de martine roffinella

Pleins feux sur les Éditions du Canoë !

Pleins feux sur les Éditions du Canoë !

Montage : MartinRoffinella

Les fidèles de mon blog se souviennent qu’en décembre 2019, l’éditrice Colette Lambrichs fut mon invitée pour évoquer son parcours. Elle nous propose de nouvelles traversées en littérature, à bord de son « Canoë » aujourd’hui à l’honneur.

Colette Lam­brichs n’est plus à présen­ter – mais celles et ceux qui veu­lent se remet­tre en mémoire son for­mi­da­ble itinéraire peu­vent lire son inter­view ici.

Après avoir été aux manettes des Édi­tions de la Dif­férence, elle a créé, en 2017, les Édi­tions du Canoë qui sont présen­te­ment à l’honneur.

Logo dess­iné par l’artiste argentin Julio Le Parc.

Comme vous le savez, l’esprit du blog est avant tout basé sur le principe, certes un brin désuet, de sol­i­dar­ité – entre artistes en l’occurrence. C’est pourquoi j’ai demandé à Colette Lam­brichs de nous présen­ter son tra­vail, sa nou­velle mai­son, sa façon de percevoir le rôle de la lit­téra­ture dans un monde frap­pé par une pandémie qui boule­verse tous nos codes soci­aux et culturels.

Je vous invite donc à la lire ci-après et à décou­vrir les ouvrages qu’elle pub­lie. À l’occasion des fêtes de fin d’année, c’est le moment ou jamais d’offrir des livres qui sor­tent des sen­tiers bat­tus et qui sont de pré­cieux éclaireurs de vie.


Les Éditions du Canoë, par Colette Lambrichs

Colette Lam­brichs. Pho­to : ©Hal­i­maMol­di.

J’ai expliqué précédem­ment à Mar­tine Roffinel­la, qui a eu la gen­til­lesse de m’inviter sur ses plate­formes, dans quelles con­di­tions sont nées les Édi­tions du Canoë. Je ne vais pas y revenir. Ce qui m’importe aujourd’hui, c’est com­ment don­ner de la vis­i­bil­ité aux textes que je pub­lie, com­ment leur per­me­t­tre d’atteindre leurs lecteurs, et cela m’amène tout naturelle­ment à par­ler d’édition d’une façon plus large et de la place du livre, et plus générale­ment de l’écrit dans la société actuelle.

Je pense depuis longtemps qu’il y a une con­fu­sion volon­taire­ment entretenue, inscrite dans les mots « livre » et « édi­tion », lesquels sig­ni­fient en même temps le sup­port et le con­tenu pour le pre­mier, une tech­nique de mul­ti­pli­ca­tion d’un texte et un méti­er pour le second.

Qu’y a‑t-il de com­mun entre le bot­tin du télé­phone et un recueil de poèmes, entre la Bible et Com­ment soign­er mes varices ?

Les seuls points com­muns sont les procédés d’impression et l’argent généré par ce qu’on a défini­tive­ment enfer­mé dans le voca­ble « produit ».

Il fut un temps où on dis­ait : « le livre n’est pas un pro­duit comme un autre », mais la mise en coupe réglée de toute mar­gin­al­ité économique a abouti au fait que le livre est un pro­duit comme un autre, soumis à la con­cur­rence, aux lois de la dis­tri­b­u­tion com­mer­ciale, à celle de la pub­lic­ité, bref à la loi du plus fort.

Il fut un temps en France, dans les années qui ont suivi 1968, où « les œuvres de l’esprit » – art, lit­téra­ture, philoso­phie, poésie – jouis­saient d’un pres­tige qui n’était pas lié à l’argent ; plus : qui se moquait et mépri­sait l’argent. Les gens de ma généra­tion ou de celle qui m’a précédée s’en sou­vi­en­nent encore.

Ces temps sont révo­lus. L’Amérique que je haïs­sais pour sa mer­can­til­i­sa­tion de tout s’est instal­lée en France, a gan­gréné les esprits et va peut-être aboutir à un illet­trisme de masse, généré tant par la pau­vreté d’une par­tie tou­jours plus grande de la pop­u­la­tion, que par la pri­vati­sa­tion ram­pante de l’enseignement et par la général­i­sa­tion des pra­tiques dig­i­tales, induites par les tech­nolo­gies de pointe.

Dans ce con­texte, à quoi peut rêver une petite mai­son d’édition telle que le Canoë ?

Cela va vous paraître ridicule, pré­ten­tieux, méga­lo­mane mais elle a déjà pub­lié, peut, veut et va con­tin­uer à pub­li­er le meilleur. Car le meilleur est des­tiné, mal­heureuse­ment, aujourd’hui, à un petit nom­bre de lecteurs pas­sion­nés qui ne se résol­vent pas à acheter des livres parce qu’ils se trou­vent sur une quel­conque liste de meilleure vente. Ce sont des fouineurs, alertés par des libraires indépen­dants qui ne se sont pas soumis aux pres­sions des grands distributeurs.

Les Édi­tions du Canoë ne sont pas les seules à avoir cette ambi­tion. D’autres petites maisons, aux chiffres d’affaires méprisés par les grands groupes, sor­tent des chefs‑d’œuvre. C’est là qu’il faut aller chercher son bon­heur. Car la lec­ture d’un bon livre, d’un vrai livre, c’est du bon­heur garanti.

Les Édi­tions du Canoë sont dif­fusées et dis­tribuées par Paon et Serendip, une équipe de jeunes gens, filles et garçons, qui appliquent réelle­ment les règles d’un com­merce équitable, ne pla­cent pas des titres dont les libraires ne veu­lent pas, lisent les livres qu’ils dif­fusent, veil­lent à ne pas s’endetter, choi­sis­sent les édi­teurs qu’ils représen­tent, ne tra­vail­lent pas avec Ama­zon. Des mis­es en place par­fois trop petites mais pas de retour et l’estime générale de leurs clients.

Depuis leur créa­tion en 2017, les Édi­tions du Canoë ont pub­lié vingt livres. Vous les trou­verez sur le site des édi­tions du Canoë.

Cer­tains me deman­dent : « Mais quelle est votre ligne éditoriale ? »

Elle est aus­si fluc­tu­ante que l’est ma curiosité. J’adhère pleine­ment à ce qu’écrivait Simon Leys, grand esprit que je ne me lasse pas de fréquenter, dans Le Bon­heur des petits pois­sons : « Les dis­tinc­tions de gen­res – romans et his­toire, prose et poésie, fic­tion et essai – sont con­ven­tion­nelles et n’existent que pour la com­mod­ité des bib­lio­thé­caires. Les romanciers sont les his­to­riens du présent, les his­to­riens sont les romanciers du passé, et tout écrit qui présente une cer­taine qual­ité lit­téraire aspire essen­tielle­ment à être poème. »

Par­mi les grands pro­jets de la mai­son qui en compte plusieurs, il y a l’exhumation de ce mag­nifique écrivain russe, Julian Semen­ov, qui, à tra­vers onze livres, per­son­nifia par le biais de son héros Stier­litz, alias Maxime Issaïev, la vision sovié­tique des moments his­toriques cru­ci­aux du XXème siècle.

Après La Taupe rouge qui se passe en 1945 à Berlin quand, la guerre étant presque per­due, les chefs nazis ten­tent de négoci­er une paix séparée en Suisse avec les Améri­cains ; Des dia­mants pour le pro­lé­tari­at, deux­ième vol­ume paru, ressus­cite la péri­ode de la NEP (1921–1927), qua­tre ans après la révo­lu­tion sovié­tique, quand Lénine instau­re ce pro­gramme qui entend ren­dre l’exploitation de leur terre aux paysans parce que le peu­ple a faim. Le détourne­ment de l’argent généré par la vente des dia­mants con­fisqués à l’aristocratie tsariste donne l’argument de l’intrigue policière.

Ces romans, dont la doc­u­men­ta­tion his­torique est d’une pré­ci­sion inouïe, branchent le lecteur en direct sur la com­plex­ité des péri­odes his­toriques trou­blées où les forces peu­vent bas­culer d’un côté ou d’un autre à tra­vers des per­son­nages qui, loin d’être des car­i­ca­tures, sont plus vrais que bien des vivants.

Mécon­nu en France du fait de la chute de l’Union sovié­tique à laque­lle il ne survé­cut que qua­tre années à peine, Julian Semen­ov était admiré par Gra­ham Greene, Georges Simenon et n’a rien à envi­er à un John Le Car­ré. Le hasard de la poli­tique ne lui a pas per­mis d’être célèbre en France aus­si tôt qu’en Russie où son agent Stier­litz n’est pas moins pop­u­laire que James Bond.

Tout au long des livres, il ne peut cepen­dant échap­per que l’histoire d’espionnage est un pré­texte conçu pour aiman­ter le lecteur et qu’en vérité, c’est toute la réal­ité d’une époque qui est saisie dans sa com­plex­ité avec ses lâch­es et ses héros, ses têtes brûlées et ses saints comme dans la grande lit­téra­ture russe depuis Dos­toïevs­ki. J’ajoute qu’il est admirable­ment traduit par Monique Slodz­ian qui m’accompagne depuis le début dans cette aventure.

Par­al­lèle­ment, je pour­su­is la pub­li­ca­tion des œuvres de Ladislav Klí­ma avec la géniale Eri­ka Abrams qui a passé une grande par­tie de sa vie à traduire cet écrivain fou et icon­o­claste dont La Dif­férence avait entre­pris d’éditer ses œuvres com­plètes. Textes inédits ou repub­li­ca­tion de livres épuisés sont au pro­gramme des années prochaines.

Du côté des écrivains français, plusieurs livres sont prévus, de Claire Fouri­er, de Jean Pichard, d’André Bouny qui avaient inau­guré le Canoë, tan­dis que d’autres naufragés des puis­santes struc­tures édi­to­ri­ales le rejoignent : Gil Ben Aych avec son épopée La Décou­verte de l’amour et du passé sim­ple qui se déclin­era en 5 vol­umes dont le pre­mier à la fin du print­emps, Hen­ri Raczy­mow, Cédric Deman­geot, Julien Lapeyre, Alain Jugnon, Sophie Bour­sat, Lau­rent Geor­jin, Didi­er Dumont, entre autres, dont les textes atten­dent que la sit­u­a­tion se nor­malise pour paraître.

À paraître.

Un inédit mag­nifique de Vir­gil Ghe­o­rghiu est égale­ment sur le feu, sans compter les haïkus de ma chère cou­sine, Nathalie Georges-Lam­brichs, de qui j’ai pub­lié les deux pre­miers recueils à la Dif­férence, le poème en apnée de Sylvie Sal­iceti et, plus tard, le livre mag­nifique de Bil­ly Dran­ty ain­si que le recueil fiévreux, d’une vio­lence inspirée de Ninar Esber, la fille d’Adonis avec lequel d’autres pro­jets sont en cours après la paru­tion de son recueil Syrie, un seul oreiller pour le ciel et la terre, vibrants poèmes sur son pays mar­tyrisé à par­tir des pho­tos de Fadi Mas­ri Zada.

Je n’oublie pas André Scala qui a écrit un essai pas­sion­nant sur Flaubert… et la petite série sur des pein­tres chi­nois qui s’étoffe douce­ment grâce à la longue fréquen­ta­tion avec l’Empire du Milieu de Christophe Comentale.

Je ne suis pas en manque de matière. Ce serait plutôt le con­traire. Mes journées et une par­tie de mes nuits s’y env­o­lent. Mais après tout, n’est-ce pas le signe de la pas­sion ? Pas­cal Quig­nard le dit si bien dans L’Homme aux trois let­tres : « Lire n’est pas rêver mais lire est comme rêver en ceci qu’il perd le temps » et, plus loin : « C’est le temps enchanté. »

Pour m’aider dans cette entre­prise, un jeune étu­di­ant tal­entueux et bril­lant qui fit d’abord un stage dans la mai­son, Pierre Stapf, y tra­vaille main­tenant plusieurs heures par semaine pour ma plus grande joie. Je ne par­le pas de Charoux, mon com­pagnon intran­sigeant et doux qui dévoile ce qu’il pense des livres que je pub­lie sur Insta­gram. Il ne mâche pas ses mots !

Pierre Stapf. Pho­to : ©Hal­i­maMol­di.

Pour le reste, je demeure fidèle à ce qui est exposé dans le lim­i­naire des Enseigne­ments de la Pein­ture du jardin grand comme un grain de moutarde, qui s’applique à toute dis­ci­pline : « Pour ce qui est d’étudier la pein­ture, les uns préfèrent la com­plex­ité, les autres, la sim­plic­ité. La com­plex­ité est mau­vaise, la sim­plic­ité est aus­si mau­vaise. Les uns préfèrent la facil­ité, les autres, la dif­fi­culté. La dif­fi­culté est mau­vaise, la facil­ité est aus­si mau­vaise. Les uns con­sid­èrent comme noble d’avoir de la méth­ode, les autres, de ne pas en avoir. Ne pas avoir de méth­ode est mau­vais. Rester entière­ment dans la méth­ode est encore plus mau­vais. Il faut d’abord observ­er une règle sévère ; ensuite, pénétr­er avec intel­li­gence toutes les transformations. »

Le logo du Canoë a été dess­iné par Julio Le Parc, qui le pre­mier m’a fait con­fi­ance dans cette nou­velle aven­ture. Je ne l’oublie pas.

Colette Lam­brichs et Pierre Stapf. Pho­to : ©Hal­i­maMol­di.

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Site des Édi­tions du Canoë : https://www.editionsducanoe.fr/
Con­tact : editionsducanoe@gmail.com
Livres édités au Canoë : https://www.editionsducanoe.fr/livres
Les auteurs : https://www.editionsducanoe.fr/auteurs-les-editions-du-canoe
Les artistes : https://www.editionsducanoe.fr/artistes-les-editions-du-canoe

 

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Commentaire(s)

  1. Il suf­fit de pouss­er la porte, d’ou­vrir la lumière, et d’ap­privois­er les instants de grâce autour des bras ouvri­ers des accoucheurs de livres. Il suf­fit d’user de la bonne curiosité et d’ob­serv­er ici sur les clichés la pas­sion en image de Colette Lam­brichs et Pierre Stapf pour immé­di­ate­ment avoir envie d’être du partage avec eux. Ils sont là au coeur de cet “ate­lier” chaleureux, respec­tant encore ce qu’est un auteur et la lit­téra­ture, comme les abeilles dans leurs ruch­es, assidus et pas­sion­nés. Et à l’ap­proche de Noël, il est de bon sens, que les étoiles se penchent sur leurs univers de papi­er, non pour le brûler, mais pour apporter la lumière, la vraie. Bra­vo à vous, sincèrement.

  2. Je remer­cie de tout mon coeur la bril­lante éditrice Colette Lambrichs,qui a réus­si à sor­tir de l’ou­bli en France mon père l’écrivain Julien Semenov.
    Beau­coup de suc­cès à la mai­son d’édi­tion CANOË.

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