Sur le blog Sous le pavé la plume, la rubrique MES JOURS, plus spécifiquement dédiée à mon quotidien d’écrivaine, n’avait plus été alimentée depuis « Une histoire vraie », qui racontait la genèse et la vie d’un texte au cours des trente-cinq dernières années. Ce récit a trouvé depuis son éditeur, en la personne de Didier Berthon, chez Banlieue Est Éditions : le livre est né une nouvelle fois en septembre dernier, sous le titre L’aimante, l’aimée – au moment de la sempiternelle rentrée littéraire.
J’étais intérieurement réticente à voir ce petit ouvrage, auquel je tiens beaucoup, paraître en même temps qu’une ribambelle d’œuvres géniales, toutes plus incontournables les unes que les autres, plébiscitées par… je ne sais plus trop qui, et à vrai dire peu me chaut. Je n’espérais de toute façon pas grand-chose comme réaction aux envois personnalisés que j’avais préparés pour… Allez ! on les oublie, ça gâte les neurones sinon.

Où en étais-je donc ?
Ah oui ! À la rubrique MES JOURS.
Mais qu’ai-je donc fabriqué depuis la parution de la dernière chronique consacrée à la regrettée Annie Dillard ?
Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs, j’ai assisté, consternée et la bouche ouverte tel un poisson hors du bocal (métaphore en l’occurrence appropriée), à La Grande Affaire Du Livre IA, dont l’auteur, qui nie avoir eu recours à une « machine » pour concevoir son roman, est en plus accusé d’avoir été plagiaire dans ses jeunes années (mais ça, ce n’était pas sa faute, il ne savait pas que c’était mal, etc., amen).
Que et/ou qui croire ? En bonne sainte Thomasine, j’ai donc acheté l’objet du scandale (« la grande déflagration ») – et me suis arrêtée à la page 118, défaite.
Ah, mes aïeux ! Ô rage ! Ô désespoir ! Qu’un tel livre empilant clichés, formules complaisantes, tournures tarabiscotées, incohérences, mièvreries et horreurs stylistiques ait pu être porté aux nues par tant de critiques et de libraires, et qu’il ait de surcroît été sélectionné pour de prestigieux prix littéraires, m’a à la fois épouvantée et déprimée.
Ma vieille, me suis-je dit, il est temps que tu prennes ta retraite (et dans les faits, je l’ai vraiment demandée, cette retraite !), tu ne sais plus ce que le mot littérature signifie et ce qu’il implique comme sacrifice et masse de travail.
Oui, devant l’engouement extatique que le livre IA or not IA générait, je fus sur le point de jeter l’éponge, de tout arrêter – y compris les parutions pour le blog Sous le pavé la plume : car à quoi bon, si l’indigence est désormais portée aux nues ?
Je lisais alors Jeanette Winterson : Les oranges ne sont pas les seuls fruits, et j’ai enchaîné avec : Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? Et devant la phrase qui suit, j’ai pensé, bouleversée, qu’abandonner signifierait trahir.
« Et les gens que j’ai blessés, les erreurs que j’ai commises, le mal que j’ai infligé aux autres et à moi, cela ne venait pas d’un jugement défaillant ; c’était l’endroit où l’amour avait durci et pris la forme de la perte. »

L’émotion provoquée par cette écrivaine en cet instant, personne d’autre ne peut me la procurer. Elle est la seule, au moment où je la lis, à pouvoir le faire. La seule susceptible de me transmettre cette chose indicible qui se faufile en apparence si simplement entre les mots, que nul ne peut saisir et qui pourtant s’appelle le talent, arrimé à l’œuvre.
Ce n’est pas rien, une œuvre. On n’a pas le droit d’abîmer ça.
Aucune Intelligence artificielle, aussi habile soit-elle à contrefaire l’homme et à singer ses souffrances, ne saura m’atteindre par cet indicible-là, parce qu’elle ne pourra s’y résoudre sans s’autodétruire.
Or, l’écrivaine justement ne craint pas de se faire imploser. C’est même sa raison de mourir, et par conséquent de laisser sa trace de vie dans les moments de grâce ou de perdition qu’elle partage dans son livre.
Alors non, je ne jetterai pas l’éponge – ma férocité n’aura d’égale que ma foi en le don total de soi au service de la littérature : celle qui nous construit et nous permet de supporter l’épouvantable idiotie de notre condition humaine, condamnés à mort que nous sommes le jour même de notre naissance. C’est de transfusion qu’il s’agit. Et elle passe par le sang des mots, d’humain à humain, d’écrivain à lecteur, sachant que le premier contient les souffrances du second et les sublime, et qu’ensemble ils créent l’être puis l’élèvent.
Une alchimie secrète que nous devons, vous et moi, préserver. À n’importe quel prix.
Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.

Article admirable que je plussoie (😉) de tout cœur, chère Martine.
Merci pour cet article si juste sur ce que transmet l’écriture, la vraie.
Le sang des mots… Je me rappelle avoir écrit à propos d’un des mes textes que chaque mot était une goutte de mon sang. Inutile d’écrire si on a peur du sang. L’IA ne me fait pas peur parce qu’elle ne saignera jamais.
Merci infiniment. Après avoir admiré les Résistantes et écrit sur elles, voici que l’IA me donne l’occasion d’en être une et de n’être pas seule.
Résister à l’IA n’a rien d’héroïque pour moi qui ai écrit 49 livres avec mon intelligence naturelle. Et avec une joie aussi intense que la joie de respirer. Je ne permettrai pas que l’IA respire à ma place! Janine Teisson