l’entendez : il n’y a rien. Il n’y a rien que ces choses, ces objets créés, discrets, croissants ou stables, oscillants, arrosés par la pluie ou répandant la pluie, maintenus, soumis au flux et au reflux, debout ou dispersés. » C’est vrai. Nous n’entendons rien d’autre que ce rien-là. « Vous percevez la parole au monde comme une tension », dit encore Dillard, « un bourdonnement, une seule note reprise en chœur et partout identique ». Et à l’unisson nous disons : « C’est cela : ce bourdonnement est le silence. La nature émet un pépiement – et un seul. » Ensuite, comme étrangement isolés, et peut-être dans cette solitude qui précède la naissance et la mort, nous aussi nous ressentons que « le silence n’est pas une répression, il est tout ce qu’il y a ». Tout s’assemble sans s’unir. L’indicible engage alors son « combat contre un alligator » qu’est la phrase à venir : « Au mieux, la sensation d’écrire est celle de toute grâce imméritée[1]. »
Si l’on veut comprendre ce qui ne peut être compris (entendez : contenu en soi), il faut lire Annie Dillard, écrivaine illimitée qui décrivait la vie d’écriture comme étant « d’une fadeur qui frise l’isolation sensorielle », ce qu’à titre personnel je suis à présent en mesure de confirmer.
Pour conclure, permettez-moi cette remarque, chère Annie Dillard : maintenant que vous n’êtes plus là, ou que vous êtes quelque part dressée « sur la pointe inclinée d’un brin d’herbe », à « regarder alentour, en cherchant où aller », c’est à nous de porter vos œuvres, ou plutôt de nous y embarquer comme à bord d’une montgolfière, en espérant apprendre de vous non pas ce qui est vrai ou faux, mais ce qui « éclaire le chemin juste devant son extrémité fragile ».

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.


[1] Cette citation et celles qui suivent sont extraites du livre : En vivant, en écrivant, paru chez Christian Bourgois Éditeur. Toutes celles qui précèdent sont extraites du livre : Apprendre à parler à une pierre, publié chez le même éditeur.

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